Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.

Paul Dindon

Qui est Paul Dindon ? 

Il est avant tout le fruit d'une aventure collective, l'Auberge des Blogueurs jeu de rôles littéraire qui a taquiné l'imaginaire de 58 auteurs pendant l'été 2020. Au fil de milliers de discussions via un forum dédié, chacun a déroulé la pelote de sa fiction, l'a mêlée à celles de ses camarades de jeu, dessinant souvent d'étonnants tableaux. J'isole ici l'histoire de Paul Dindon mais vous invite bien entendu à lire l'Auberge des Blogueurs dans son ensemble. 

Grand brun de 55 ans aux yeux très clairs, jovial et bon vivant, débarqué de Paris pour profiter des joies jurassiennes offertes par l'Auberge des Blogueurs. Barman au Fer à Cheval, troquet d'habitués à Bonne Nouvelle, affublé d'un don de voyance plutôt encombrant, il se mêle à la clientèle de l'auberge, s'acoquine avec une jeune femme nature-peinture comme on dit à Marseille, conduit au village une actrice incognito au volant de la vieille BM clinquante que lui a prêtée Sylviane, sa patronne. Les méandres de l'histoire que je lui ai tricotée en 17 billets l'emmènent à quelques kilomètres de Saint-Amour (Jura), sur des airs de chansons françaises des années 80. 

1. Deux kilomètres et trois cents mètres 2. À Lara Mas 3. Ma réponse en Comic Sans MS 4. Amoureulogue 5. La déconfiture 6. La Cagole et le Parigot 7. Droit au but ! 8. Au bal masqué 9. L'inconnu et la biche effarouchée 10. Décale les platanes 11. Roule ma poule ! 12. Glouglou Natou ! 13. Un dindon à Paris 14. Comme un ouragan 15. Les histoires d'A. 16. in love with 17. Lucette, Huguette et la gendarmette au bal musette

Deux kilomètres et trois cents mètres

Comme le wifi n’irrigue pas encore la chambre où j’ai posé mes valises lundi soir, j’opte pour la bonne vieille méthode du carnet Moleskine et du stylo bic et reprends le fil des pensées qui m’ont tenu compagnie pendant les cinq heures de route entre Paris et Perpète-lès-Olivettes, ou Pollox pour être plus précis.

Je regarde danser le fer à cheval en cuir censé porter bonheur à la conductrice de la vieille BM qui m’emmène au trou du cul du Jura et je repense au fou rire qui nous a secoués la semaine dernière.

— 400 balles le porte-clés ! avait hurlé Raymond, le client du lundi qui ne vient au bar que le lundi, quand Sylviane, ma patronne, avait craché le prix du grigri.
— C’est pas un porte-clés, c’est un accessoire de sac en veau Hermès, avait-elle répliqué. Et puis, je fais ce que je veux avec TON argent, non ?

Ça avait cloué le bec de Raymond. Et Sylviane et moi on avait ri, qu’est-ce qu’on avait ri, à s’en tenir les côtes. Raymond avait quand même fini hilare. C’est vrai quoi, avec tout ce qu’il boit chez nous, Sylviane aurait même pu s’acheter une nouvelle voiture que ça ne le regardait pas.

Au Fer à Cheval – le troquet à Bonne-Nouvelle, Paris, où j’ai échoué en 2009 et dont le nom fait référence au comptoir en zinc, en forme de fer à cheval qui agglomère la clientèle d’habitués, les congés annuels commencent à la mi-juin. Alors que dans le quartier les concurrents baissent tous le rideau au mois d’août, ma toquée de patronne aime être à contre-courant pour accueillir nos clients au cœur de l’été. Sylviane a un sacré grain mais je l’aime bien. Et c’est réciproque. On dit toujours que l’amitié ce ne sont que des preuves et pas du blabla. Elle me l’a prouvé un paquet de fois et pas plus tard qu’hier quand elle m’a filé les clés de sa vieille BM pour mon escapade dans le Jura.

— Louer une voiture cinq semaines ? avait-elle tonné, les yeux ronds comme des soucoupes, quand on avait évoqué mes vacances un mois plus tôt. T’es pas net, hein. Ça va te coûter un bras. Prends la mienne, elle est trop rayée pour qu’on daigne la bigner. Et puis je ne bouge pas de Paris. J’en ai pas besoin, prends-la.

Son offre ne souffrant aucune discussion, j’ai accepté de bon cœur. L’argent que j’avais prévu de mettre dans la location ira dans les bistrots de Pollox et des environs. Quel drôle de nom pour un village quand même. Deux kilomètres et trois cents mètres. C’est la distance qui sépare le village de ma chambre d’hôtel. Je ne potasse généralement pas sur les lieux où je me rends en vacances mais ces deux kilomètres et trois cents mètres figurant sur la brochure que m’avait envoyée Jeanne Lalochère, la directrice de l’auberge, sont une donnée importante, que dis-je, vitale. Ça représente trois minutes en voiture à l’aller et vingt-cinq minutes à pied pour le retour pour les fois où j’aurai trop levé le coude. Comme ça, je fais « d’une bière deux coups », j’évite les PV et j’empêche les sapins du Jura d’abîmer la vieille BM de Sylviane.



À Lara Mas

J’ignore si c’est la literie de l’Auberge ou l’air de la montagne ou les deux mais je dors comme un loir, bercé par les bruits de la nuit, chuchotements provenant d’en-dessous, mélodies sans paroles et préludes flasques pour une chouette dans les bois enveloppants. Faut dire aussi qu’entre les préparatifs, la descente de flics au Fer à Cheval le dernier soir avant la fermeture pour congés parce qu’on a improvisé un karaoké à trois heures du mat, entre les clients qui ne partent qu’à coups de pied au derrière (métaphoriques hein, car on les bichonne nos clients) et, la goutte sur le gâteau, la cerise qui a fait déborder le vase, le chagrin d’amour de Sylviane, je suis parti de Paname au volant de sa BM mais sur les rotules.

Oh ! j’y repense. La bande-son de mon voyage jusqu’à l’Auberge, une compilation fabriquée avec dévotion par Sylviane, m’a craché des titres aussi mièvres que jubilatoires. Je la chambrais mais, comme beaucoup de gens, je vouais une passion honteuse pour les chansons françaises des années 80. Sur les routes du Jura, j’ai chanté à tue-tête avec Caroline Loeb, Elsa sans Glenn Medeiros, David et Jonathan, ou Jakie Quartz.

Juste une mise au point 
Pour un petit clin d’œil de survie 
Pour tous les fous, les malades de l’amour 
Pour toutes les victimes du romantisme, comme moi 
Juste un p’tit clin d’œil, une mise au point 

Son couplet sur le bar-tabac de la rue de Clichy… Je me suis souvent demandé de quel troquet elle parlait. Je lui ai posé la question un soir qu’elle est venue au Fer à Cheval avec des copains, mais elle était tellement pompette qu’elle bredouillait un « d’après toi ? » énigmatique à chacune de mes questions. Je n’ai jamais su. Ce soir-là, elle nous a fredonné un air de Catherine Lara, une de ses copines à ses débuts au Casino de Paris, sur la rue de Clichy, justement. Nuit magique. Les flics nous ont laissés tranquilles, cette fois-là.

Pourquoi je parle de tout ça ? Avec tous les toasts portés à la santé de la p’tite June que j’ai emmenée au bistro de Pollox hier soir, j’en oublie l’entrée en matière – l’alarme incendie mardi soir qui me l’a mise dans les bras, je l’ai calmée en lui parlant des petits riens qui ne manqueraient pas de la requinquer dans cette auberge du Jura, de ma carrière de barman à Paris jouant tour à tour les psychologues de comptoir, l’épaule réconfortante, l’amuseur avec les blagues que je consigne maladivement dans des carnets, les Madame Soleil quand je fais pas gaffe et que me viennent sans prévenir les visions à propos de mon vis-à-vis.

