Le blog d’un animal mâle qui aime : Paris, le bruit des haricots verts que l’on équeute, le Petit Robert, ouvrir une vieille armoire, French & Saunders, le champagne, ses cravates Burberry reprisées, le premier café de la journée, Les Nuls l'Emission, courir dans la neige comme un gamin, les raccourcis clavier, la compagnie des livres, Ella Fitzgerald, son araignée au plafond, l'étreinte d'un homme, l’autodérision, Wall-e, lézarder au soleil, les poncifs :)

mardi

Le jour où j'ai disparu




Je ne m'en suis jamais caché. Je m'en suis même ouvert à de nombreuses reprises. Je ne suis pas du genre à mettre sous le tapis mes failles, mes erreurs. Pas à mon âge. C'est sans hésitation que j'ai répondu à l'invitation d'une journaliste qui souhaitait recueillir mon témoignage en matière de disparition volontaire. J'ai bien signalé qu'il s'agissait d'un cas personnel et qu'en aucun cas il fallait y voir un exemple. Je me suis raconté un peu. Une date gravée dans ma mémoire. 1er mars 2009. Jour où j'ai tout plaqué. Boulot, amis, familles, soucis et tout le toutim. Un coup de lune. Rétrospectivement, j'ai eu souvenir de désirs de fugue qu'ont beaucoup d'enfants. Ce désir, ce fantasme, je l'ai nourri quand j'étais enfant. Je l'ai vécu adulte.

Je considère aujourd'hui ma disparition comme un acte violent et salvateur. A la fois destructeur et salvateur. Je n'ai pas oublié l'inquiétude et la souffrance de mon entourage qui s'est demandé où j'étais passé, quel malheur avait pu m'arriver. Les jours et les nuits où je les ai laissés dans le désarroi, le silence. J'ai su, après coup, qu'une brigade était chargée de me retrouver. Chose très compliquée, presque impossible, quand un adulte disparaît. Quand aucun casier aucun précédent n'exige que la police se penche sur le cas. On ne peut empêcher un adulte de vouloir tout quitter, voire même de se construire une autre vie. Le lieutenant chargé d'expliquer à ma famille, mes amis, que j'avais peut-être disparu de mon plein gré a, je le sais, essuyé l'incrédulité, l'incompréhension des personnes qu'il a contactées alors. Rien ne leur avait mis la puce à l'oreille. J'étais un jeune homme plein de promesses, socialement et professionnellement épanoui. Mais il est des brèches dans une personnalité qui peuvent un jour laisser passer le drame. Aussi petit soit ce drame.

J'ai rencontré un paquet de gens lors de ce voyage initiatique que j'avais entrepris. Si l'agence de voyage avait pu, à l'époque, me donner le billet aller-seul que je souhaitais acheter, je ne serais peut-être jamais revenu. Mais légalement, pour le pays, la ville, où j'avais prévu de poser cette parenthèse de ma vie, on ne pouvait me délivrer qu'un billet aller-retour. Des quelques jours de préparatifs, je me souviens comme si c'était hier. J'errais, nerveux, d'hôtel en hôtel, achetais une valise, les vêtements, le nécessaire, et passais les portillons de l'enregistrement à l'aéroport pour Le Cap en Afrique du Sud. Je n'y connaissais personne. C'est aussi pour cela que j'y suis allé. Parce que je n'y connaissais pas âme. Ce voyage a duré trois mois. Je me rappelle des lieux et des gens incroyables. Au gré des lignes que j'ai écrites là-bas - car j'ai consigné sur un blog mes pensées, mes errances, mon chemin - j'ai raconté ces rencontres improbables, ce voyage en mer pour aller voir les requins avec un inconnu qui m'a alors aidé. Comme tant d'autres. Il n'était pas encore question de mon retour. J'avais fini par prévenir ma famille. Il m'avait fallu deux bonnes semaines avant de décrocher le combiné d'une cabine téléphonique pour parler à mes parents. Ils étaient restés sur un "je vais aussi bien qu'il est possible d'aller en de telles circonstances" que j'avais demandé au lieutenant de transmettre. Message aussi sincère que cruel. Je n'étais pas en mesure de parler, d'expliquer le pourquoi du comment. Je l'ai fait plus tard, lorsque je suis revenu.

Tout ceci est une longue histoire. Je suis revenu. J'ai essayé de recoller les morceaux d'un moi éclaté. Jour après jour. J'ai payé toutes mes dettes. Car la parenthèse que je me suis accordée m'a coûté cher, très cher. Imaginez une vie réglée comme du papier à musique avec ses paiements et ses prélèvements mensuels, ses crédits à la consommation. Quand du jour au lendemain, il n'y a plus de salaire, les impayés prennent le dessus, les prélèvements rejetés les uns après les autres, les dettes démarrent, s'accumulent, deviennent incontrôlables. Un appartement vide de son locataire, un propriétaire sans nouvelle de son créancier, une amie colocataire non signataire du bail. Huissiers, intimidation, interdit bancaire etc.

