Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.

lundi

Il épluche les nouvelles sportives au coin du parc Chien Saucisse

Le joli portique1 à l'effigie de Saucisse 

C'est entre chien et loup, il fait un temps de saison, gris, humide, en un mot comme en mille, moche, même à Marseille. Il a plu, la chaussée est glissante. Pas assez d'obscurité pour déclencher l'éclairage public et trop sombre pour lire sans l'aide d'un lampadaire au-dessus de soi. Adossé à un poteau métallique barrant le passage piétons aux voitures, au coin du parc Chien Saucisse2, un vieux monsieur a chaussé ses lunettes et déplié le journal l'Équipe. Il pointe sur sa lecture une lampe torche de poche qu'il a calée en sa mâchoire. Cheveux gris pas coiffés, imperturbable, il saisit parfois sa lampe entre le pouce et l'index pour éplucher de plus près les nouvelles sportives. Soudain un gamin glisse cul par terre sur le revêtement blanc bosselé censé empêcher les glissades. Son cartable sur le dos a fait son office de pare-choc. Le vieux monsieur lit encore, il n'a pas remarqué la chute de l'enfant. Il n'a pas davantage vu le trio de pékinois trottant au rythme de leur maître, ni le cycliste ahanant dans la montée, ni votre serviteur qui l'observe avec curiosité. Il est presque dix-huit heures. Perdu dans mes pensées vagabondes, je sirote un chocolat chaud au Belleville sur mer et j'attends mon homme pour lui offrir des fleurs.


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1Le portique à l'effigie de Saucisse, une œuvre du sculpteur forgeron Ray Lubrano Del Amor

2Saviez-vous que Saucisse, avait fréquenté les plateaux télé et s'était présenté aux élections municipales ? (Papier de Dominique Milherou pour Tourisme Marseille, carte interactive et blog d'exploration)

Le colis sur un tabouret en moumoute orange

Notre Colis voit du pays :
1. Chez notre épicier
2. Censé arriver près de chez notre amie
3. Là il sera finalement livré
4. Là où nous prendrons un chocolat chaud (ou une bière, ou un pastaga)

Zut. Je m'aperçois que l'illustration et la légende ont divulgaché* le billet qui suit. Tant pis. Qui m'aime me lise.

J'ai l'habitude de confier mes colis à mon cher épicier. C'est la voie que je destine à mes cadeaux de Noël et d'anniversaire (quand j'y pense). C'est économique, c'est pratique. Quand ça fonctionne.

J'étale sur le parquet de la chambre d'amis le papier cadeau orné de homards, les rubans colorés, le scotch fantaisie, la carte et les feutres de couleurs. Au son de Eurythmics sur ma platine disque, je prépare un paquet pour l'amie Mireille dont c'est l'anniversaire le 16 novembre. Nous sommes le 9 et dans les temps. La petite Kimberley m'apporte son poulpe en peluche — elle n'apprécie pas que je joue sans elle.

Comme notre imprimante a consciencieusement assimilé l'obsolescence programmée voulue par Epson pour ne pas les citer (l'association HOP fait un travail remarquable sur le sujet : lien), nous optons pour le QR code qui nous exempte de l'impression d'une étiquette et remettons le paquet à Joseph qui tient la boutique en bas de chez nous ce samedi soir. Nous avons bon espoir qu'il parvienne à destination le samedi d'après. On a de la marge. On suit sur la toile le voyage du paquet dans les méandres de Marseille, dans les tuyaux de Relais Colis, ses intermédiaires (transporteurs) et ses sous-traitants et ses sous-traitants de sous-traitants.

Vendredi, soit une semaine plus tard.
Le 15 novembre à 15h18 : votre colis est arrivé à l'agence de distribution Relais Colis.

Samedi. Jour de l'anniversaire de l'amie.
Le 16 novembre à 11h44 : votre colis a mal été dirigé. Le délai de livraison pourra être rallongé. Arg. Nous ne saurons pas si le livreur n'a pas su déchiffrer l'adresse ou s' il n'a pas pu s'acquitter d'une charge de livraisons irréalisable ou s'il a préféré le laisser où ça l'arrangeait. 15h02 : votre colis a été re-dirigé vers un autre Relais Colis. Nous nous faisons une raison. Le temps du week-end, le cadeau dormira dans la pénombre d'un entrepôt ou d'une camionnette de location.

Lundi.
Le 18 novembre à 15h15 : votre colis est en cours de livraison dans votre Relais Colis. Notre ? Euh. Pas celui qu'on avait choisi, le point d'accueil marchandise à côté de chez Mireille. Mais une autre échoppe, à quelques pâtés d'immeubles du point de départ. Soupir.

"Prend-on la vie autrement que par les épines ?" écrivait René Char.

Comme je me fais ici souvent le chantre du verre à moitié plein, je cherche une issue sans aigreur, sans lamentation. Je propose à mon homme d'appeler notre amie pour l'inviter à venir jusqu'à nous. Nous irons la chercher au métro Cinq Avenues, nous cheminerons bras dessus bras dessous jusqu'à la boutique que nous n'avons pas choisie, nous l'emmènerons ensuite au Monsieur Madame Café siroter un chocolat chaud ou une bière ou un pastaga selon l'heure, les coudes sur une table en formica, les fesses sur des tabourets en moumoute orange, le regard attiré par l'affiche Myriam qui promet d'enlever le bas ou par les bibelots à l'effigie d'E.T., l'extra-terrestre. Et nous trinquerons à l'incurie de Relais Colis qui a permis que nous nous retrouvions physiquement.


* mot valise québécois mêlant divulguer et gâcher pour remplacer spoiler
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Pour aller plus loin (et dans le désordre) :
⇨ Zette and the City qui revient à pas de velours dans la blogosphère : Pour Noël, on veut du vieux, mais avec du neuf !
HOP : halte à l'obsolescence programmée.
⇨ Le billet Quand mon primeur joue au facteur racontait avec bonheur et naïveté le rapport privilégié que nous entretenons avec Joëlle et Joseph.
⇨ Ce qui se passe quand vous vous faites livrer un colis en point relais : l'article de Slate.
⇨ Mireille, c'est la "gentille dame" en fin du billet Voisin, voisine, pas tranquilles.