Où en étais-je, Nadège ? Ah oui. J’ai trouvé la p’tite June sous la véranda absorbée par la lecture d’un ouvrage dont j’ai photographié mentalement la couverture, pour en causer plus tard, attablés au bar du village, elle avec ses yeux dans les nuages, ses rêves de cinéma que je n’ai pu m’empêcher de percer. Mais je ne lui ai rien dit ou plutôt je me suis contenté d’évoquer une série sur Netflix qui re-tricote la légende d’un studio hollywoodien. « Oh oui oh oui oh oui, s’est-elle exclamée. J’ai a-doré. » Elle s’est alors mise à démêler le faux du vrai, passant en revue les sept épisodes et me racontant tout un tas d’anecdotes croustillantes. J’ai profité d’une diversion – un couple se chamaillant en fond de salle et qui avait capté l’attention de June, pour aller tirer un fil contre un platane au clair de lune. 

J’ai dû siffler une bouteille et demi de Château l’Étoile – un nom prédestiné tant pour cette soirée à évoquer les étoiles du cinéma des années 30-40 que la promenade nocturne proposée par le syndicat d’initiative de l’Éreintante aux clients de l’auberge et que nous avons elle et moi déclinée. June s’est montrée plus raisonnable en tournoyant son agitateur dans son unique liqueur Vert Sapin puis sa tripotée de Schweppes Tonic.

— C’est mon tour de jouer aux bons samaritains, a-t-elle répliqué lorsque je lui ai tendu les clés de la vieille BM. Je nous ramène à l’auberge, ok ?
— Ça roule ma poule, ai-je gloussé.

Toute fiérote, elle a tourné la clé de contact, appuyé sur le bouton de l’autoradio pré-réglé sur le son à fond les ballons et là, le drame. La chanson de Jeanne Mas dans la voiture toutes vitres ouvertes, sur la place du village, sur la petite route tortueuse du Jura nous ramenant à l’Auberge.

Sauvez-moi quand il me soulève 
Qu’il me tend la main 
Ma voix se dérègle 
Sauvez-moi, ses yeux me désarment 
Quand il me retient 
Quand ses bras m’encerclent si fort 
Quand son corps me colle



Ma réponse en Comic Sans MS

Dans le verre ballon qu’ornent les initiales calligraphiées ADB, les grains mûris ont sagement séché sur un lit de paille avant d’être pressés pour devenir le vin du Jura qui irrigue ce soir mon humeur songeuse. Je capte des bribes de conversation autour de moi sur le patio de l’auberge. Je ne suis pas le seul à m’extasier devant la vue sur le lac. Je pense à la p’tite June perchée sur ses Louboutin, je pense aux images qui m’ont assailli quand elle a rougi sur son prétendu métier, je pense aux mille vies qui me façonnent, me hantent. À ce message d’une boîte de prod parisienne qui flatte mon ego. À ma réponse laconique en Comic Sans Ms. Merci pour votre aimable sollicitation mais non merci. Cordialement, Paul Dindon.



Amoureulogue
Sylviane a un penchant pour la magopinaciophilie. Elle collectionne pour s’amuser les cartes de visite tapageuses que les marabouts en quête de pigeons glissent, imperturbables, sous les balais des essuie-glaces de France et de Navarre. Pour mes cinquante ans, elle m’a offert deux paquets de cinq cents cartes qu’elle a réalisées et imprimées elle-même. Elle s’est inspirée des vraies, elle s’est surtout inspirée des confidences que je lui ai faites sur la parenthèse de ma vie qui a duré sept ans, de l’anonymat au quart d’heure de gloire, des plateaux télé à la déconfiture, que dis-je, au fiasco total. Pour son cadeau en forme de clin d’œil réparateur, elle a fait foisonner ce grain de folie que j’aime tant.

Il m’arrive encore de distribuer ces vraies-fausses cartes de visite sans oublier d’ajouter « c’est une blague que m’a faite une amie, mais le téléphone et le mail sont corrects. » J’en ai glissée une à la p’tite June pour voir sa réaction. Elle a passé le test de confiance en conduisant “ma” vieille BM jusqu’à l’auberge, je pouvais bien lui révéler un bout de moi, même de façon énigmatique.



La déconfiture


Perfusé de café après une nuit sans sommeil, je déplie le journal que l’auberge met à disposition. Soudain je n’entends plus le brouhaha des résidents qui petit-déjeunent. Mon regard est happé par la rubrique des mots-croisés. Dans les cases, un mot saute aux yeux, manuscrit en capitales d’imprimerie. Définition sibylline : « amère en bouche, appréciée sur une tartine, en dé ». DÉCONFITURE. Je m’excuse auprès de la pétulante aubergiste qui reste avec mon pain perdu à la confiture de poire jurassienne sur les bras. Je m’enfuis pour chercher l’air au bord du lac.

Dans le papier daté de dimanche, j’ai appris que l’auberge avait échappé à une tornade, « une amorce de tornade (appelée tuba ou entonnoir nuageux) ». L’article évoquait aussi les phénomènes météos visibles les prochains jours, des symptômes lumineux ou des nuages transportant humidité et poésie : nuages noctulescents – filaments ou nappes illuminés par en-dessous, mammatus, arcus ou cumulonimbus, roi des nuages.

Roi des nuages…

PLOUF. Ou plutôt SCHHHHHH la glissade sur la rive du lac CRAC la branche à laquelle je tente de m’accrocher PLOUF la chute dans l’eau. Vite ! remonter sur la berge avant qu’on ne me voie, si on ne m’a pas déjà vu, pourvu qu’on ne m’ait pas reconnu, c’est con l’orgueil quand même, le mental craint l’humiliation – même minuscule, craint la blessure d’orgueil avant la foulure ou l’ecchymose. Je tire sur les joncs, mes mains glissent, je bascule à la renverse. Re-PLOUF. Je bois la tasse, je glougloute. J’entends ou je crois entendre des rires – les pêcheurs au loin s’extasient-ils sur leur prise ou rient-ils de ma déconfiture ?

La queue entre les jambes et trempé jusqu’aux os, je grommelle des noms d’oiseaux. ‘Tain ! Pauv’ con ! Mon pied mal assuré ripe sur un rocher mouillé, je mouline des bras. M’effondre. Noir. Me perds dans les restes aigres du mauvais rêve qui a froissé mes draps et ma nuit.

C’est un plateau télé comme j’en ai connus une tripotée. Un aréopage de techniciens et d’assistants. Un tournage qui tire en longueur. Des raccords maquillage pour masquer le fond de teint qui colle aux doigts, qui dégouline. Les questions idiotes de l’animateur vedette. Je n’ai rien vu venir. Le traquenard. T’inquiète pas, m’avait-il dit, les invités vont vendre leur camelote, toi tu vas sortir du lot, tu vas cartonner. Ah ça. Pour sortir du lot, j’suis sorti du lot. C’est parti en sucette, oui. Face caméra. Le blanc. L’air bête. Tous les yeux du public braqués sur moi. Le silence insupportable. Le malaise. Puis les rires. Et moi, statufié, liquéfié. Le dindon de la farce.



La Cagole et le Parigot

J’ai froid. J’suis dans le noir. Pas normal. Faisait jour il y a deux minutes. J’ouvre les yeux. Ah, il fait jour. J’ai mal. Le souffle coupé par le choc d’une glissade. Des lambeaux de rêves mêlés troublent mon cerveau ensuqué. Je peine à respirer. Mes paupières se referment. Je suis à fois sur ce plateau télé de malheur, humilié, à la fois étendu de tout mon long, ruisselant, au bord du lac, à la fois derrière le comptoir à chanter avec mes clients :

— Moi j’essuie les verres au fond du café…
— Té ! Voilà qu’il chante. Il a tourné fada. Hoï ! Hé ! Monsieur !
— J’ai bien trop à faire pour pouvoir rêver…
— Oh ! Monsieur !, tonne la voix en m’assénant des claques sonores.

J’ouvre les yeux sur un joli minois penché au-dessus de moi. Un air d’Amy Winehouse en plus délicat, en moins fardé. Ce sont sûrement ses grands cheveux noirs coiffés en un chignon qui me font penser à la chanteuse. Elle semble effrayée.

