Le blog d’un animal mâle qui aime : Paris, le bruit des haricots verts que l’on équeute, le Petit Robert, ouvrir une vieille armoire, French & Saunders, le champagne, ses cravates Burberry reprisées, le premier café de la journée, Les Nuls l'Emission, courir dans la neige comme un gamin, les raccourcis clavier, la compagnie des livres, Ella Fitzgerald, son araignée au plafond, l'étreinte d'un homme, l’autodérision, Wall-e, lézarder au soleil, les poncifs :)

dimanche

Elle était belle, la vieille...


Voici un texte que m’avait confié Jean-Luc. « Une interprétation d'une relation rare et précieuse à laquelle, bien malgré toi, tu as pris part » m’avait-il écrit. Je le publie de nouveau aujourd'hui. Une pensée émue pour une lectrice que je n'ai pas rencontrée. Si ce blog et le précédent ne servaient qu'à une chose, ce serait à relier des êtres humains.

Photo publiée avec l'aimable autorisation de JLS.

Elle était belle, la vieille, toute cassée, pliée en deux par les ans et ses excès.

Elle était belle, avec sa canne et son Kelly, assise au soleil.

Elle était cognée la vieille, sous le soleil, elle soliloquait avec la diction d’une Sarah Bernhardt.


Elle était cognée, mais quand je passais devant elle, elle levait la tête et me souriait.


Elle m’a touché, la vieille, son sourire l’illuminait et me rendait vivant dans sa photo.


Elle m’a touché en répondant à mes bonjours par un « tu es jeune et beau encore », un « t’es un gentil toi, t’es un doux » et son regard fuyait, inlassablement vers son passé, son intériorité.


Je l’ai rencontrée, un jour, à l’entrée du bâtiment dans lequel je travaillais.


Elle était alors dans un autre service, et nos rencontres furtives, devant la porte du bâtiment, m’emplissaient de toute sa jeunesse.


Elle me toisait du haut de ses quatre-vingts ans.


Elle n’était plus très jeune et pourtant, dans son regard tourné vers moi, je la devinais à vingt ou quarante ans, une femme si belle que mes yeux s’en émouvaient.


Un jour,


Assise au soleil, toute cassée avec sa canne et son Kelly, elle m’a regardé et m’a dit : « toi et moi, on va se connaître ! »


Elle était cognée, la vieille, mais ce jour-là, elle savait. Elle était là.


Peu de temps après, je me suis occupé de son transfert. Lorsqu’elle m’a vu arriver, elle qui ne voulait pas partir a dit : « bon, on s’en va maintenant ! Je n’ai plus rien à faire ici ».


J’ignorais alors si elle pensait que j’allais la faire sortir de cet endroit ou si, m’y voyant, elle consentait à changer de service.


Je lui ai pris la main. J’ai porté son immense valise. Quatre-vingts ans, ça ne voyage pas léger. « Je m’appelle Jean-luc », lui dis-je. « Je sais », dit-elle, « il y a longtemps que je te regarde. J’ai encore de très bonnes oreilles, tu sais. »


Je l’ai installée dans sa nouvelle chambre, baignée de soleil.


Elle était cognée, la vieille, mais qu’elle était belle, assise dans le soleil.


J’ai attendu puis j’ai pris congé. Elle était belle, assise, toute cassée avec sa canne et son Kelly, regardant le ciel et baignée de soleil.


J’étais dans sa photo, elle était entrée dans la mienne, la vieille.


Une ébauche de relation, une reconnaissance de l’un par l’autre et de l’une par l’un.


Qu’elle était belle, la vieille, toute cassée avec sa canne et son Kelly.


Ce soir-là, pour la première fois, j’ai ramené un patient dans ma tête.


Qu’elle était belle, couchée, rassurée avec sa canne et son Kelly.


Des mois durant, elle est restée à l’hôpital, toujours cassée, toujours cognée, mais toujours belle, ma vieille.


Le ciel était passé, repassé du bleu au gris, mais qu’elle était belle, ma vieille, avec l’été dans son regard et ses mains douces sur mon visage.


Elle me racontait son permis de conduire, en mille neuf cent quarante-sept, Copenhague et ses hivers de neige, la Chine, l’Amérique, l’URSS, les Indes et l’Asie.


Qu’elle était belle, ma vieille, de moins en moins cognée et de plus en plus proche.


Qu’elle était belle, le jour de ses quatre-vingt-deux ans. Restaurant thaï et deux jours passés à s’apprêter. Coiffeur, manucure, esthéticienne.


