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dimanche

2 tortues qui s'enlacent

 



Tandis que j'assemble ici les mots les uns après les autres dans une suite compréhensible par la plupart, je songe à ma mère qui part à la dérive sans que l'on puisse établir un diagnostic définitif et donc un traitement adapté et efficace. Je m'en suis déjà ouvert ici. Son état s'était miraculeusement amélioré. Puis de nouveau la dégringolade, patatras les projets alternatifs, envolées les perspectives de vie à peu près normale, tranquille, apaisée. C'est au jour le jour que nous vivons le drame alors qu'il y a une année et demi de cela, elle jardinait, cuisinait, conduisait, rendait visite à ses sœurs en Dordogne, à ses amies, téléphonait, savait se servir d'une bêche, d'un motoculteur, d'une télécommande. Aujourd'hui, rien de tout cela n'est possible. Les mots se font des crocs-en-jambes, les idées et les actes semblent dictés par un conducteur de bus qui roulerait allègrement sur la voie de gauche, sur la voie de droite par de courts moments de lucidité, sur le trottoir et même dans le fossé, défonçant ensuite à contrecœur les pelouses entretenues des maisons en bord de route. 

Lové dans le cocon de ma petite vie marseillaise ou tapi dans ma grotte et affranchi d'interactions sociales, je lis un roman, j'écris, j'observe l'avancée de mes semis, je joue avec le chien. Je ris aussi quand mon mec m'avoue, honteux, que ses pensées sont prises en otage par la Barbichette song d'Afida Turner. Je lui propose de s'en débarrasser en la remplaçant par Juanita Banana d'Henri Salvador. 

De retour en visio, j'offre à ma mère un tour du propriétaire des plantes qui peuplent l'appartement, je lui montre les iris exfiltrés de la maison qu'elle a vendue l'an dernier et qui s'apprêtent à fleurir. Elle s'émeut devant une photo d'elle et mon père que j'ai encadrée, s'attendrit face au chien vautré dans le canapé, dit bonjour à mon mec. Le lendemain pourtant, elle me confie :

— Je t'ai trouvé un copain.

— Je suis marié, rappelle-toi, j'ai trouvé le bon et je le garde.

Comme piégée par un canular que lui aurait fait à son insu son cerveau, elle sourit de bon cœur et répond correctement à ma question quand je lui demande ce qui est gravé à l'intérieur de mon alliance. 

Lorsque ses symptômes lui accordent de minuscules répits aussi aléatoires qu'espacés, je lui raconte notre promenade, lui montre les carrés de mosaïque représentant deux tortues s'enlaçant au 28 du boulevard H à Marseille, lui annonce pour la énième fois que je viens en Charente pour son anniversaire, dans deux semaines.

Huit petits jours de congés, bientôt, une heure ou deux par jour avec elle. C'est dérisoire. Être là, à ses côtés, lui parler, la prendre dans mes bras chaque fois qu'une crise d'angoisse la terrasse, lui masser les mains, absorber avec elle le soleil, peigner de mes doigts une mèche récalcitrante de ses beaux cheveux blancs, contempler le rouge-gorge qui vient picorer les graines qu'elle et ma sœur ont versées dans la maisonnette en bois suspendue à l'arbre face à sa chambre. Et me dire, l'espace d'un court instant, que la vie n'est pas une garce. 


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Màj du 8/04. Détails plus prosaïques : il semble qu'elle souffre d'une DFT (dégénérescence fronto-temporale), pathologie cousine d'Alzheimer qui n'affecte pas les mêmes zones du cerveau. Révélée par une interminable hospitalisation l'an dernier, alors qu'elle célébrait ses 75 ans. Ajoutez à cela des problèmes de santé divers et variés, bénins ou alarmants. Maintien à domicile humainement et techniquement impossible. L'EHPAD qui l'accueille semble vouloir refiler la patate chaude à une institution plus sécurisée (entendez fermée), vous comprendrez que l'humeur n'est pas à la joie, encore moins à l'optimisme.

Merci infiniment pour toutes les gentillesses envoyées ici (commentaires) ou là (mails et réseaux sociaux).

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Les trois billets racontant les débuts de ce voyage chaotique et involontaire :

👉 Ma mère en robe des champs

👉 Une courge dans le placard

👉 Des nouvelles du front




15 commentaires:

  1. Comment se sent-elle dans ses moments de lucidité ? Courage à elle. Et à ta sœur et toi pour l'accompagner.

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    1. C'est moi qui évoque ces moments de lucidité. Ce sont des micro-instants qu'elle-même n'est peut-être pas capable d'identifier dans le magma du reste.

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  2. Mon Dieu que ce moment doit être dur à vivre pour vous deux.
    Votre texte est si bien écrit, que tout cela me touche vraiment.
    Hélène

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  3. Courage, c'est un passage de la vie très compliqué, mais avec le recul je ne regrette pas d'avoir été a son côté le peu de temps que nos vies de dingue me laissait. Les regards restent.

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  4. Cela doit être difficile mais je ne doute pas que vous l'entourez dès que possible d'amour et de tendresse.

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    1. C'est difficile d'accepter la désolation qui vient avec cette maladie, la résignation aussi. Merci pour tes mots !

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  5. courage , tout cela n'est pas du tout facile.

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  6. Courage lolo .. Bises

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  7. Je comprends ta peine, ton sentiment d'impuissance et l'angoisse qui est liée…
    J'ai eu la chance - même si elle est partie - que Maman ait gardé sa tête jusqu'au bout. Elle restait "cloitrée" à la maison, allant de son lit à la cuisine, de la cuisine au salon. Peu à peu elle avait arrêté d'allumer la radio ou la télé. Mais quand j'allais la voir, j'avais toujours le bonheur de voir ses yeux bleu pétiller. Je souhaite ardemment que tu pourras lire son bonheur de te voir quand tu iras la visiter en Charente.
    Des bises

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    1. C'est moi l'anonyme du commentaire précédent !

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    2. C'est aussi un sentiment de colère mêlé d'injustice. ça ne se dit pas mais je l'écris quand même (pardon à ceux qui sont concernés et qui liront ça) mais j'aurais préféré qu'elle ait un cancer et des chances de s'en sortir. Ici, aucune chance. ça te tombe dessus et c'est la dégringolade assurée sans que les soignants soient nécessairement armés... soins aussi dérisoires qu'inadaptés (des pansements sur une jambe de bois). Merci pour tes mots de réconfort 😘

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