— Bonté divine, vous êtes vivant. J’ai cru que vous étiez cané. Ça va ti ?
— Je.
Je reprends mon souffle.
—M’en voulez pas hein, pour les baffes. J’ai pas osé vous faire le bouche-à-bouche, vous pourriez être mon père.
— ...
— Ho ho ! Vous m’entendez ? C’est quoi votre petit nom ?
— Paul. Paul Dindon.
— Vaï. Moi c’est Natacha mais tout le monde m’appelle Natou. Allez, faut se lever !

Je roule sur le flanc et distingue les baskets de la demoiselle. Je m’accoude pour mieux voir la nymphe sortie du lac, la petite chose venue secourir le grand gaillard. Ses baskets qui clignotent, sa robe où s’entrelace une ménagerie sur fond rose bonbon, et surtout son accent chantant et ses “t” qui font “tch”. Un vrai poème.

— Ho ! Paul, faut m’aider un peu là, j’suis pas Wonder Woman. Allez, zou !
— Vous êtes un cœur, merci.
— Z’êtes trempé comme un cabillaud. Vous frottez pas tant. Toni va penser que j’ai été à une soirée mousse.
— Toni, c’est votre homme ?
— Oui. Bon, vous risquez pas le voir, il est tout l’temps en vadrouille. Il est hyperaquetif.

Sur le chemin qui nous mène, ma cheville étourdie, ma nymphe de Marseille et ma carcasse trempée, jusqu’à l’auberge, on parle on parle on parle, surtout elle. Elle m’en raconte plus qu’elle n’en voudrait dire, je le sens. Je n’arrive pas à la juger, je ne juge jamais les gens qui ont une âme gentille et sincère. Elle est nature peinture, comme on dit chez elle. Je préfère la gentillesse à l’hypocrisie, la sincérité à la fourberie. Et quand je vois des choses qui concernent des personnes gentilles et vulnérables, je ne peux pas m’empêcher de partager.

— Je peux vous faire une confidence ?
— Dites-moi ce que vous voulez, je suis un cimetière à moi toute seule.
— Pour la faire courte, je suis médium. Ou plutôt, j’ai eu ma période.

Ma nymphe inopinée, si prompte à bavarder, est muette comme une carpe. Les yeux ronds, elle me laisse dérouler mon CV. Je lui parle des flashes que je mets sous le tapis parce que je ne veux pas, je ne sais pas y faire, je ne maîtrise rien. Des choses que je vois sur les gens que je vois. Et puis je travaille sur ce don, j’apprends à le contrôler, à le modeler, l’interroger, à le mettre en sourdine. Et puis les rencontres, l’animateur vedette qui devient un ami et qui m’offre sur un plateau d’argent une rubrique voyance à la télé. Je deviens la coqueluche de la ménagère. Je gagne bien, très bien, ma vie. Je ne lui dis pas comment et pourquoi j’ai arrêté. Pas envie d’enlever les paillettes dans les yeux de la p’tite Natou.

Elle ressemble à une biche effarouchée. Une biche dans une robe rose bonbon et des sabots dans des baskets qui clignotent. J’ignore quelles sont ses pensées, si elle sait ce que j’ai vu la concernant elle et son Toni, elle et sa maman en couple avec son beau-frère. Je lui glisse ma vraie-fausse carte de visite. On verra ce qu’elle en fera.

— À propos d’esprits, dit-elle avant de me laisser sur le pas de la porte de ma chambre, z’êtes sûr que vos esprits sont tous bien revenus dans votre tête ?
— Ça va aller, rassurez-vous. Merci de m’avoir raccompagné, vous êtes un cœur, vraiment.
Elle pique un fard, tricote deux mèches échappées de son chignon, m’offre un sourire et une réplique baignée du soleil des Calanques :
— Amendonné vous voudriez lire dans les boules de mon Toni, ah ah ah, j’suis cougourde, dans les lignes de ma vie, sur mon Toni ?
— Quand vous voulez.
— Z’êtes tarpin gentil !



Droit au but !

J’aime encore Paris. J’aime le contraste entre la clientèle du Fer à Cheval où j’officie six jours sur sept, savant mélange bobo, popu ou prout-prout venu s’encanailler sur les Grands Boulevards, et la caricature des beaux quartiers à Trocadéro où le sort m’a permis d’acheter un minuscule appartement – ma cage à dindon, comme je l’appelle tant avec ironie qu’avec affection, où je croise plus de dames refaites à la va-vite et de Qataris que de vraies gens (les employés de ménage ou du BTP, les nounous philippines auxquelles on a subtilisé le passeport pour mieux les asservir, tous les sans-dents qui donnent à manger aux mérous de l’Ouest parisien – ces naufragés de la chirurgie esthétique sont-ils réellement nombreux ou juste très voyants (et très ratés) pour qu’ils envahissent la représentation que je me fais du 16e). Parigot jusqu’au bout de mes lacets colorés, j’aime aussi me perdre dans les méandres des sentiers du Périgord noir l’été dernier ou du Jura, à présent, j’aime me prélasser sur cette terrasse avec vue, j’aime faire le plein de nuits étoilées, de grands espaces, pour repousser un peu, mentalement, le reste de l’année, les cloisons de ma cage à dindon.

Ainsi flottaient mes pensées, assis sur cette terrasse avec vue sur le lac, quand j’entends gratter à la porte de ma chambre. Un grattement accompagné d’un couinement. Qu’est-ce que c’est ?! Un chiot égaré dans le dédale de l’auberge ? Je n’ai pourtant croisé aucun animal. Deux phasmes qui ont voyagé avec leur maîtresse, à l’étage au-dessus, mais pas de chiot. L’insecte ne peut avec ses brindilles produire un son aussi audible, même à deux, même de toutes leurs forces. Ni même couiner. Pas que je sache. Voilà que le grattement est accompagné d’une voix : « Paul, vous êtes réveillé ? » J’ouvre la porte sur une petite chose tombée du lit, ma voisine de chambre, penaude. Je fais comme s’il n’était pas six heures du matin, je sens qu’elle est mal, je l’invite de bon cœur.

— Ah bonjour Natou ? Entrez, n’ayez pas peur.
— Oh, je vous embête ? On se dit tu ?

Je fais entrer ma cigale toute ensuquée. Presque méconnaissable, le chignon farouche, le faux-cil de traviole, les yeux bordés d’anchois, comme on dit chez elle. Sur son pyjama froissé, Pikachu a meilleure mine que nous deux réunis. Elle ne veut ni thé ni café mais accepte un verre d’eau et la chaise que je lui tends.

— J’t’enquiquine pour cacarinette hein ? dit-elle, une moue inquiète sur son visage.

Je lui offre alors un sourire ensommeillé et les réponses aux questions qui la taraudent. Je lui parle de son père, mort il y a longtemps dans des conditions atroces, de sa mère qui a fait comme elle a pu, réfugiée dans les bras du beau-frère, de son Toni qui joue avec ses sentiments.

— Fatche ! Il est parti. J’suis dans la panade jusqu’aux couilles.
— Tu veux savoir s’il va revenir, mais c’est la mauvaise question.
— Et c’est quoi la bonne question ? dit-elle, l’air désemparé.

Je lis en elle comme en un livre ouvert. Elle aurait aimé une solution à ses malheurs de jeune femme accrochée à son homme comme au seul rocher du rivage. Un philtre qu’elle aurait bu et qui aurait tout changé, le regard cruel des autres sur elle et son Toni en prince charmant. Mon silence embarrassé est trop pour elle. Les larmes jaillissent, rompent la digue de ses paupières. Je voudrais la prendre dans mes bras mais je ne peux pas. Je lui offre pour seul réconfort mon regard inflexible, attentif, affectueux. Je laisse passer l’orage. Toute fragile qu’elle paraît, je la devine courageuse, increvable. 

— Il va revenir, ne t’inquiète pas. 