Ce soir-là, ma main dans la sienne, elle était belle, toute cassée avec sa canne et son Kelly.


Elle a pleuré, ma vieille, lorsque j’ai déposé un baiser sur le plat de sa main.


Et puis un jour, j’ai découvert un blog. Le blog d’un mec un peu barré, drôle et touchant.


Il nous offrait une part de tarte aux fraises du Sud-Ouest. Parce qu’il partait en vacances, il nous laissait ouvrir son réfrigérateur.


Elle était belle, ma vieille, assise dans son salon, assise dans le soleil avec sa canne et son Kelly.


Elle riait en lisant articles et commentaires. Ecoutant Nina Simone ou Shirley Horn, elle devenait pensive. Qu’elle était belle alors, ma vieille.


Elle me demandait régulièrement de venir la visiter avec l’ordinateur portable pour avoir des nouvelles de Laurent.

Lui aussi avait été élu, reconnu, et était entré dans son monde à elle.


Son monde fait de souvenirs et de curiosité d’un nouveau monde qu’elle ne reconnaissait plus mais où elle aimait se promener.


Elle était belle, ma vieille, avec sa canne et son Kelly, toute cassée mais de moins en moins cognée.


Elle me parlait de ce blog comme s’il s’agissait d’une personne à part entière. Elle disait que : « Oh_le_beau_jour » c’était un joli nom pour une fenêtre si rigolote.


Nous avons passé beaucoup de temps en restaurants, concerts, opéras, théâtres. Dans les bars de temps en temps.


Elle m’appelait six à huit fois par jour.


Puis une nuit, elle m’a appelé parce qu’elle avait mal au ventre. Hôpital, intervention, et catastrophe.


J’y allais deux fois par jour, lui portant des fleurs, tulipes blanches et jonquilles – même ça, nous l’avions en commun.


Un soir, elle me prit la main. Une larme étincelait dans son oeil droit. Elle m’a dit : « Je ne peux plus t’aimer d’amour alors je t’aime très fort d’amitié ».


Elle m’a aussi demandé de dire au revoir à mes parents et d’embrasser très fort les filles de ma soeur, ainsi que ma soeur et mon beau-frère ; « il est tellement gentil, Michel ».


Le lendemain, au soins intensifs, intubée, elle ne pouvait plus s’exprimer, cette pie que j’ai eu la chance d’avoir dans ma vie.


Elle s’est éteinte, presque paisiblement le 12 mars 2009, en me laissant seul, seul de cette terrible solitude d’avoir perdu un être cher. « Une mère de Suisse », disait-elle à la mienne.


Elle était morte, ma vieille, toute cassée avec sa canne et son Kelly,


Elle reposait là dans son lit, absente. Pour toujours.


Elle était là ma vieille. Elle s’appelait Janine. Elle avait 84 ans et demi,


Baignée de soleil, immobile et absente à jamais,


Avec, sur son dernier lit, sa canne et son Kelly.

 

23 commentaires:

  1. p'tain!!!tu me fais chialer! t'es con!!!

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  2. @ tarmine
    @ souffle

    Jasper, l'auteur de ce texte, et sa vieille, méritent votre regard bienveillant/curieux/ému
    C'est une belle histoire qui m'a ému plus que je n'aurais osé l'avouer. Raison pour laquelle j'ai demandé à ce Jasper l'autorisation de publier son texte sur ce blog.
    Qu'il en soit ici remercié.
    Une pensée affectueuse pour Janine.

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  3. soupir très long...et yeux humides

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  4. @ Nanoub973
    On a souvent des lecteurs qu'on ne soupçonne pas!
    Jasper a donné à Janine beaucoup de bonheur. Je suis, pour ma part, heureux d'avoir provoqué chez elle quelques sourires.

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  5. Je m'en souvenais....
    Beau texte émouvant

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  6. Cette note me rappelle pourquoi je te lis assidument... merci

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  7. Je suis sans voix, et très peu de mots pour le dire.

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  8. Eh bien quel blog! quand on ne pleure pas de rire c' est d' émotion! on n' avait pas fait mieux depuis Harold et Maude.

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  9. M : Je m'en suis souvenu avant-hier et j'ai voulu le remettre en avant. | Kielut : Merci de ta fidélité. Ce texte n'est pas de moi, mais d'un ami proche de cette dame, tous deux ont longtemps lu mon précédent blog avant de me contacter. Elle par lui. Et nous sommes devenus amis. | Zette : Je dirais même plus, merci pour ta fidélité. | Orfeenix : Ton commentaire touchera certainement l'auteur de ce texte. Merci pour lui. Au plaisir donc de te croiser par ici.