Je ne vous livre aujourd'hui qu'un tableau prosaïque, concret. Je vous laisse imaginer les hauts et les bas, les instants magiques, le désespoir, les fulgurances, les paysages extraordinaires de l'Afrique du Sud.

Le Cap. L'Afrique du Sud. Une ville, un pays où je souhaite retourner. Sereinement, joyeusement. Pour boucler la boucle. Revoir Port Nolloth, ce bout de village portuaire à la frontière de la Namibie où l'on m'a choyé le jour de mon anniversaire, gâteau au chocolat rehaussé de Smarties, de sucre glace, de bougies, de tendresse au bout du monde.

Aujourd'hui parfois je suis heureux.









33 commentaires:

  1. Incroyable ! Ton billet donne bien évidemment envie d'en savoir davantage, c'est pourquoi je vais aller lire ton journal.
    Un rêve que peut de gens ont le courage de réaliser. Vivre pour soi avec le malheur que ça génère autour.
    Chapeau bas monsieur.

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  2. magnifique billet ! aurions nous quelque spoints communs ...
    Biz

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  3. Le monde est si petit, on se perd et on se retrouve !
    Je ne me souviens plus ce que je recherchais à cette époque, mais je suis "tombée" sur les beaux jours et j'y ai passé un sacré temps, Albi, ma terre, celle de ma famille ! tu venais de fermer lorsque je suis arrivée :) et encore une autre recherche, et voilà que je "tombe" sur ce blog de voyageur qui m'avait intrigué, mais voyant Deff dans les commentaires, j'ai pensé que c'était toi ! IL me semble qu'il manque une photo, celle où tu te montrais un peu ????
    Je ne sais pas si ont peut parler de rêves, puisque on ne prépare pas grand chose, c'est encore plus fort qu'un coup de tête, un besoin qu'il faut vivre en sachant qu'on va faire du mal... En tout cas heureuse que tu nous offre à nouveau cette bouteille à la mer !

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  4. Je ne sais que dire... à part qu'il me touche, ce billet. Bisous mon chou. :-*

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  5. Sacré témoignage, fort et touchant... Je t'admire, je crois que je suis trop trouillarde pour avoir jamais eu envie de fuguer, disons que j'aurais le courage s'il le fallait, tout quitter pour recommencer ailleurs mais pas parce que je l'aurais voulu au départ...

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  6. Je m'en rappelle comme si c'etait hier Laurent, je t'ai suivi tout le voyage, fascinee, j'ai suivi longtemps ton retour avant de m'eloigner des blogs. Tu es quelqu un de bien que j'apprecie, tu assumes tes choix, je te souhaite tout le bonheur du monde:-) ah cette balade en mer avec les requis, c'etait fabuleux. Merci de tout:-)

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  7. Merci de ce billet, très courageux et très beau

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  8. Et après, y'a des gens qui viendraient s'interroger du pourquoi/comment qu'on l'aime not' Lolo ? M'enfin…!!!? Bizoux chouchou !

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  9. La photo est bonne, le texte pudique et l'idée d'éventuellement y retourner dans des conditions plus sereines, excellente. C'est un pays magique, c'est certain. Mais tu nous reviendras à nouveau, hein ?

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  10. bon vent dans ta vie... tes choix sont les bons puisque ce sont les tiens.

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  11. Voilà un billet qui me parle, moi qui remet un peu tout en cause dans ma vie en ce moment mais qui n'a pourtant pas la capacité de prendre des risques... En tout cas, ta fugue bien que violente pour tes proches reste une belle façon de rebondir quand on pète un câble. Il y en a d'autres qui choisissent de se suicider, toi tu as choisis la vie ! :)

    Au passage, superbe photo ! :)

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  12. Ton texte est beau, la photo aussi... Tu as fait le choix qui te convenait mais je reste perplexe...
    Mon père a disparu un jour comme cela sans rien dire et je considère que son acte est plus de la lâcheté que du courage...
    On ne laisse pas sans nouvelles les gens qui nous aiment, c'est tellement dur...

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    1. J'ai fait ce que j'ai fait, inconsciemment, sans penser ou plutôt en occultant le mal que je pouvais faire, sinon je ne le faisais pas, c'est très compliqué, on en a parlé, et je ne conseillerai à personne de passer à l'acte. Aux gens qui fantasment sur la disparition, beaucoup me disent "wow, parfois j'aimerais pouvoir le faire" et je leur dis : "tu as pensé à tous tes soucis, par exemple, que tu fuyais, mais as-tu pensé à tout le bien, tout le positif, tout l'amour auquel tu renonces ?"

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    2. Je ne te juge pas et je sais que tu as tout analysé...
      Ca doit être encore trop douloureux pour moi qui suis restée sans comprendre...
      Plein de bises...