Ses yeux embués de larmes s’illuminent soudain. Elle comprend qu’elle doit s’en tenir à la bouée de mes paroles. Elle me claque une bise sonore en guise de remerciements et quitte ma chambre. Sans dire au revoir. Son soulagement, même temporaire, me suffit.



Au bal masqué


— En voiture Simone !, dis-je à Malia, ma co-voiturière pour cette virée au village pour le bal.

La soixantaine naissante, look baba cool qui pique un peu les yeux, elle s’inquiète pour Carabine et Paprika, ses deux phasmes qui partagent son chagrin. Olga les a quittés. C’était la perruche omnicolore de la famille.

Je sens chez elle, sous son extravagance, une blessure béante que les traits d’humour pataud qui me démangent peuvent picoter. Je garde mes boutades pour plus tard. Au détour d’un premier lacet, j’appuie sur l’embrayage et sur la touche empathie ; je nous trouve un point commun : un grain de folie, une araignée au plafond. J’éprouve de la tendresse pour les gens qui ne rentrent pas dans le cadre, qui débordent. La conversation est sage mais sincère. Nous évoquons Paris qu’elle connaît comme sa poche, du 14e arrondissement où elle vit avec sa ménagerie, de la rue Daguerre où nous nous sommes peut-être croisés lorsque j’habitais, dans les années 90, l’immeuble attenant à l’atelier de César.

À l’amorce d’un deuxième virage, nous remarquons une pancarte qui annonce la fête à Pollox avec force capitales d’imprimerie sur fond fluo. Sa joie non dissimulée à se mêler bientôt aux réjouissances qui devraient attirer, on l’espère, les locaux de kilomètres à la ronde, des vacanciers aussi, venus s’encanailler au bal du 14 juillet, est communicative. Je la préviens de ma cheville fragile après la chute au bord du lac qui devrait m’accorder un peu de répit mais pas trop.

La sonnerie de mon téléphone retentit soudain. Ma voiture d’emprunt ne disposant pas des dernières technologies – pas de Bluetooth et encore moins de port USB –, j’allonge le bras pour atteindre l’appareil fixé sur un support brinquebalant, je fais glisser la touche verte pour accepter l’appel. C’est Sylviane qui prend des nouvelles de sa chère et tendre BMW 323i et accessoirement de son ami et employé. Le sort ne nous accordera pas de discuter plus amplement. La fixation lâche les ailettes de l’aération et tombe, avec le téléphone, aux pieds de Malia. S’ensuivent frôlements gênés, gesticulations pour récupérer l’appareil et puis. Le virage dangereux. Cri d’effroi de ma passagère qui empoigne mon volant. Conduite à quatre mains l’espace d’un quart de seconde. Nous roulons sur une bande de terre rocailleuse avant de retrouver le bitume et de maîtriser de nouveau la courbe de la route. Des sueurs froides devant le drame évité de justesse, je ne quitte plus la route des yeux. Elle et moi ne faisons plus qu’un jusqu’à destination.

Lorsque nous dépassons le panneau indiquant l’entrée de Pollox, je lâche :
— S’ils nous jouent un mambo, au bal, cette petite embardée nous aura mis en jambes !

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C’est déjà l’heure de l’apéro au Castor et Pollox. Sur les tables qui ont envahi la place, des gens accoudés sur les nappes à carreaux racontent aux absents la retraite aux flambeaux en mode led et les feux d’artifice tirés la veille. On parle de la fête qui se prépare, du maire fraîchement réélu. On évoque aussi le braquage raté du Super U de Saint-Amour. On trinque à la santé de la caissière qui a fait fuir le filou en le menaçant avec un concombre. Un petit vent bienvenu agite les calicots tricolores tendus entre les deux platanes centenaires. Je reconnais le cinéaste incognito et l’aborde avec une entrée en matière convenue mais efficace :

— Je vous ai déjà vu quelque part.
— À la télé sûrement, dit-il flatté. J’y faisais la promo de L’Ibère sera rude.
— Vous savez qu’il y avait une actrice à l’auberge ?

Pour toute réponse, il m’offre un « hmm » vite éclipsé par l’arrivée tonitruante de Natou, toute en candeur, pluie de sequins le long du décolleté de sa robe rouge, perchée sur de très hauts talons et accompagné de son Toni, ténébreux, effacé.

— Vous devez être le fameux Toni de cette dame, dis-je en lui serrant la main, molle.
Je m’amuse à lui demander :
— Comment vont les affaires dans le Jura ?
— Hmm.

C’est une maladie, ces hmm. Dans les yeux de Natou, une lueur qui hésite entre la gêne et l’excitation – pour masquer la gêne. Je clos le bavardage en portant un toast à la carrière du cinéaste, à la santé des tourtereaux puis au bal qui ne tarderait pas à faire se trémousser une assemblée encore timide.

— Je vous prie de m’excuser, une dame m’attend pour danser.

Les premières notes de Besame mucho dans une version instrumentale et lascive de Perez Prado portent mes pas vers ma co-voiturière teinte au henné. Je ne m’étends pas sur le mambo exécuté à la va-comme-je-te-pousse – je n’avais ni la cheville ni la tête à ça. Depuis l’écart de route, me viennent des images de Sylviane qui attend mon appel. Accoudé au plateau de la buvette improvisée devant l’épicerie de la place, je lève mon verre à Natou que la Compagnie Créole vient émoustiller. Je me dis que la programmation musicale est...

— Éclectique, me répond la voix masculine venue se poser à côté de moi.

Aujourd'hui j'embrasse qui je veux, je veux 
Devinez, devinez, devinez qui je suis 
Derrière mon loup, j'embrasse qui je veux, je veux 
Aujourd'hui, (aujourd'hui) tout est permis (tout est permis) 
Aujourd'hui, (aujourd'hui) tout est permis (tout est permis) 

Un gars, la quarantaine, barbe taillée, casquette gavroche vissée sur une tignasse châtain, m’accorde un sourire et... la notification d’une appli de rencontre géo-localisée qui apparaît sur mon téléphone portable :

— C’est la petite brune charmante ou son grand brun baraqué que vous observez ?

Celui-ci, je ne l’avais pas vu venir.



L'inconnu et la biche effarouchée

Biche effarouchée. Photo libre de droits retouchée par Paul Dindon

Je ne connais pas ce lit, je ne reconnais ni la lumière ni l’agencement des meubles, ni les meubles d’ailleurs. Ça ressemble à un matin ensoleillé, filtré par les voilages et les lames des volets en bois. Je sens un souffle humide sur ma paume de main, c’est un chien qui se tient au pied du lit, aux pieds du maître qui m’observe avec amusement.

— Thé ou café ?
— Café.

Le chien et son maître quittent la chambre comme pour m’indiquer le chemin. J’enfile caleçon et t-shirt et suit mes hôtes. C’est une chaise en fer rouge sur une terrasse en teck à l’ombre d’un cerisier et la vue sur un champ en jachère qui s’offrent à moi pour un petit déjeuner chez l’inconnu du bal du 14 juillet à Pollox. Je m’excuse le temps d’envoyer un court message à Sylviane : « Pas pu prendre ton appel hier, désolé. Soirée mouvementée. Je te raconterai. Tout va bien ? Je te rappelle dans la journée. Bises, PD. »

— Ça t’ennuie de me déposer au village tout à l’heure ?
— Une course à faire ?
— Oui, dit-il avec un sourire moqueur. Je dois récupérer ma voiture.