Partir de bonheur


Armé d'un verre de coteaux d'Aix en Provence bio et de ma paresse épistolaire, je m'apprête à vous livrer un billet qui n'a ni queue ni tête, écrit au fil de la plume et sans relecture. Je néglige ce blog et m'en veux de vous laisser sans nouvelles. Les frites et la saucisse de Morteau frémissent au four pendant que je taquine mon clavier et jette ici quelques pensées. Midi et des poussières, j'avale une gorgée de vin rosé frais et savoure la chaleur de septembre à Marseille. J'avais l'idée d'une chronique qui exposerait mon dilemme.

Comment ne pas se laisser atteindre par le pessimisme ambiant, les nouvelles anxiogènes, le monde tel qu'il va (mal) dans son ensemble et dans ses minuscules réalités.

J'élabore une gymnastique mentale qui tend à la thérapie comportementale (de bazar). Chaque fois que je croise un hurluberlu qui jette son mégot, grille un feu rouge vif, prend la voie publique pour une poubelle, je prends une respiration et remplace la pensée toxique (je vous dispense des insultes que je marmonne souvent dans ma barbe) par une pensée positive. Exemples : les emballages Capri-Sun jonchent les trottoirs de ma ville — au lieu de m'imaginer le j'm-en-bats-les-couillisme qui a jeté par terre le contenant en aluminium (lien) et participe au désastre écologique dont on nous rebat les oreilles, je me repasse (rien à voir) une image vue quelques minutes plus tôt dans la même rue : la petite fille aux dents du bonheur qui arbore une licorne pailletée sur son t-shirt et sautille, la main dans celle de son père.

Au lieu de morigéner contre les cornichons confits dans leur bêtise qui grillent le feu rouge vif (activité récurrente à Marseille), je me dis : je ne suis pas préposé à la préfecture de police, je ne suis pas gardien de la paix, je songe plutôt (rien à voir) à la rose dont j'ai respiré le parfum, aux petites vacances qui m'attendent à la campagne, chez ma mère, à la libellule que j'ai aperçue à la sortie du métro Cinq Avenues, au hérisson surpris un matin alors que je traversais le parc de ma résidence, à l'écriteau sur les îles marseillaises du Frioul, arborant un "Fêtes la moule pas la guerre."

Au lieu de me tricoter un ulcère à la lecture des constats aigris ou vindicatifs (jamais constructifs) de mes contemporains sur Twitter, Facebook ou au bar PMU du coin, au lieu de m'affliger face aux complotistes âpres évangélistes d'une terre plate et régie par les extraterrestres — pourquoi n'ont-ils jamais pris une photo du bout du bord de la Terre plate pour étayer leurs théories farfelues —, je publie des âneries, une histoire narrant les tribulations d'une chienne flic, une info positive, je songe à l'homme que j'aime et qui me chante des chansons.

Et je ne dérogerai pas à mon accroche (ce billet sans queue ni tête) et vous offre pour conclure l'anecdote aigre-douce que m'a racontée hier la caissière de l'épicerie en bas de l'immeuble :

— Je ne dis pas 12h30 mais 12h, pour la fermeture le dimanche.

En tout cas, pour le client boit-sans-soif qu'elle vient d'éconduire gentiment.

— La dernière fois qu'il est venu, il n'était pas dans son état normal, il a bloqué la caisse et la file d'attente. D'abord une bouteille de vin mais pas assez d'argent pour la payer, puis une bouteille de lait mais pas plus de monnaie suffisante. Et pour finir, après je ne sais combien d'annulations, il est parti avec, pour seules courses, un oignon. 

vendredi

Frédérique

The old lady from Bricklane © Chris Couderc - Flickr Licence Creative Commons

Marseille, début juillet. 34° à l'ombre mais un petit filet d'air nous rend la chaleur humide presque agréable. Laurent et moi traînons notre caddie de mémé jusqu'au supermarché de Chutes-Lavie pour y faire quelques courses. Pas très loin de l'arrêt Paulette où j'avais croisé la vieille dame de quatre-vingt-quinze ans qui se lamentait des méchancetés dites à tort et à travers, une autre habitante nous interpelle. Elle doit avoir dans les quatre-vingts ans. Les cheveux blond vénitien, la robe d'été qui lui colle à la peau tant elle a chaud, tant elle peine à atteindre le bout de la ruelle. Elle nous demande si nous pouvons l'aider à tirer son caddie jusqu'à l'angle de l'avenue, cinquante mètres plus haut. Nous adoptons son pas lent, nous papotons. De la canicule, des courses qu'elle pourrait se faire livrer à l'avenir, ce serait plus raisonnable quand même. Elle s'agrippe à mon bras.

— Vos chaussures ne sont pas très stables, dit Laurent.
— Oh, j'ai oublié de changer de chaussures, c'est vrai.
— La prochaine fois, descendez pieds nus, vous serez plus à l'aise, plaisante-t-il.
Elle rit.

L'angle de la rue était l'objet de sa demande. Nous nous enquérons de son domicile. Elle désigne l'immeuble situé cent mètres plus loin. Nous poursuivons.

— Je ne vous retarde pas, vous êtes sûrs ?
— Ne vous en faites pas, dis-je, nous avons le temps.

Une main accrochée au bras de chacun, elle nous dit vivre seule depuis que son frère cadet est mort d'un arrêt cardiaque, sous ses yeux, quatre mois plus tôt. Et sa gorge se noue sous l'émotion de la confidence.

— On ne sait pas ce qui est le plus lourd, votre chariot, ou vous, la taquine Laurent pour la faire rire, et ça marche.
— Nous, c'est Laurent et Laurent, dis-je, c'est facile, et vous ?
— Frédérique. Vous êtes des anges, merci de m'avoir accompagnée jusqu'en bas de chez moi.

Arrivés au pied de son immeuble, elle nous confie ses clés pour ouvrir le portillon puis la porte et, avec des baisers qui claquent, elle nous embrasse comme du bon pain. Sur le chemin du retour, nous échangeons à propos de la rencontre impromptue.