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  10. oh mais oui... en lisant je me disais que cette hisotire m'était familière

    j'y avais tant puisé de générosité et d'amour la première fois que je l'avais lue...

    merci de l'avoir offerte à nouveau à nos yeux avides de tels sentiments... yeux et coeur

    si tu savais comme je me souvien de olébeaujour... puis ton voyage émouvant et enrichissant et le retour de Fraise...

    souvent Laurent je suis simplement impressionnée par ce que tu écris , racontes, un monde si éloigné de ce queje connais...
    et pourtant justement dans le nom de ton blog il y a le mot "tendresse" et celui là me ressemble tant !
    sans doute pour ces mots là que je suis toujours là... même en pointillé...

    alors tendresses Laurent
    que cette histoire est belle...
    une vraie histoire d'amour ! une pure !

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  11. NanouB973 : Même en pointillé, tu viens ici quand tu veux. Je t'envoie des fraises et de la tendresse.

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  12. Un plein d'émotion , une histoire presque à la Harold et Maud ! Merci pour ce beau partage empreinte de délicatesse , tendresse et respect ...
    Douce soirée :)

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  13. C'est une belle histoire , elle me fait penser à Denise ma vieille du dessus ... Je garde sa Maya une vieille petite chienne aussi , pendant qu'elle se soigne dans un hôpital de vieux .
    Denise elle boit sa solitude , elle gueule par la fenêtre sa souffrance , elle insulte pour se faire entendre et un peu aimer ...
    Denise je ne m'en occupe pas assez par manque de temps mais aussi parce que son frère ne veut pas , dès qu'on l'approche , il raconte qu'on en veut à ses sous . Alors il lui amène des litrons pour qu'elle s'enivre et qu'on l'enferme ...
    Ma vieille du dessus elle me supplie de s'occuper de sa chienne et me remercie de ne pas l'abandonner ...
    Belle soirée à toi et merci encore pour ce texte plein d'émotion et d'humanité .

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  14. Marie : Bonjour Marie :) Douce fin d'année à toi. | MaTinou : Denise a de la chance de vous avoir toi et son chien. Quand elles n'ont plus un voisin, un ami, un parent, les animaux sont très souvent la dernière bouée de sauvetage de ces personnes seules. Je me souviens d'une dame croisée au détour d'une promenade. Elle me racontait simplement comment un petit lapin qu'on lui avait donné lui avait sauvé la vie. Seule, très seule. Elle n'en revenait, m'avait-elle dit, que ce lapin vienne boire ses larmes.

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  15. Un gros bisou de fin d'année laurent

    je suis aussi touchée par l'histoire de Matinou ( bonjour chère Matinou) et denise
    c'est si triste de veillir seule
    Nous on s'occuper bcp du papa de mon homme qui a 90 ans je ne supporterai pas qu'on l'abandonne

    tendresses aussi Laurent
    à l'an prochain

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  16. Je n'ai pas réagi tout de suite, car ce texte qui m'a ému aux larmes me rappelle une dame de 95 ans qui m'est très chère. Et à chaque fois que le téléphone sonne en pleine nuit je tressaille à l'idée... Pourquoi la nuit alors que ça pourrait être n'importe quand, à dire vrai ? Sans doute une survivance des terreurs d'enfant dont elle savait si bien me délivrer.

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  17. NanouB973 : Déjà l'an prochain ? Flûte alors, ce que le temps passe vite. Bise. | Eric : On ne peut préjuger de rien, ni de qui partira en premier. Mais je ne t'apprends rien, évidemment.

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  18. Il y a des découvertes au détour d'une page internet qui sont de vraies perles dans ce monde de brute. Très belle histoire qui me fait venir les larmes aux yeux et me fait penser à toutes ces "vieilles" que je croise le temps d'un examen dans la clinique ou je travaille. Pas plus tard que cet après-midi 74, 82, 90 ans "quand même mademoiselle !". Elles sont tantôt belles, tantôt tristes, gaies ou carrément pénibles mais en chacune d'elles je me vois, je vois mes grand-mères, le passé, le présent et l'avenir. Merci de partager.
    Sonia

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  19. Lali : La vieillesse dérange. Il n'y a qu'à voir le traitement qu'en font les médias et les publicitaires pour s'en convaincre. Merci pour votre passage par ici. Bien à vous.

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Et le tour est joué. Elle est pas belle, la vie ?