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Le téléphone sonne. Il est minuit passé, ça ne peut être que Sylviane. Je l’ai encore oubliée. Tu parles d’un ami. Je la laisse en plan à Paris, je l’espère remise de son chagrin d’amour, et durant le mois écoulé, je ne l’ai pas appelée une seule fois pour confirmer mes espoirs. Je me confonds en excuses. Elle me répond : « oh, va, ne t’inquiète donc pas ». Je sens une inquiétude dans sa voix. Nous bavardons, elle que j’imagine à fumer son « joint du soir à mon perchoir », comme elle dit, accoudée à son rebord de fenêtre avec vue sur le Génie de la Bastille, moi assis en tailleur sur le balcon à contempler les ombres que jettent les sapins à la surface du lac. « Je ne t’ai pas raconté les tractations », confie-t-elle. « J’aurais dû. Tu fais partie des meubles. J’ai une promesse d’achat pour le Fer à Cheval, et j’ai besoin de tes lumières. »

Celle-là non plus, je ne l’ai pas vue venir. Ni la dispute qui gronde dans la chambre d’à côté. Le ton monte, j’entends un « c’est ça, tu cognes les femmes » qui me pique au vif. J’abrège la conversation avec Sylviane et me rue sur le pas de la porte de la chambre de Natou. L’olibrius qui lui tient lieu de fiancé me fait face. Ma tenue négligée, mon silence tenu, mon regard oscillant entre provocation et candeur parviennent à le décontenancer. Je bredouille ma fausse excuse « je me suis trompé de chambre ». Il déguerpit et me laisse, sans le savoir, réconforter la biche effarouchée.



Décale les platanes

Décale les platanes[1], décale les platanes, ohé, ohé 
Décale les platanes, décale les platanes, ohé, ohé 
Au bal, au bal masqué, ohé, ohé

— Oh hé ! Oh hé ! lance une voix familière.

C’est Jeanne Mas qui me secoue pour me réveiller de ma sieste.

— Dépêche-toi, on t’attend pour la balance son.
— Quoi ? Euh. Où suis-je ?
— Sur la scène du Stade de France pour un duo avec moi, banane.

Je cligne les yeux tant pour effacer ce mauvais rêve, que pour distinguer la foule des premiers spectateurs, nus, venus assister aux derniers réglages. Je plonge ma face dans l’oreiller, je sens bien que rien n’est réel, pourtant je les entends crier avec Jeanne :

— Paul, debout !
— C’est qui ça ? ajoute-t-elle en pointant un faux ongle rose bonbon sur la femme vêtue de jupons superposés partageant ma couche. Un collier de carottes autour du cou, la femme berce dans ses bras une perruche qui fait du pédalo.

— Malia ?!

Comme jeté d’un pont sans corde, sans harnais, je me réveille en sursaut, soufflant tel un bœuf. Un mal de crâne atroce me vrille les tempes. Peut-être les deux schnaps avalés en cuisine avec Lucien le veilleur de nuit et Joseph voisin d’étage. Peut-être aussi la conversation avec Sylviane qui me tourneboule plus que je ne le voudrais. Je procède à une toilette de chat à l’eau glacée, j’enfile les deux pieds dans la même jambe de pantalon de jogging et me vautre lamentablement. Je marmonne dans ma barbe de trois jours :

— C’est une belle journée qui commence.

---

Il est sept heures et des poussières de sommeil à rattraper, je trouve Jeanne Lalochère, élégante dans son tailleur pantalon gris souris, qui ferraille avec l’imprimante de la réception. Elle ne parvient pas à faire taire les bips signalant indifféremment un mauvais format ou une pénurie de papier.

— Bonjour Jeanne.
— Ah, Bonjour Paul. Vous avez bien dormi ?
— Bof, mais rien à voir avec la literie de l’auberge qui est par-faite.

Jeanne est contrariée. Désignant l’imprimante, je propose d’y jeter un œil. Elle opine du chef, je pousse la petite porte battante sur laquelle est écrit « Réservé au personnel » et, tandis que je vérifie les paramètres d’impression sur l’écran de l’ordinateur et sur le panneau de contrôle du capricieux appareil, je lui résume les raisons de mon départ anticipé. Lundi au lieu de mardi. Le bar qui m’emploie depuis 2009 est en vente. C’est du sérieux. Je dois voir ma patronne et organiser la suite. Des vacances forcées ou la recherche d’un nouveau job.

— Voilà, elle fonctionne, dis-je avec un sourire satisfait. Je vais me caféiner. Je vous laisserai les clés lundi très tôt.

---

Mon portable vibre dans ma poche. L’inconnu du bal m’envoie un SMS agrémenté d’émojis :

— Clin d’œil. Aubergine. Aubergine. Bisou en forme de cœur. Signé, Siegfried.


[1] Paroles alternatives de la chanson entendue au bal du 14 juillet à Pollox



Roule ma poule !


Vieux tank toi-même, grommèle-je à propos de la mauvaise langue qui a récemment abîmé la réputation de ma BM – ou plutôt la BM de Sylviane que je retrouve ce soir à Paris avec une joie mêlée d’appréhension. Oui, c’est un vieux modèle, si l’on s’en tient à son année de sortie d’usine, 1985. Pas aussi rutilante que sur l’illustration mais la voiture qui sillonne déjà les routes des vins de Bourgogne n’a pas à rougir de la comparaison. Si l’on omet bien entendu les nombreux impacts sur la carrosserie.

Point de passager pour juger – même silencieusement – mon choix de station, je tourne le bouton jusqu’à trouver le rire et les chansons de la radio éponyme. C’est là que je puise l’inspiration pour les blagues qui noircissent mes carnets et mettent du piquant dans les soirées arrosées de mes clients au Fer à Cheval. Futurs ex-clients, d’ailleurs.

Levé aux horreurs – comme dirait ma voisine d’étage, j’ai remis les clés de ma chambre à Lucien, le priant de remercier chaleureusement le personnel de l’auberge et de remettre deux enveloppes scellées à leurs destinataires. À Natou : « Ce n’est qu’un au revoir. Le Train Bleu n’est qu’à trois heures et demi de la gare Saint-Charles. Prends soin de toi petite sirène des Calanques. Paul ». À la sémillante tenancière, Jeanne : « Je réfléchis à votre étonnante proposition et vous réponds par mail sous quelques jours. Merci pour tout. »

Mes pensées défilent à 130 kilomètres par heure. Je songe au temps qui s’est merveilleusement étiré au pied de ce chalet face au lac, je songe à l’invitation du hamac toujours occupé lorsque je voulais m’y allonger, je songe à la bienveillance régnant à l’auberge, aux clients hauts en couleur, je songe surtout au bel inconnu aux yeux chocolat à qui je n’ai pas dit au revoir. 



Glouglou Natou !
Le dindon glougloute

À peine je franchis le seuil de l’auberge qu’une impression de déjà-vu me saisit : j’ai devant moi la scène dans tous ses détails qui m’était apparue lors de la séance de voyance improvisée au petit matin avec Natou. J’avais choisi de ne pas la lui révéler. Elle avait alors bien d’autres chats à fouetter. Derrière son comptoir aujourd’hui, ma chétive cagole s’est transformée en une jeune femme sans chichi mais élégante et pleine d’assurance. Elle a troqué son costume de cliente pour endosser celui d’employée et m’offre un sourire à faire rougir un champ de tomates. Tiraillée entre l’envie de se jeter dans mes bras et celle de mener à bien sa mission, elle pointe du doigt l’arrière du bâtiment et demande :

— Auriez-vous… auriez-tu… la gentillesse (elle déglutit) de garer ta… votre voiture sur le parking aménagé de l’autre côté de la route, en direction de l’Éreintante ?
— À vos ordres, madame la réceptionniste, dis-je en lui lançant un clin d’œil taquin. M’accordez-vous la faveur de monter mes affaires en chambre avant de bouger ma voiture ?
— Mais bien entendu, Monsieur Dindon, glousse-t-elle en me tendant une grosse clé ouvragée. Chambre 20, deuxième étage à droite en sortant de l’ascenseur, au fond du couloir. Je vous souhaite un excellent séjour à l’Auberge des Blogueurs hihihi.

Je pose vite ma valise et redescends avec un paquet pour Natou.
— J’arrive pas comme Belsunce[1] hein. Voici un petit cadeau !
— Ooooh !

Elle déchire avec des petits cris de joie contenue le papier qui enveloppe un dindon en peluche.

— C’est pour que tu ne m’oublies pas !
— Oh merciiiiiiiiiiiiiiii, dit-elle en serrant la peluche multicolore contre sa chemise blanche.