— Ça me serre le cœur. C'est comme pour les animaux, les chiens, les petits vieux abandonnés, j'ai envie de tous les adopter.
— À partir de quel âge tu les adoptes ?
— Euh, c'est au feeling.


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Pour lire le billet sur la très vieille dame qui se lamentait des méchancetés dites à tort et à travers, cliquez ici.

lundi

À la postérité

Fiou ! Ça fait un bail que je n'ai pas commis de billet de blog. Certains d'entre vous savent que je m'éparpille sur les réseaux sociaux. J'y sème des bouts d'histoires, d'anecdotes de mon quotidien d'hôtelier, j'y pose mes pensées impérissables et beaucoup d'âneries. Parce que la vie n'est ni un lit de roses ni un infâme bourbier. Parce que le monde est assez pollué au sens "propre" et au sens figuré du terme, pour ajouter du noir au noir, du malheur au malheur, de l'immonde à l'immonde. Chers et fidèles lecteurs, vous connaissez la "politique éditoriale" de ce blog : je milite régulièrement pour le verre à moitié plein (lire La très vieille dame à l'arrêt Paulette).

À travers 24 modestes tweets (je m'suis trompé dans le décompte), je livre un tableau chamarré et personnel des petites choses qui m'enthousiasment, un instantané façon puzzle que j'ai composé pour la postérité1.

Enfin (et avant de vous égarer dans la matrice Twitter), j'invite ceux qui ne maîtrisent pas le jargon RS* à assouvir leur curiosité en lisant mon petit lexique fait maison à la toute fin de ce billet.

Amicalement,
Laurent.

CLIQUEZ sur le mot "polystyrène" ci-dessous pour afficher le thread des 24 tweets (pelote à dérouler). Ça marche aussi avec le mot "bonheur" :)


Petit lexique fait maison :
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RS : Réseaux sociaux. Qui n'ont de social que le nom. Enfin, tout dépend de l'usage que l'on en fait. La télé, internet, Netflix, etc. flattent tant votre intelligence que vos bas instincts, il suffit de faire les bons choix. Brigitte, si tu me lis, merci pour les fraises qui germent en ce moment !

Trolls : Plusieurs acceptions du terme. Pour moi, un troll est un internaute qui juge les faits et gestes de ses contemporains sans jamais bouger le petit doigt pour améliorer le monde. Synonymes : pisse-vinaigre, inquisiteur, fouille-merde.

Social justice warrior : Variante du troll prétendument justicier, redresseur de torts en carton.

Fav. : Favori, like, petite étoile devenue cœur sur Twitter.

Gif : \ʒif\ ou \ɡif\ masculin invariable. Acronyme de Graphics Interchange Format, format populaire sur la Toile mondiale, souvent extrait de vidéos tendant à ridiculiser ou synthétiser une idée, un slogan. L'invitée de l'émission culturelle et éducative de Evelyne Thomas, Meryem, 24 ans, est désormais moins célèbre que le gif qui la représente dans son inoubliable réplique "j'suis pas venue ici pour souffrir, okay ?"
Homonyme : Gif-sur-Yvette, commune située dans le département de l'Essonne.

Shitstorm : Littéralement, tempête de caca. Déferlement de commentaires haineux des mêmes trolls ou redresseurs de tort en carton mentionnés plus haut. Si ces âmes confites dans leur bêtise pouvaient manger leurs déjections au lieu d'en badigeonner leurs victimes, le monde se porterait un peu mieux.


Bonus :
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1 Ce soir,
Si j’écrivais un poème
pour la postérité ?
fichtre
la belle idée

je me sens sûr de moi
j’y vas
et à la postérité
j’y dis merde et remerde
et reremerde
drôlement feintée
la postérité
qui attendait son poème

ah mais

Raymond Queneau (1903-1976), L’Instant fatal, 1948


vendredi

La très vieille dame à l'arrêt Paulette

Je lis Murakami. 

À dix minutes à pied de l'appartement doté de l'affreuse vue ci-dessus, je retire un courrier recommandé au bureau de Poste de Chutes-Lavie. Une dame chouine. Le distributeur de billets à l'intérieur est hors-service, elle refuse d'aller retirer ses sous à l'extérieur, elle aboie après la préposée qui, placide, s'excuse. Pour ma part, j'ai choisi de ne pas râler parce que mon courrier n'avait pas été acheminé vers le bureau habituel et plus proche. J'attends mon tour, je dis bonjour à la préposée. Je dis merci et au revoir dans un sourire, qu'elle me rend. Puis je me dirige vers le supermarché d'à côté. Avant de franchir le seuil du magasin, je me campe sous le mimosa, je ferme les yeux et respire le parfum de l'arbre en fleur. Je trouve ensuite un petit chemin bordé d'herbes folles et d'iris bleus dont j'ignorais l'existence. En contrebas, des maisons individuelles au cœur de la ville. Au loin, on voit la mer, la côte bleue après L'Estaque, les viaducs à flanc de collines. Je contemple la vue.

Je fais mes courses.

Puis j'attends le bus à l'arrêt Paulette.

Une vieille dame s'assied à mes côtés. Elle entame la conversation :

— Ça fait du bien, le soleil.
— Oui.
— On pourrait attendre le bus de l'autre côté et être à l'ombre.
— ...

Elle me raconte en quelques minutes des morceaux de sa vie partagée entre Tunis et Marseille. 50 ans de colonies, 50 ans de Marseille, dit-elle, avec un sourire édenté, en un formidable raccourci de 95 ans d'existence. Je me penche souvent pour distinguer ce qu'elle dit car elle parle d'une petite voix couverte par la circulation. Le bus atteint alors l'arrêt Paulette et la dame s'agrippe à mon bras. Je l'aide à monter puis s'asseoir. Elle poursuit son récit, me demande si son bonnet de laine marron n'a pas trop aplati sa coiffure. Elle parle du monde comme il va :

— Il ne faut pas dire des méchancetés sur les gens. Il faut se mordre la langue plutôt que de dire du mal. Le mal, il sort de votre bouche et il abîme le monde. Il faut être bienveillant, et se mordre la langue quand on veut dire du mal, répète-t-elle en fixant sur moi ses yeux d'un bleu clair qui ont vu quatre-vingt-quinze ans de gens, d'histoires et de choses.


