Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.

lundi

Aubergine interdite


Confinement Saison 2 — jour 4. Sous l'œil inquisiteur des clients qui trépignent d'impatience derrière moi, je dépose mes articles sur un tapis roulant dernier cri. À mi-chemin et au commencement d'une barre de séparation automatique, un détecteur arbitre ce que j'ai le droit d'acheter et bannit ce qui est considéré superflu par le Ministère de la Consommation. Les poires gorgées de pesticides, ça passe. Le Coca, ça ne passe pas. Prenez plutôt de l'eau minérale, me souffle la caissière un peu honteuse. Au passage de la bouteille de Bergerac, j'entends un bip réprobateur, ah non, pas possible, c'est le pré carré des cavistes. Les aubergines, même son de cloche. Je m'insurge, c'est pour la moussaka ! Non, monsieur, nous ne pouvons vendre aucun légume d'aspect phallique car les sex-shops hurlent à la concurrence déloyale. Les chips au bon goût de pomme de terre ? Va, pour cette fois. La mayo, pas essentielle. Des rillettes, adoubées in extremis par l'œil soviétique du détecteur. Les cornichons, de justesse. Les Schmackos pour la petite ? Ah ça non. Faites-lui lécher les fonds de casseroles. Le jouet qui couine, sans façon. On ne joue pas, monsieur. Les pâtes, oui, la farine, oui, le PQ, qu'il pleuve ou qu'il vente, toujours la raie nette. Le boulghour pour la moussaka sans aubergines (sniff), le chocolat pâtissier et la glace à la vanille pour les poires Belle-Hélène, oh mais c'est Byzance, chez vous, commente la caissière narquoise. Non mais de quoi j'me mêle. De vos oignons, monsieur, hihihi, me nargue la patronne, Anne-Laure. À la caisse d'à côté, une dame se voit confisquer le mascara. Non essentiel, lui rétorque-t-on. Pas de maquillage pour le rendez-vous galant par caméras interposées pour lequel elle s'était fait une joie. Et lorsque que je m'empare de La Provence du jour, un vigile surgit et me l'arrache des mains en aboyant "on a oublié de bâcher les devants de caisses". Comme je me débats, je VEUX lire la presse, je VEUX m'informer, on me pousse dans le dos, on m'invective, on me tire toute la couette. Laurent, réveille-toi, tu vas être en retard pour le boulot !

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Billet extrait du Confinement Saison 2. Page (onglet) → Journal tendre d'un confiné

16 commentaires:

  1. Ca semble si réel.... Quel monde de m...
    Bisous

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    1. Je ne voudrais pas être à la place des commerçants qui vont devoir tout chambouler dans leurs magasins. Bisous + bonne semaine :-*

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  2. Quand la réalité rejoint la fiction de ton cauchemar.
    Bonne journée

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    1. Directement inspiré de l'actualité. À toi aussi, une agréable semaine.

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  3. C’est complètement ça depuis ce matin. On navigue à vue pour savoir ce qu’on va pouvoir vendre ou pas... il va falloir fermer les rayons et réduire la surface disponible. Donc réduire aussi la jauge de clients en simultané dans le magasin
    Et puis créer du chômage partiel là où on arrivait à faire travailler tout le monde ... bizarrement en mars personne ne se préoccupait de savoir dans quelles conditions on travaillait ...

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    1. Si si, certains s'inquiétaient de nos caissières et manutentionnaires. Bon c'était pas flagrant, mais beaucoup de gens leur exprimaient leur sympathie. Je discutais ce matin avec 2 caissières dans un immense Monoprix. On en a ri, parce qu'il nous reste le rire. Bon courage à toi !

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  4. Ambiance cauchemardesque si bien décrite ! On aimerait en rire si ce n'était une si triste réalité !

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    1. J'ai voulu en faire un billet décalé et je m'aperçois en lisant les nouvelles ici et là qu'on est hélas pas loin de la réalité.

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  5. On est chez les fous, même les Shadoks n'avaient pas osé aller aussi loin dans l'absurdie.

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    1. Et Dieu sait s'ils y étaient, dans l'absurdie. Je me souviens des 2 échelles identiques mais aux propriétés opposées : l'une permettant de monter et l'autre permettant de descendre. Si on prenait pour descendre celle qui servait à monter, on se cassait immanquablement la figure.

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  6. Bonsoir.. J'ai été attiré par les aubergines interdites. J'ai Lu avec attention ce billet. Et je dois dire qu'il m'a beaucoup plus. J'étais dedans. Je voyais bien la scène. C'est très bien écrit. Et tellement pas si loin de la situation actuelle. Une vue de l'esprit critique et drôle. Merci pour ce moment. ��

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    1. Merci infiniment Tess de ta visite et ton partage sur Twitter :-) Lu ce qu'on lit et vu ce qu'on voit, il n'est pas si loin de la réalité. J'ai tenté d'en faire quelque chose de drôle :-p

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  7. Bonjour
    C'est carrément irréel (surtout pour ce qui concerne l'aubergine)
    Bon courage et prends soin de toi

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    1. C'est une réalité fantasmée, un rêve écrit :-) Bon courage itou

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  8. J'ai marché … Bravo, cher Laurent.

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    1. On n'était pas très loin de la réalité :-) Merci de ta visite chère Pippo !

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