Elle fait le tour du comptoir, me serre fort dans ses bras ; je m’enivre de tendresse et des effluves d’un parfum fruité. Puis elle se ravise, jette un œil autour d’elle pour s’assurer que personne n’ait vu notre effusion et endosse de nouveau son rôle de réceptionniste.

— Bonne journée, monsieur Dindon, lance-t-elle avec un coucou de la main.

---

Installé à la table qu’on m’avait dressée au restaurant de l’auberge qui affichait complet ce soir, je réserve un modeste cadeau pour la jeune femme qui a failli être ma patronne pour l’été, Jeanne Lalochère. Quand on parle du loup… ou plutôt de la louve…

— Bonsoir Paul, ravie de vous revoir chez nous !
— Pareillement ! dis-je en lui tendant un paquet enrubanné. C’est un petit quelque chose pour me faire pardonner de vous avoir fait faux bond.

Et tandis qu’elle déploie le papier de soie qui entoure l’ouvrage de Raymond Queneau, illustré par Siné, je lui dis :

— Vous savez que vous avez un homonyme dans ce roman ? D’ailleurs on vous l’a peut-être offert mille fois, mais celui-ci porte la dédicace de l’auteur.
— …

Elle qui d’ordinaire ne s’en laisse pas compter – elle tient d’une main de maître l’auberge, un personnel pas piqué des hannetons, des clients fantasques (pour ceux que j’ai eu le temps de croiser lors de mon séjour en juillet) – ne me donne en réponse qu’un radieux sourire, sincère, et ça me va. 

— Je vous offre un verre de côtes du Jura pour fêter ça ? » dit-elle.


[1] Expression marseillaise. Belsunce était évêque au XVIIIe siècle. Sa statue le représente mains vides et paumes tournées vers le ciel, comme un signe d'innocence ou de pauvreté. Arriver comme Belsunce, c'est arriver les mains vides.



Un dindon à Paris


Je me suis beaucoup accoudé aux balcons de pierre du Pont-Neuf, j’ai jeté mes questions existentielles dans les remous de la Seine et n’ai repêché aucune réponse tangible. Mes pas m’ont souvent porté vers les bars du Marais. J’y trouvais le réconfort dans la boisson et la compagnie d’inconnus cherchant eux aussi l’âme sœur ou l’amant, ou la quête ou la fuite, ou simplement un bon moment. Je n’y trouvais pas davantage de réponses mais je m’étourdissais de conversations, je préférais meubler ainsi mes nuits que tourner en rond dans ma « cage à dindon » rue de Longchamp à Trocadéro.

La nouvelle n’avait rien de rocambolesque – elle était d’une effroyable banalité – et pourtant elle avait secoué, que dis-je, ébranlé le doux confort de ma vie parisienne. Je me retrouvais sans emploi à cinquante-cinq ans. Sylviane, ma désormais future ex-patronne, s’en voulait de ne pas m’en avoir parlé plus tôt. Ce qu’elle considérait d’abord comme une proposition d’achat invraisemblable est vite devenue une évidence, une urgence.

Le Fer à Cheval, bar apprécié de nombreux fidèles à Bonne-Nouvelle, arborerait bientôt le calicot « changement de propriétaire ».

Côté perso, elle n’était pas propriétaire de ce bel appartement avec vue sur la Place de la Bastille, elle n’en était même pas locataire, tout juste hébergée gracieusement par un ex-mari protecteur. Mais voilà. Le bienfaiteur venait de décéder, victime d’une trottinette à l’angle de la rue du Pont aux Choux et du boulevard des Filles du Calvaire, ça ne s’invente pas. Sa belle-famille lorgnait à présent sur ce précieux bien immobilier qui avait hébergé tant de fêtes. Un conducteur de trottinette avait signé sans s’en douter la triste fin de l’existence bienheureuse de mon amie dans son cocon au dernier étage du 46 boulevard de la Bastille. Bref, la précarité de Sylviane avait fini par lui sauter aux yeux et elle s’était jetée corps et âme sur la première proposition d’achat du bar dont elle était propriétaire, des murs et du bail commercial – une aubaine. Oui, il lui fallait vendre le Fer à Cheval, et vite.

« C’est ballot, tu es médium et tu n’as rien vu de tout ça.
— Oh tu sais, le cordonnier est toujours le plus mal chaussé et ses proches portent de pauvres espadrilles toutes élimées.
— T’es con, a-t-elle répliqué en tirant sur son « joint de convivialité », comme elle dit. Je ne m’inquiète pas pour toi. Je te connais. Tu t’en es toujours sorti, tu vas t’en sortir.
— Mouais.
— Mais si. Il y a ce projet d’émission sur une radio importante dont tu m’avais parlé. Il y a ce gars que tu meurs d’envie de revoir dans le Jura. Tu es plein de ressources, mon Paul.

Puis, posant sur moi son regard piquant, malicieux, elle m’a tendu le trousseau de clés de sa BM :
— Onze ans de bons et loyaux services méritent bien un cadeau. Tiens, prends ! »



Comme un ouragan


Des fois, je me bafferais. Cinquante-cinq ans et je me comporte comme un jeune premier, un gars qui n’apprend rien de ses gadins, un né de la dernière pluie, le perdreau de l’année. Chaque fois – et c’est pas souvent – qu’un homme cultivé, drôle, la tête sur les épaules, pas envahissant, correct quoi, très très correct, se présente sur mon chemin, je me prends les pieds dans le tapis. Trois jours que je suis revenu, que je tourne en rond autour du lac, que je noircis mes carnets de son prénom, Siegfried, en polices de caractère ouvragées, de pleins et de déliés, de cœurs et de trèfles à quatre feuilles. Un adolescent transi, pétrifié, pas fichu d’appeler et encore moins d’envoyer un SMS. Oui, je me bafferais.

On s’était dit « à bientôt j’espère ». C’était pas une formule ni une promesse mais c’était sincère. L’humeur plus légère, apaisée – provisoirement – par un flot inespéré de pensées optimistes, je me fais couler un bain et demande à mon galet connecté au wifi de me jouer ma playlist « French Pop 70/80’s » et je chante :

Houuuuuu ! Viens faire un tour sous la plui-ie (ouiiii) 
Les oiseaux vont venir aussi-i (ouiiii) 
On fera le tour de Pariiiiiiiiis 
Sous la pluie

---

Une belle averse venait de lessiver les trois véhicules stationnés sur le parking de l’auberge. Le van bleu et blanc orné de grosses fleurs hippies, immatriculé dans le Jura, appartenait à Jeanne. Une Harley parisienne, ou pour être précis, banlieusarde. Et ma bavaroise née en 1985 et dont je potassais à mes heures perdues le livret d’utilisation logé dans la boîte à gants. Confortablement assis et ceinturé, je m’aperçois que j’ai oublié mon téléphone dans ma chambre. Comme ces choses-là sont utiles, je décide de retourner à l’auberge. J’ouvre la portière et me retrouve brusquement nez à nez avec un couple qui ne m’est pas inconnu. Ou plutôt si, j’ignorais que ces deux-là formaient une paire. Élisa Hell alias June East et Éric Javot alias lui-même. L’actrice et le réalisateur. Les observant distraitement pendant que la conversation déroule ses présentations et nos souvenirs communs, une intuition pour ne pas dire certitude me parcourt. Le cinéaste a trouvé sa muse et s'apprête à lui écrire de beaux rôles, tant sur le papier que dans la vraie vie. Je devine June à l'affiche du long-métrage d'une réalisatrice de premier plan. Mais je choisis de ne rien révéler des images qui me sont apparues. D'une je peux me tromper. De deux, je préfère laisser ces jeunes gens découvrir leur destinée de façon naturelle.

On se promet de dîner ensemble. Ça me ferait plaisir, vraiment.

Ma lubie pour les chansons françaises des années 80 n’a pas laissée la p’tite June-Élisa indifférente le mois dernier, je m’amuse alors à leur parler en langage codé, j’invite dans la discussion Corinne Charby et Stéphanie de Monaco. Une façon kitsch de résumer mon été 2020, comme une boule de flipper qui roule avec les oreillers du cœur en boule. Comme un ouragan, la tempête en moi, a balayé le passé.