Le forcené ou le candide et ses Chocobons



Imaginez un galet lancé sur la surface plane d'un étang, les ricochets, les remous. Les remous à la surface et l'eau agitée en profondeur. Le galet, c'est ce forcené qui sème la panique sur son passage rue de Rome puis sur la Canebière à Marseille. Les ricochets, les remous, ce sont les conséquences de ses actes, les gens qu'il croise, trois hommes de 23, 27 et 35 ans à qui il assène un coup de poignard à la tête, au cou, à la nuque, les témoins qu'il épargne et qui se retrouvent seuls avec leur effroi, les questions des enfants qu'ils tiennent d'une main tremblante. L'eau agitée, ce sont les sirènes hurlantes des ambulances du bataillon des marins-pompiers, c'est aussi la rumeur qui se répand dans le quartier, dans la ville, dans la presse locale, sur les réseaux sociaux. Les gens qui disent j'y étais ou j'aurais pu y être.

Inconscient du drame qui se déroule à deux pas, je traverse la Canebière armé de mes achats. Une paire de chaussures de randonnée flambant neuves pour une prochaine virée dans les Calanques et un énorme paquet de Chocobons pour agrémenter un cadeau d'anniversaire à préparer un peu plus tard.

Je vois piler sur moi, ou du moins j'ai l'impression qu'il pile sur moi tant il est proche, le véhicule banalisé de la BAC qui tente d'arrêter la course folle du forcené. Une ou deux secondes qui me paraissent une éternité. Où je suis incapable de bouger, incapable d'aider cette pauvre dame qui, dans la panique, empêtrée dans ses sacs de courses, a chuté. Quand retentissent les huit coups de feu, je n'ai toujours pas le réflexe de chercher l'abri dans le porche de l'immeuble derrière moi. Hébété, je scrute le corps sans vie de l'assaillant et une arme de poing gisant à ses pieds.

Repoussé par les forces de l'ordre, en nombre, qui tentent de contenir la foule curieuse, je marche tel un automate et rentre chez moi. Je ne sais pas quoi faire avec tout ça.

Je digère lentement la violence inouïe du monde qui nous entoure.

Armé de mes chocolats, de mon indéfectible besoin de croire en l'humain, je poursuis un chemin prudent où l'optimisme frise l'utopie. Je suis en vie et je dis aux gens que j'aime que je les aime.

Mémoires d'un caissier (1)

Quand j'étais caissier chez Auchan

Je dis bonjour à la dame. Elle ne me répond pas. Ses courses s’amoncellent sur le tapis roulant de ma caisse. Je saisis chaque article, le scanne puis l'ensache. Je saisis, je scanne, j'ensache. Je saisis, je scanne, j'ensache. Je suis las ! Tous les jours, c’est le même cirque. Assis sur un siège inconfortable, j'entends l'appel du canapé moelleux, chez moi. Du fond de la galerie marchande perce un rayon de soleil. L'air du dehors me livre une infinité de possibles : je pourrais siroter un café sur la table en fer blanc dans la cour de mon appartement rue Brizard. Je pourrais donner des formes aux nuages, lire un roman, accueillir l'amie qui viendrait frapper à ma porte et mettre avec elle Paris en bouteille.

Une présence bienveillante m'arrache à ma rêverie. C'est une vieille dame que je vois passer au magasin depuis plusieurs semaines. Hormis les formules de politesse d'usage, nous n’avons jamais discuté. Elle fait la queue, je la regarde. Elle fuit mon regard. Je prends ses articles puis les ensache. Je lui dis bonjour, vous allez bien ? Elle me répond par un sourire qui illumine son visage. Ce sourire a quelque chose de cassé. Une émotion dans ses yeux la trahit. Elle me tend une main tremblante. Au creux de cette main, une petite enveloppe blanche. Il s’agit peut-être d’un pourboire et je n’ai pas le droit. Je ne voudrais pas décevoir son élan généreux. Ses yeux sont baissés. J’accepte discrètement l’enveloppe et la dissimule sous mes chèques, dans le tiroir caisse. Je ne peux pas l’ouvrir maintenant, je vais attendre. Je ne sais pas quoi lui dire. Nous nous sourions timidement.

Elle s’en va. Un sac plastique à chaque bras. Elle a les yeux rouges. Elle se retourne. Parvenue au bout de l’allée, elle se retourne encore. Craint-elle que je n’ouvre pas ? Mes pensées la suivent, l’accompagnent dans son trajet en bus, lui portent ses courses dans l’escalier, entrent et découvrent son appartement, les portraits qui sont affichés, lui tiennent les mains, engagent une conversation à mots comptés.

Il faut pourtant que je revienne à moi, et continue de travailler. Les clients se suivent et se ressemblent. Le mécontent, l’irascible, la marmaille, l’absent. Je brûle de savoir ce que contient l’enveloppe. Un petit quart d’heure et c’est ma pause.

J’ouvre. Et là, point de pourboire mais une carte de visite. Au dos, une liste manuscrite : « le langage des fleurs », et au fond de l’enveloppe, une violette.


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Ce billet a été publié (relu et corrigé depuis) pour la première fois le 1er août 2006 sur mon premier blog, Oh le beau jour.
Titre emprunté à Adolphe Belot et Jules Dautin (Mémoires d'un caissier, 1868)

lundi

Quand j'étais papa poule

Capture d'écran du poussin sous sa couveuse de mère, vidéo, grillon pour préambule, Papillon, la poule mouillée, un faible pioupiou, des bonus, mes vœux. 

Cliquez sur le ▶

Absorbant le soleil en quantité par ce matin de janvier, je revois avec tendresse trois vidéos postées sur ce blog il y a quelques lunes. La première (lien), me replonge dans l'instant où j'écoutais avec délectation le chant de la nature : un grillon frottant ses élytres sur le seuil d'une minuscule galerie creusée dans la terre meuble et protégée par un hectare d'herbes hautes – le pré jouxtant la maison de mes parents, à Flaugeac, dans mon Périgord natal. La deuxième (ci-haut) met en scène une poule couvant ses œufs. La troisième en fin de billet.