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    3. J'ai analysé après coup. Je sais que tu ne me juges pas. Te répondant, je répondais en général :) j'affinais un peu mon propos. Suis triste que tu n'aies pas de réponses à tes questions. Bises itou.

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  13. voilà, ça me parle bien ça.....un jour, moi aussi ,j'aimpe pas y penser..
    la photo est très belle, je te fait pleins de gros bisous

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    1. Je l'avais déjà rédigé. Puis dé-publié. En attendant la sortie du mag. Puis corrigé, et re-publié. Tu sais tout. Quand est-ce qu'on boit ?

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  15. j'ai tant aimé te suivre à chaque étape de ce voyage Laurent , j'étais en symbiose avec ce que tu vivais , passionnée par ce que tu écrivais... j'ai souvent oublié les fraises mais j'ai toujours gardé la tendresse de toi
    Amitiés Nanou

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    1. MERCI pour ta fidélité. Je sais que toi aussi, tu as eu un parcours douloureux. Partager sa douleur, c'est aussi la diminuer, non ? Bises.

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    2. avoir partagé sur blogs m'a permis de trouver enfin la sérénité, je te souhaite de la trouver aussi et tu es sur la bonne voie....
      j'ai choisi aujourd'hui de tourner les page, j'ai supprimé mes blogs après avoir tout relu, j'ai déchiré tous mes écrits, je continue bien plus légère et heureuse....
      les douleurs m'ont fait grandir, je suis enfin fière de moi comme tu peux l'être de toi...

      aujourd'hui, une autre douleur, bien plus grande que tout ce que j'ai subi dans ma vie : la maladie inguérissable de notre cadette, dépistée en mars pour ses 38 ans , ... mais aujourd'hui, pour elle, j'ai en moi cette force ...j'ai vaincu la dépression...
      tu es de cette race des seigneurs Laurent ! pour ça que je t'apprécie .. bisous aussi :-)

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  16. Il y a des gens qui fuient de différentes manières le poids d'une souffrance devenue insupportable. Certains trouvent leur salut dans le suicide aussi. Je ne vous rien d'admirable en soi de fuir, non vraiment pas. Mais je respecte trop profondément l'humain pour ne pas me moquer ni juger les actes "fous" des uns et des autres. Moi pou fuir ce qui me dérange je n'ai rien trouvé de mieux que de ne plus entendre, de moins en moins même !

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    1. Admirable ? Loin de moi l'idée ou l'envie de paraître admirable. Oui il y a mille façons de fuir. La mienne était radicale.

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  17. Tu as fait Laurent ce que beaucoup aimeraient faire.

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    1. Ah le fantasme doucement partagé par tant de gens. Comme je l'écrivais à MHF, tout quitter c'est quitter tout ce qui pèse, tout ce qui fait souffrir (et encore...) mais c'est aussi quitter, renoncer à tous ceux qui comptent pour nous.

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  18. J'ouvre le magazine, je tourne les pages d'un regard détaché (et en pensant à d'autres choses..) et subitement le "choc"...
    Nanmè c'est pô vrai!!! c'est "mon bloggeur" que je lis... Ben si c'est lui et sur deux pages avec une photo grande comme çà... quelle émotion!!!

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  19. A aucun moment, le jugement n'est permis. L'éloignement a été radical. Tu as osé... C est une pensée que beaucoup ont déjà eu dans leur existence. Je me souviens de ton retour en 2009. Nous avons échangé quelques mots à cette époque sur la toile.
    Belle photo.

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  20. Je me souviens de cette époque , de nos relations à travers nos blogs , de ta soudaine disparition et de l'inquiétude que tu as généré chez nous . Depuis c'est un plaisir de te retrouver et de te savoir aller de l'avant.

    @ bientôt amigos

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  21. Tu m'en avais déjà parlé mais la façon dont tu le racontes est saisissante. Tu as définitivement la paire de couilles que je n'aurai jamais. (Façon de parler tu m'as compris...)
    Bisous mon Lolo.

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  22. Bonjour, journaliste pour France 2 nous aimerions réaliser une émission sur les disparus volontaires et je suis tombée sur votre blog dont l'histoire est vraiment touchante. Je voulais savoir si, par hasard, cela vous intéresserait de participer à notre émission ? Vous pouvez me contacter par mail : charlotte.morin@reservoir-prod.fr ou par téléphone au 06 47 16 47 69. A bientôt.

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    1. Bonjour Charlotte et merci pour l'intérêt que vous portez à ce billet et le sujet, délicat. Pour pleins de raisons que je me garde de développer ici, je préfère décliner votre invitation. Je ne souhaite pas prendre part à une émission de télévision, un reportage, pour lesquels je n'aurais pas l'absolu certitude de maîtriser mon apparition - chose impossible en télévision. J'ai peu goûté le manque de fidélité à mon récit par une journaliste ici ou là. Je protège mon entourage qui a souffert de cette disparition et de réapparitions dans des reportages. Bonne chance :)

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