Les histoires d'A.

Capture d’écran du spectacle l’Ultima Récital avec Marianne James

Je sillonne les routes du Jura au volant de ma vieille et néanmoins rutilante BM 323i. « Pour les papiers, on verra plus tard, » m’a suggéré Sylviane. Je ne suis pas ami avec l’Administration française – c’est un doux euphémisme, je me réserve donc les démarches auprès des autorités compétentes pour fin septembre. Je suis assuré, c’est déjà ça. Côté grigri, j’ai troqué son fer à cheval bleu de Galice qui avait tant fait jaser contre un attrape-rêves. 

Quel rêve je cherche à capturer ce matin ? 

Voilà longtemps que je ne me berce plus d’illusions sur ma vie sentimentale. Il n’empêche. Chaque fois qu’un homme consent à partager avec moi un bout de chemin ou, plus souvent, l’idée d’un bout de chemin, je me retrouve sur le plateau d’un Tournez Manège[1] version gay où les panneaux mobiles sont remplacés par des algorithmes d’une application de rencontre et les maîtresses de cérémonie par l’extravagant barman où je donne le premier rendez-vous. Selon l’humeur, je joue le jeu, je m’emballe ou j’envoie promener le mythomane. La vie est trop courte pour tenir la jambe aux imbéciles. 

Les SMS du barbu aux yeux chocolat m’ont tenu compagnie pendant ce mois d’août à Paris. Beaucoup de « bisous en forme de cœur, signé, Siegfried ». Beaucoup de « j’aimerais qu’on se revoie », tant de son côté que du mien. C’est donc plein d’espoir que je franchis le seuil de la boutique « Aux fleurs Michel », rue Lamartine à Saint-Amour. En admiration devant une gerbe de glaïeuls d’un rouge éclatant, je lis le carton qu’a renseigné la fleuriste : « le glaïeul peut signifier « j’ai le béguin pour toi. » 

Dans le magasin, tout est décoré de bolduc, commenté d’émojis. Même la vendeuse porte une étiquette – un badge orné de son prénom. 

« Je vous en mets combien ? demande Sophie. 
— Tout ce qu’il vous reste. 
 — C’est pour offrir ? 
Comme j’opine du chef, elle me demande quel prénom elle doit écrire au dos de la carte de visite qu’elle va agrafer au bouquet. 
— Siegfried. 
Elle marque un temps. Son regard se fige. 
— Je vais vous l’épeler, ne vous inquiétez pas, dis-je en riant. 
— Je sais déjà comment ça s’écrit. »

---

Sur la route, mon regard oscille entre le paysage verdoyant et le compteur qui égrène les kilomètres qui me séparent de la véritable raison de mon retour à l’Auberge : Siegfried, pas loin. Je pouvais poser mes valises à l’auberge sans envahir mon crush de l’été. Pour empêcher l’angoisse d’assombrir mon humeur bucolique, je tourne le bouton de l’autoradio et chantonne avec les Rita Mitsouko : 

Les histoires d’A 
Les histoires d’amour 
Les histoires d’amour finissent mal 
Les histoires d’amour finissent mal en général  

À la sortie de Graveleuse – j’imagine que le nom du lieu-dit tient davantage d’une carrière de gravier que de la grivoiserie de ses premiers habitants –, je m’engage sur le chemin de terre qui mène à la petite maison en bois au pied de la colline. Pas de voiture garée dans l’allée, pas d’aboiement du golden retriever pour m’accueillir, aucun témoin à ma visite inopinée. Je m’en veux de ne pas l’avoir prévenu et marmonne : 

« Pauv’ nouille ! » 

Déçu, j’envoie malgré tout un SMS, clin d’œil à son prénom, personnage d’un spectacle fantasque[2] : « coucou beau barbu, je suis dans la forêt forêt (écho). » 

Trouver un seau, le remplir d’eau à la cuve adossée à la maison, y plonger mes vingt-deux glaïeuls puis attendre une réponse à mon message, sait-on jamais. Je marque un temps, mon regard se fige. Un seau trône déjà sur le paillasson. Dans le seau, un autre bouquet que le mien sur lequel est agrafée la carte de visite de la boutique Aux Fleurs Michel, je tourne la carte et je lis l’écriture de Sophie, la fleuriste : « Pour Siegfried. » Dépité, j’ajoute mon offrande au bourreau des cœurs de Saint-Amour, je n’attends pas de réponse à mon SMS, je retourne à l’auberge. 


[1] Émission culte des années 80 où des couples se formaient devant le téléspectateur au gré des questions et des commentaires des maîtresses de cérémonie Évelyne Leclercq, Simone Garnier, Fabienne Égal ; rythmée de séquences à l’orgue électronique par Charlie Oleg 
[2] Spectacle musical créé en 1992 et joué presque 1200 fois avec Marianne James dans le rôle de la cantatrice allemande fantasque Ulrika von Glott



in love with



Je ne suis pas sujet aux insomnies. Je suis plutôt marmotte. Quels que soient l’environnement, la qualité du matelas, le bruit ou les contrariétés, je dors. Le sommeil est un bien précieux qui ne m’a jamais fait défaut. Jusqu’à aujourd’hui. Il faut dire que les cafés avalés dans la soirée n’ont pas aidé. Ni ceux de la nuit. Foutu pour foutu, je sirote une énième dose de caféine, le regard oscillant entre les sapins caressés par un clair de lune intermittent et mon téléphone. Je reste sans réponse du beau barbu qui m’a fait chavirer au bal du 14 juillet. Je ne comprends pas. Il y a forcément une explication plausible et pas trop désagréable à entendre. On ne s’est rien promis, certes. Je ne peux pourtant m’empêcher de songer à la complicité immédiate qui s’est installée, à la chaleur de son étreinte, à ses yeux chocolat qui me racontaient un océan de possibles quand nous ne parlions pas, à la douce simplicité de nos échanges quand nous parlions. 6 heures du matin. J’improvise, j’enfile pantalon de jogging, t-shirt blanc fatigué orné d’un dindon déclarant fièrement « My name is Paul. Paul Dindon ! » – offert par Sylviane, toujours dans les bons coups pour les cadeaux personnalisés –, chaussettes, baskets et descends à la réception. Serviette sous le bras, je salue le veilleur qui finit courageusement sa nuit de labeur et me dirige vers le lac. 

L’aube est paisible et l’immense étendue qui m’avale nu, le bain qui me lave de mes tourments. Je flotte, j’écarte les bras, je fais l’étoile. J’inspire, j’expire. L’eau est glacée. J’inspire, j’expire.

---

— Je viens seulement de lire ton message. 48h sans téléphone, je t’expliquerai. 
— (émoji monocle sur un œil et moue dubitative) 
— (émojis voiture, deux chopes de bière qui s’entrechoquent, deux garçons qui se tiennent la main) 
— ? 
— Je passe te chercher à l’auberge à midi (tu es bien à l’auberge ?) et je t’emmène déjeuner, ok ? 

---

Les douze coups de midi cognent dans mon cœur. Pas endimanché mais presque, je l’attends. Je déroule la conversation que je nous imagine tenir sur le chemin vers Pollox. C’est un scénario que ne renierait pas le magazine Nous Deux. Un roman-photos où deux hommes se font la cour, s’expliquent, font mine de se disputer, pour la forme, se rabibochent. Le plus jeune au volant de son Land Rover Defender, fenêtre baissée, barbe au vent, la main tantôt sur le levier de vitesse tantôt sur le genou du plus âgé.

J’en suis là de mes divagations – merci l’insomnie – quand Siegfried apparaît. La barbe a poussé, l’allure n’a pas changé. Je n’ai pas le temps de penser à comment l’accueillir, lui serrer la main – c’est idiot –, l’enlacer – la pudeur me l’interdit –, qu’il s’approche et pose ses lèvres sur les miennes. 