Ce préambule achevé, je vous raconte le modeste déménagement du gallinacé vedette de la vidéo ci-haut.

Mes parents partis rendre visite à ma sœur pour une petite semaine, j'ai pour seule compagnie les poules, deux coqs se coursant régulièrement, un lapin prénommé Papillon et sept poussins mus par l'envie du grand large. On m'a laissé pour consigne de ne pas oublier de parler à Papillon, de couvrir un bout de la cloche de grillage abritant le lapin, de glisser la cage sans fond de carré de pelouse ratiboisé en carré de frais herbage.

Un soir de pluie, je m'empresse de déménager une poule. Sous un arbuste exposé aux quatre vents, elle couve, placide et mouillée. Je lui cherche un abri où les autres poules couveuses n'ont pas élu domicile. Je lui chipe 3/4 d'œufs, les transporte dans un panier et les pose au logis numéro 2 que je lui ai préparé. Le 1/4 restant aura trompé la vigilance de la poule. Je fais un second voyage avec la poule étonnamment sereine et les œufs restants.

Le lendemain, je me rends au chevet d'une de ses congénères que l'on croyait couver pour rien. Je la soulève et trouve un petit corps inanimé, sorti de son œuf. Elle ne le calcule pas. Elle aurait beau caqueter tout son soûl pour que son petit rejoigne ses chaudes plumes, il ne bougerait pas davantage. Je prends le petit corps désarticulé. Ses yeux, son bec, sont clos. Je tente de lui biberonner quelques gouttes d'eau, il bouge. Imperceptiblement. Que faire ? Je ne suis pas vétérinaire, encore moins poule. Je pose délicatement le poussin sous sa mère, priant pour qu'elle ne l'étouffe ni ne l'écrase. Son minuscule corps fripé et quasiment sans vie émet un faible pioupiou. Je les laisse.

Quelques heures plus tard, je viens aux nouvelles et soulève la poule non sans me prendre de hargneux coups de bec. Le poussin est métamorphosé. Pimpant et piaffant du haut de ses huit centimètres (vidéo ci-après).

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Bonus :
- Un voyage en 205 au parfum champêtre de troène et de caca de poules
Le premier grillon de la saison

P.S. Je vous souhaite une année pleine de fraises (de saison) et de tendresse (à foison) !


Cliquez sur le ▶

vendredi

Où je caracole sur ma golfette favorite




À la faveur d'une série de billets relatant quelques anecdotes sur mon métier d'hôtelier, je vous propose aujourd'hui une chronique au château, un domaine au cœur de mon Périgord natal où j'ai enfilé l'habit de laquais il y a presque dix ans.

Récit.

Tandis que les clients fortunés dorment du sommeil du juste, je traîne mes guêtres au château. Un boulot pas très passionnant mais une source d'inspiration, un cadre champêtre, un modeste salaire tous les premiers du mois. Deux heures du matin, bercé par le chant nocturne de la nature qui entre par la fenêtre, je mets soudain de côté les cent soixante-dix-neuf copies quotidiennes, la clôture informatique et comptable, les innombrables tickets à vérifier et revérifier, pour grimper dans la golfette et gagner l'autre bout du domaine pour répondre à une demande urgente. Quand on travaille dans un quatre ou un cinq étoiles, on ne juge pas, on sert le client nanti, le lord ou le vicomte qui a besoin d'ouvrir son coffre-fort au beau milieu de la nuit mais ne le peut pas parce que la pile de l'engin a rendu l'âme. Que ce soit pour actionner une poignée récalcitrante ou pour remettre un document, je ne me lasse jamais de conduire cette golfette, de respirer l'air de la nuit, de me sentir vivant lorsque je croise un lapin, une grenouille, une hirondelle.

J'avais sûrement l'air nigaud lorsqu'âgé de dix ans, je répétais à mes camarades de classe « quand je serai grand, j'habiterai un château. » J'en étais persuadé. Eh bien, vingt-sept ans plus tard, fermant les accès à l'aide de l'épais trousseau de clés, je me dis que j'ai réalisé sans le savoir un fantasme de gamin. Pas tout à fait comme je l'avais imaginé, mais avec les rêves, on ne fait pas la fine bouche. Les miettes du rêve ont un peu le goût du rêve.

Au petit matin, le vicomte anglais de la chambre 124 sort de son portefeuille un billet de cinq cents euros. Il souhaite de la monnaie. L'espace d'un court instant, je suis comme une poule devant un timbre poste. Mille pensées se bousculent dans ma tête de citoyen de basse extraction : est-ce un faux ? où est le détecteur ? Vais-je avoir assez de monnaie pour lui ? Mais quand il laisse vingt euros de pourboire, je le trouve tout de suite moins emmerdant, mon vicomte.

Depuis que j'évolue dans ce cadre en forme de carte postale où l'on arrive parfois en hélicoptère pour l'apéro, où ma vieille 205 rouge toute rouillée côtoie Porsche et Aston Martin, je pense souvent à ce film de Robert Altman, Gosford Park, réjouissants portraits croisés d'aristocrates et de domestiques. Désolé pour le cliché [dont je constate tous les jours la vérité, mais à nuancer, évidemment] : les riches jouent au golf, au bridge, organisent des rallyes. Vous avez déjà vu, vous, des rallyes permettant aux jeunes précaires d'éviter de se mêler aux franges privilégiées de la population ? Selon l'envie, lisez Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas ou les pages Immobilier du Figaro, vous noterez le fossé.

En ma qualité de "réceptionniste tournant", je pivote, m'adapte et travaille indifféremment le matin, le soir, la nuit. Dès l'aube ou à la tombée du jour, au volant de ma vieille auto, en route vers le château, je scrute chaque virage plongé dans la nuit ou dans un bain d'épais brouillard le matin ; j'ai peur d'emboutir une biche ou un sanglier.

Parvenu à bon port et puissamment caféïné, je libère de ses fonctions le réceptionniste de nuit que nous avons surnommé Grincheux. Il ronchonne à propos d'une dame qui avait la mauvaise idée, selon lui, de ne pas parler le français. Peu friand des jérémiades de mon collègue, je l'invite à rentrer chez lui et m'attelle à ma liste de tâches matinales.

Il est à peine huit heures quand la dame logeant dans la suite prestige vient chercher conseil auprès des pauvres qui la servent. Dans une enveloppe prête à être oblitérée, elle a inséré un relevé d'identité bancaire, son ticket de caisse de chez Leclerc et l'autocollant fluo donnant droit à deux euros de remboursement. Elle regagne sa chambre à trois cent quatre-vingt euros la nuit, bienheureuse. Son compte sera bientôt crédité de ces deux euros providentiels. Je n'ai pas le temps d'imaginer les étonnants méandres qu'emprunte la pensée de cette dame qu'on m'appelle à l'autre bout du domaine pour recueillir une tripotée de valises.

Ô joie, ô miette de liberté
Je grimpe dans la golfette
Rangée sur l'allée de gravillons
J'appuie sur le starter*
Et voici que je quitte la terre
J'irai p't'être au paradis
Mais dans un train d'enfer !


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📌Bonus :
Où j'enfile des perles de ma vie d'hôtelier (1)
Où j'enfile encore des perles de ma vie d'hôtelier (2)
Arrête de râler ! c'est contagieux (où il est question de Grincheux, mentionné ci-haut)


* 4 vers extraits de la chanson Harley Davidson, chanson écrite en 1967 par Serge Gainsbourg pour Brigitte Bardot.

Titre librement inspiré de Balzac : Pendant que (...) chacun caracolait sur son dada favori, le médecin attendait la duchesse dans une gondole (BALZACMassimilla Doni, 1839, p. 467).

mercredi

Mon petit cœur primesautier collectionne les mots





J'ignore pourquoi je fourrage mes cartons emplis de vieux billets. Invoquons les mystères insondables du cerveau. J'ai récemment remis en avant une chronique (Je m'appelle Alice Bergerac) où je racontais de façon laconique mon parcours de traducteur littéraire et m'amusais à feuilleter ce cahier où j'ai consigné de a à z les expressions fleuries qui flattent l'hémisphère gauche de mon ciboulot et que je semais dans mes traductions.

C'est Noël avant l'heure car je vous offre aujourd'hui une collection de mots :

Avec un visage à faire cailler le lait ; indéfectible enthousiasme ; se morigéna-t-elle ; placide ; endormir sa méfiance ; il eut l’impression que son cœur s’envolait hors de sa poitrine ; sa chair se mua en un brasier crépitant ; il lui décocha un regard où la supplique le disputait si bien à la fureur que P s’étonna que ses cheveux ne s’embrasent pas ; se fit vertement réprimander ; avec une fausse exubérance ; les sourcils en accents circonflexes ; un relent d’aigreur écorna mon émotion ; avanie ; fricoter ; lui servit un juron bien senti ; qui n’auraient pas goûté le sel de la chose ; rires égrillards ; j’ai les nerfs qui se croisent sur la poitrine ; cet argument fit mouche ; elle grillait d’impatience ; tant et plus ; tout à trac ; simagrées ; à un jet de pierre ; un coureur de jupons invétéré ; le galbe d’un sein ; les ongles endeuillés ; estaminet ; ça barde ; à cause des milliers de pensées involontaires qui auréolaient le flot paresseux du temps ; marchait en plastronnant ; champ magnétique du souvenir ; porté au pinacle ; ce qui s’y trame ; capillotracté ; séance tenante ; boucler ses malles ; brouillard éthylique ; ventre-saint-gris ; nombril de Belzébuth! ; la baie festonnée des lueurs somnolentes de la ville ; pimprenelle ; son petit cœur primesautier ; des tas d'enquiquinements ; sur ces entrefaites ; débureaucratisation ; eut la fantaisie de s'énamourer de lui

Et vous, que collectionnez-vous de beau, de fantasque, d'extraordinaire ou de joliment banal ?

lundi

Les gens-moutons et le fond de teint de la demoiselle dans ta face



Paris.
Quand j'habitais la capitale.

Pourquoi les gens-moutons ne bougent-ils pas du train qu’on a annoncé avec une avarie ? Avarie causant l’arrêt pur et simple de la circulation sur la ligne 13 du métro dans la direction de chez moi1. Pendant une bonne vingtaine de minutes. N’ont pas pour habitude de patienter tant de temps sans provoquer une émeute, les gens. Étrange. Je change d’itinéraire comme me le propose la suave voix de la RATP. Certes pressé de rentrer pénétrer mes charentaises, je voyage dans mes pensées et me dis que je suis heureux d’être vivant. D’avoir solutionné le problème de baignoire des clients de la chambre 103 en subtilisant la bonde de la baignoire de la chambre 205 où les clients n’auront qu’à prendre une douche, c’est comme ça et pas autrement. La direction de l’hôtel quatre étoiles à deux pas des Champs-Élysées où je passe mes journées par pur masochisme n’a qu’à songer à s’équiper de bouchons de baignoire. Je poursuis. Heureux d’être vivant et d’avoir pu inviter hier soir une amie dans un célèbre cabaret parisien, boire Bordeaux, Champagne, eau de source, manger foie gras de canard et sa gelée au Pineau des Charentes, chateaubriant et sa timbale de gratin dauphinois et caetera tout en applaudissant des seins de femmes et des fesses d’hommes et nous émerveillant des airs parisiens dégoulinants de clichés. Nous étions aux premières loges. Et gratuitement (je m'étais honteusement fait inviter). Je riais (intérieurement) en voyant le serveur qu’on avait forcé à gesticuler et à chanter en playback, mais très mal, forcément, c’est pas son métier. On tentait de le dissimuler en le posant tout en haut à droite sur la dernière marche du podium, le plus loin possible de l’œil critique. Mais évidemment, je ne voyais que lui. Qui dansait et chantait mécaniquement, le regard hébété. Dans son costume de vrai serveur qu’il exerçait pour de vrai, en dehors des numéros de cabaret où on l'avait cordialement invité à faire de la figuration, il rêvait. Peut-être. Et ce soir, sur mon nouvel itinéraire, sur la ligne 4 du métro, une voix féminine m'arrache à ma rêverie : « Je vais lui offrir des cheveux à celui-là. » J’ignorais qu’elle parlait de moi à son amie. Et, machinalement, je réponds : « Avec la fortune que coûte le fond de teint que vous mettez à la pelle, je pourrais m’acheter des implants. Mais non merci. »

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1quand j'habitais la capitale. (Billet rhabillé pour l'hiver 2018 par votre dévoué serviteur)

jeudi

Quand mon primeur joue au facteur




À la faveur d'un colis à envoyer d'urgence —un cadeau d'anniversaire, c'est forcément urgent—, je cherche la façon la plus rapide, la moins pénible, d'acheminer un paquet un mercredi soir.