— Viens, je vais te montrer un truc, me dit-il en me prenant par la main. 

Je suis tout chose. 

Dans la voiture, il me dit que je lui ai manqué, que j’aurais dû l’appeler, le prévenir de ma venue, pour qu’il s’organise. Il me remercie pour les fleurs. Je n’ai pourtant pas accompagné mes glaïeuls de mots doux, je pensais les lui remettre en main propre. Mais les autres fleurs ? Il ne m’a pas servi le « ça n’est pas du tout ce que tu crois, » entendu dans tant et tant de films. C’est une faveur pour un service rendu à une voisine, c’est tout. Il n’en fait pas plus cas. Je retrouve sa simplicité et ça me plaît. Peu avant l’entrée dans le village, il ralentit, ouvre ma fenêtre, me désigne un point dans le paysage. Je n’ai pas vu. Il soupire. Je ne comprends pas. Il fait le tour de la place. Les platanes n'ont pas bougé. Il reprend la sortie de Pollox. L’air perplexe, je demande : 

— Qu’est-ce que tu fabriques ? 

En guise de réponse, un sourire taquin assorti d’un clin d’œil. Deux cents mètres plus loin, Siegfried stoppe le véhicule en pleine route. Il me montre un panneau publicitaire planté latéralement dans le décor de sorte qu’on ne peut le louper ni en entrant ni en sortant de Pollox. Sur l’affiche, un message et des cœurs sur les i : « In love with Paul Dindon. Siegfried » 

Un torrent d’émotions s’abat sur moi. La joie qu’aucun mot ne peut rétrécir. L’ivresse des grands sommets. Le grand huit. J’ai chaud, j’ai tellement chaud que je pourrais me consumer sur place. Et soudain, les larmes qui menacent d’embuer mon regard. Sous les yeux attendris de Siegfried, je bredouille un « me too » et fonds dans ses bras. Ce n’est pas un feu d’artifice en plein jour qui accueille nos retrouvailles mais pas loin, des coups de klaxon d’un tracteur qui nous dépasse. Sa conductrice nous fait coucou de la main. Un large sourire éclaire son visage. Elle s’écrie : 

« L’amour est dans le pré ! »



Lucette, Huguette et la gendarmette au bal musette

Capture d'écran du film Certains l'aiment Chaud de Billy Wilder


Le soleil perce timidement pour jeter un rayon dans la chambre en champ de bataille. Il est presque midi quand Siegfried hésite encore entre deux slips blancs. Je le laisse finir de se préparer et descends nous réserver une table pour déjeuner. Passant par la réception, je lis une pancarte qui annonce « je reviens dans cinq minutes, merci pour votre patience, la Direction. » Je souhaitais interroger Jeanne sur un probable supplément pour la deuxième personne. Je lui en parlerai plus tard. Sur le journal mis à disposition par l’auberge, des miettes de viennoiseries, une empreinte de café sur un article qui me laisse perplexe. Encore une agression homophobe qui défraie la chronique. Mon cœur balance entre la satisfaction de voir une pancarte – la déclaration flamboyante, kitsch en diable de Siegfried – gifler symboliquement l’homophobie crasse d’une infime (mais visible, décomplexée) partie de la population et la honte d’afficher publiquement une histoire d’amour privée, intime. « Pour vivre heureux, vivons cachés. » C’est avec cet adage en tête que j’ai vécu la plupart de mes histoires sentimentales. J’ai grandi avec l’idée répandue que l’homosexualité était un vice, une tare. Construis-toi une identité avec ça. Les temps ont changé, les mentalités ont évolué. Mais les cons ne se sont pas évaporés, ils volent encore en escadrille, en espadrilles, ai-je l’habitude de plaisanter auprès de mes ex-clients. J’époussette ma lecture comme pour balayer mentalement les considérations misanthropes qui me saisissent quand je prends la mesure de la haine qui agite le monde. 

— Paul, m’apostrophe Natou, pourquoi cette tête de six pans de long ? 
— Oh rien qui ne mérite qu’on s’y attarde. 

Natou, ce petit vent de bonheur qui efface sans qu’elle le sache les tracas des gens qu’elle croise. 

— Tu sais quoi ? Tu devrais être remboursée par la sécurité sociale. 

Elle éclate de rire, me tend le menu du jour, virevolte en direction de la cuisine pour mémoriser le nombre de filets de perche ou potées comtoises possibles ce midi.

---

« Allez ! inscris-nous au Thé dansant ! On va se marrer, avait insisté Siegfried lorsque j’avais évoqué la charmante initiative de mes voisins de chambrée, Joseph Midaloff et sa moitié, Julie – investir le salon de l’auberge pour y organiser un après-midi « danses de salon ». 

— On n’y va pas pour se moquer. On y va pour danser. 
— Chiche.
---

Quelle suée ! Et quelle rigolade ! Nos maîtres de cérémonie Joseph et Julie mettent tout le monde à l’aise. On parle un peu de pluie, de beau temps, de l’atmosphère frisquette, y a plus de saison ma pauv’ Lucette, on chante les louanges de Jeanne l’aubergiste, on échange nos impressions de séjour et nos partenaires pour le mambo ou la valse musette. Incorrigible, je lance deux ou trois blagues potaches. Je ne sais pas s’ils rient pour me faire plaisir ou parce que je suis drôle. Peu importe. Je lis l’approbation dans le regard de mon barbu et c’est tout ce qui compte. Mon dieu les étincelles chaque fois que sa main frôle la mienne – on se croirait dans le Gendarme et la Gendarmette, quand Claude Gensac et Louis de Funès s’électrocutent à chaque baiser.

— Pas de chichis pour le cha-cha-cha, s’exclame Joseph pour imposer le tutoiement. 

Mon mètre quatre-vingt-sept penché sur l’énergique mètre cinquante cinq et des talons de Hugo, mes yeux bleu clair dans les yeux gris de la jeune femme que j’appelle Huguette – je m’excuse, elle se marre, bon public – on s’efforce tant bien que mal de suivre la musique, d’écouter les conseils de Julie qui corrige nos postures, me félicite quand je n’écrase pas les pieds de ma partenaire.
Me font rire, Joseph et Siegfried lorsqu’ils dansent le tango. Quand, emporté par je ne sais quelle malice, Siegfried se saisit d’une rose blanche, la glisse entre ses dents et mime un bout de la scène de Certains l’aiment chaud quand Jack Lemmon (Daphné) et Joe E. Brown (Osgood) se trémoussent sur la piste. D’abord surpris, très vite joueur, Joseph se laisse guider sous le regard hilare de Julie.
Dans le salon de l’Auberge du Bonheur, le bal insouciant bat son plein. Caroline, Élisa, Hugo, Calliste, Julie, Artus, Éric, Joseph, Siegfried et moi glissons sur les pétales de la rose qui a échoué sur le parquet surchauffé. Deux heures gaies se sont déjà écoulées. Le cœur léger, je prends la main de mon cavalier et l’emmène loin du brouhaha des conversations qui a remplacé la musique.




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* Je vous invite chaudement à lire l'œuvre chorale L'Auberge des Blogueurs :-)

* Merci à KozlikaFranck Paul, Pep, PhilippeJonathan, et l'homme de ma vie aka Laurent (pour la plupart des illustrations fantasques et l'inspiration) et tous mes partenaires de jeu. 

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Pour celles et ceux qui n'osent pas (je ne mords pas) ou n'y parviennent pas, c'est tout simple :

1) Tapotez votre bonjour dans le formulaire de saisie ci-dessous
2) Sous Choisir une identité, cochez Nom/URL
3) Saisissez votre nom (ou pseudonyme ou si vous êtes timide le nom de votre cousine) après l'intitulé Nom
4) L'URL ne désigne pas l'Uto-Rhino-Laryngologie mais bien le lien d'un blog ou de n'importe quoi d'autre que vous jugerez bon d'accrocher à votre identité, la page Wikipedia de Sheila par exemple ; ou rien.
5) Cliquez sur Publier commentaire

Et le tour est joué. Elle est pas belle, la vie ?