L'option A) qui s'offre à moi : me rendre à La Poste, faire la file une quinzaine de minutes, voire trente selon l'affluence et la faune du jour puis retourner en mon maison-doux-maison. Mais attendre le lendemain matin pour ce faire car il est déjà 19 heures.

— Y a moins cher et plus pratique que La Poste, me souffle mon homme.

L'option B) : l'impression d'une étiquette via Relais Colis, étiquette générée en ligne. Et déposer le colis chez notre cher épicier en bas de l'immeuble. Mais comme nous n'avons plus d'encre et qu'il faut attendre également le lendemain pour imprimer au boulot le fameux sésame, mon homme me suggère l'option C) : sur le même site, générer un QR Code que mon cher épicier scanne depuis mon smartphone. C'est un colis vierge d'étiquette ou de mention d'expéditeur ou destinataire qui partira en Charente pour célébrer les 15 ans de ma nièce Alice. Je roule des yeux ébahis devant la facilité biblique du procédé.

— Tu es mon idole, dis-je à mon homme qui, entre temps, a trouvé sur le web une ristourne de 20% sur les 5 euros et quelques qu'il m'en coûtait. 4,38€ au lieu des 7,65€ au bureau de poste.

Le colis sous le bras et la chienne au bout de la laisse, nous descendons rendre visite à nos épiciers Jo et Jo. Toujours de bonne humeur, ils dépannent de bon cœur et tiennent de main de maître un commerce de proximité qui nous a séduits dès notre arrivée il y a un an.

C'est Joëlle —puisque Joseph, son frère est occupé à autre chose—, qui se charge de coller une vignette sur mon paquet.

Et nous papotons, Joëlle, Joseph, mon homme et moi. Leur épicerie en bas de chez nous fait office de lieu d'échange, de retrait ou dépôt de colis, d'achats de dernière minute, de comptoir aussi. Nous prenons des nouvelles les uns des autres, nous parlons de la pluie et du beau temps, nous plaisantons.

— Tu es mon idole, dit Joëlle à mon homme, à propos d'une astuce qu'il lui a donnée pour sa tablette qui ne se connectait plus à internet.

Il a déjà dépanné le téléphone et la tablette de chacun, la connexion internet de la boutique. Et Jo et Jo nous l'ont bien rendu : crêpes maison, magnifique panier garni, toujours un sourire et un coucou en passant.

— Tiens, j'ai des tomates cerises. C'est pas pour toi, c'est pour Kimberley !, taquine Joëlle quand mon homme la remercie pour l'attention.


dimanche

Où j'enfile encore des perles de ma vie d'hôtelier

Un hôtel marseillais, mais sans le H et sans le L. Et peut-être même sans lit, sans réceptionniste, sans chemise sans pantalon (astérisque).

Comme je n'ai pas grand chose de joyeusement bucolique à vous mettre sous la dent, je vous offre une suite à mon "Où j'enfile des perles de ma vie d'hôtelier" qui a connu un joli succès de bloguerie.

Pour les nouveaux, il n'est pas interdit de cliquer sur le lien idoine qui vous donnera 41 pépites publiées en janvier dernier, de quoi faire un beau collier.

Vous avez à présent le loisir de parachever un double rang en ajoutant au 41 perles les 18 qui suivent :

42. Le métier de réceptionniste n'est pas sans risque : j'ai été victime de vol avec violence. Un intrus s'en est pris à ma personne, m'a étranglé, donné un coup de tête, insulté, menacé de mort et volé la caisse, mon téléphone. L'énergumène croupit aujourd'hui en prison (pour mon agression et d'autres plus graves).

43. Ma cliente restée le plus longtemps est restée six mois. 350€*180 jours (tic tic tic tac tic tic tic plok, bruit de ma Casio fx-7000G). Et dire qu'on avait failli la refuser parce qu'elle n'avait aucune pièce d'identité ni CB sur elle. Discrète et presque sans chichi ^^

44. Si vous fréquentez un hôtel, pensez à laisser une pièce de monnaie sur la table de chevet pour la femme de chambre. Payée des clopinettes, c'est pourtant la pierre angulaire de l'hôtellerie. Son travail harassant n'est jamais reconnu.

45. J’ai connu à deux reprises le cauchemar des hôteliers : les punaises de lit. Clients inquiets ou horrifiés me montrant les piqûres d’insectes. Il fallait agir urgemment, discrètement. Alerter direction, services d’étages, collègues... Rassurer les clients, les rembourser des frais engagés (consultations, pharmacie, pressing, etc.) Mettre en place la procédure la plus efficace. Faire appel aux sociétés compétentes. En l’occurrence, dernière technique éprouvée : le chien renifleur.

46. Réflexion de clients :
« Dommage qu'on n'ait pas la vue sur la Belle-Mère*. »
*Notre-Dame-de-la-Garde alias La Bonne Mère (pour ceux qui ne connaissent pas)

47. La cliente russe qui ne parle pas un mot d'anglais. Avec qui on bataille pour donner les infos basiques au check-in. Dans sa chambre, alors que nous réinitialisons internet toussa toussa, elle dit en montrant sur son navigateur : « Regarde, moi, star porno. »

48. La vieille dame demande à ce qu'on lui garde une pochette au frigo. Ses médicaments. Et de me signaler qu'il s'agit de ses suppositoires. (Smiley qui roule des yeux horrifiés)

49. Le même client qui fait une réservation à 19h44, la modifie et l'écourte d'une nuit à 20h55, puis l'annule à 22h37. Pour l'hôtel, c'est un mail pour répondre à une requête, de la paperasse, beaucoup de clics, une préautorisation, etc. Beaucoup de bruit pour rien.

50. J'épelle toujours l'adresse mail. Je comprends qu'au bout du fil, on écrit reservationausingulier@---.fr
Reservation.
Au.
Singulier.

51. « J'ai toujours rêvé de faire ça ! » s'extasie le client en appuyant énergiquement sur la sonnette vieux style de la réception. Ce type de pulsion survient chez le client lambda, deux ou trois fois par semaine. Et génère par ricochet un agacement chez votre serviteur.

52. Les gens qui débarquent, quand l’établissement est complet, et demandent : « Vous savez où je peux trouver une chambre ? » Ma réponse : « Navré, je ne sais pas. » Comme si j’avais une vue instantanée sur l’occupation des hôtels de la ville. Y a pas marqué Office de Tourisme ni Booking.com. D’ailleurs, le nombre de chambres disponibles sur Booking, Expedia, etc. n’est JAMAIS le nombre de chambres réellement disponibles. Booking vous dira qu’il n’y a plus de chambre et c’est souvent faux.

53. Le client n'est pas toujours le roi. Désagréables et malpolis, ils demandent à prolonger leur séjour. Je ferme la dernière chambre à la vente et ouvre les canaux de vente une fois qu'ils sont partis. Navré, madame, monsieur, l'établissement est complet ce soir.

54. Le commentaire d'un touriste à propos du plus célèbre tableau au monde : « La Joconde était pas ouf. » Les plaintes de clients à l'hôtel, ça va des mouettes qui font trop de bruit à la cliente qui veut qu'on la porte jusqu'à sa chambre ou la Joconde qui n'est pas ouf.

55. La jeune femme habillée comme un sac qui apporte son CV à l'hôtel. A-t-elle réfléchi qu'en se présentant avec un pull en pilou pilou à l'effigie de Bambi et capuche oreilles de biche, elle sabotait (un peu) ses recherches ? C'est pas comme si la tenue, la présentation, l'apparence étaient importantes. Elle me tend la feuille faisant état de ses compétences (de biche). J'ironise : « J'imagine que vous ne travaillez pas dans cette tenue. » Pas un rictus, pas une réaction. Elle repart, dubitative et plus légère d'un CV. (Smiley avec une moue moqueuse).

56. Les clients qui rechignent à payer le prix vu et réservé via Booking il y a trois semaines. Ils veulent annuler et réserver au prix du jour (moins cher). Je leur propose de patienter pendant que je m’occupe d’autres clients et (mine de rien) de fermer les ventes.

57. Client détestable. Rien ne va, rien ne lui convient. C'est la première fois dans ma modeste carrière d'hôtelier que je dis : « Monsieur, je ne vous force pas à rester.
— gnagnagnagnagna (il n'a pas dit ça, hein, je vous livre l'essence de son propos)
— Je n'ai pas envie que vous passiez un mauvais séjour, je vous rembourse vos prochaines nuitées et je vous libère.
— J'ai passé une sale journée.
— Je comprends, monsieur, mais nous y sommes pour rien. »
Depuis notre échange musclé, le voilà doux comme un agneau. o_O

58. Achevant ce billet de blog en forme de liste, je m'aperçois que j'ai principalement évoqué des clients soupe-au-lait. Pardon. Pour me rattraper, je vous invite à relire les anecdotes sur les adorables clients aux adorables attentions racontées dans le billet précédent (lien).

59. « Bonjour, vous pouvez me conseiller un restaurant où manger une bonne bouillabaisse ?
— Bonjour monsieur, vous êtes client de l'hôtel ?
— Non... »
(Je pense : Y a pas marqué Office de Tourisme) Et je l'envoie vers le Vieux-Port où il trouvera son bonheur. Ou pas.

📌 Bonus :

Par un méandre de mon ciboulot, je me rappelais Marie, directrice d'un joli 4 étoiles à Saint-Germain-des-Prés où j'ai travaillé trois semaines en 2013. Je m'étonnais du traitement qu'on me réservait, par ailleurs abîmé par deux ou trois expériences professionnelles calamiteuses. Je me souviens. Au terme d'entretiens concluants, Marie avait pris le temps de répondre à mes questions à la faveur d'une lecture à voix haute de mon contrat. Je n'en revenais pas : ma future directrice me lisait l'intégralité de mon CDD, s'assurait que je n'y trouvais aucune zone d'ombre. Et son équipe, durant cette parenthèse enchantée, se mettait en quatre pour faciliter mon bien-être au travail. J'ai d'ailleurs écrit un billet que je vous offre et que Marie avait affiché dans la salle de repos : le moelleux au chocolat de Juliette à Saint-Germain-des-Prés

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(Astérisque : cliquez là.)

Nouveau billet : Où je caracole sur ma golfette favorite.

vendredi

Le vieil homme et le canari sur un banc public à Cinq Avenues



Sur un banc public à la sortie du métro Cinq Avenues, un homme, la soixante-dizaine dégingandée tire nonchalamment sur sa cigarette. À ses côtés, une cage à l'intérieur de laquelle siffle un canari, imperturbable malgré le tohu-bohu de la circulation, des bus et des ados braillards que crache la bouche de métro. Il est 16h56, les passants se croisent avec talent. Jambes croisées sur un jean gris délavé, l'homme rythme ses pensées en agitant un pied chaussé d'une basket bleu marine. Une main calleuse d'ouvrier à la retraite, j'imagine, tapote l'accoudoir. Des effluves de pétards allumés sans pudeur par des gamins voués à eux-mêmes et attifés de sinistre façon polluent l'air. On promène son chien, son petit-fils, son ennui ou son humeur bucolique au Parc Longchamp d'à côté. Mon vieil homme de 16h56 a emmené quant à lui son canari voir du pays et pousser la chansonnette sur un banc public à Marseille.