Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.

mardi

Allumer la plante !


Mon humeur confinée n'a pas grand chose à écrire aujourd'hui mais je tiens peu ou prou le rythme que je me suis imposé. Comme certains s'efforcent de maintenir une routine quotidienne, je fais ma gymnastique ordinaire, je conjugue des idées, des choses vues, lues ou entendues. Je réfléchis aussi au jeu* que je vais proposer à mes nièces demain par le truchement des caméras de nos tablettes respectives. Je mesure d'ailleurs la chance que nous avons d'avoir la fibre quand tant de gens sont soit en zones blanches soit carrément coupés d'internet.

Transition toute trouvée pour mon court billet du jour.

J'ai épousé un informaticien. D'une patience d'ange, il cherche, il farfouille, il compare, il dépanne (c'est son métier). Démonter un ordinateur ne l'effraie pas. Il y cherche l'ivresse des sommets et se grise de trouver l'astuce qui fera croire à Windows que blanc c'est bleu ou que Mac c'est PC. Joueur, il a programmé des commandes vocales pour allumer lumières et appareils. Des guirlandes de leds derrière le canapé, Ambilight par ici, d'autres loupiotes par là, dans une plante ou autour d'une tringle à rideaux. Ça n'est pas Las Vegas mais c'est Noël tous les jours, et en ces temps confinés, un peu de douceur de vivre ne nuit pas. Et je m'amuse de l'entendre parfois demander : « Ok. Google, allume la plante ».

Enfin, je ne résiste pas à l'envie de vous rappeler le dépannage téléphonique qu'il m'avait raconté :
« Madame, pourriez-vous faire une capture d'écran de votre bureau et me l'envoyer ? » En guise de capture d'écran, elle lui fait parvenir une photo du bureau (Ikea ou Conforama) où posent, tout sourire, les deux collègues de la dame.

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* Je vais leur demander de livrer face caméra et à l'heure dite 20 objets d'une couleur donnée et 20 autres objets commençant par une lettre dite. Elles s'aideront de leurs téléphones pour photographier les articles qu'elles ne pourront pas déplacer. En un temps chronométré.

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lundi

Tendresses radicales


dans ma rue...

On n'a décidément pas le cul sorti des ronces, me dis-je en croisant deux gars qui se saluent en entrechoquant leurs poings. Les sujets prompts à désespérer du genre humain ne manquent pas. Qu'on lise ici ou là à propos de la pandémie de bêtise ou de criminalité —qu'elle soit le fait de cornichons vendant sur internet des respirateurs volés à la collectivité ou de cols blancs profitant de la misère ou encore de communicants irresponsables (coucou Sibeth), je me pique* aux maigres bonnes nouvelles, je me confine dans la simplicité des petites choses. Je plonge dans la contemplation des bourgeons et des gourmands que produit le lilas rapporté du jardin de mes parents en Charente et qui n'a, depuis trois ans, toujours pas fleuri. En indécrottable optimiste, je garde espoir. Comme je nourris l'espoir de l'éclosion de ces tendresses radicales que j'ai photographiées ce matin dans la limite du kilomètre autorisé.


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* Écoutons Le tango stupéfiant par Marie Dubas

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dimanche

La cour de ré craie


Je ne me lasse pas d'observer mes voisins confinés côté rue. Ou côté jardin. À main gauche, l'immeuble mitoyen qui a vue sur l'espace vert en jachère où se disputent trois bancs esseulés. Au quatrième étage, une dame brune, élancée, qui s'époumone sur son petit balcon. Sur une table en teck à sa droite trônent de jolies primevères rouge sombre ainsi qu'un aérosol dégrippant. Le rameur sur lequel elle s'escrime ne couine plus. Les bras de son appareil vont et viennent. La sportive du dimanche scrute le jardin à ses pieds, le paysage ne défile pas. Dans son dos, sur l'étendoir blanc, trois masques chirurgicaux font une pause au soleil.

Les cloches de l'église des Chartreux sonnent 11 heures.

Un enchevêtrement d'immeubles aveuglés par le soleil. En arrière des Calanques, le Massif de Saint-Cyr qui borde Marseille, ouaté de pollution mêlée de remontées maritimes. Oiseau métallique de mauvais augure, un hélicoptère jaune se pose sur l'Hôpital de la Timone.

Les pies sautillent sur le gravier du toit de la bâtisse en face.

Sous les pins parasol, en bas, une fillette, poupée sous le bras, grimpe la murette qui sépare la promenade bétonnée des pelouses habituellement interdites. Ni elle ni sa maman ne savent qu'elle tutoie de ses pieds le carré d'herbe où la mouette dépeçait hier un pigeon malade. Telle une funambule, sa sœur aînée chemine à pas comptés le long du trait à la craie bleu que d'autres enfants ont tracé. Tout au bout du trait bleu, on a dessiné un citron, une orange, une pastèque, un cœur.

C'est un dimanche matin pas tout à fait comme les autres.


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samedi

Avanie et Framboise



Les parents télé-travaillent. Leurs filles, Alice, Lucie et Louise télé-apprennent. Pour ma part, je télé-joue. À touché-coulé jeudi avec Louise. Au baccalauréat avec Louise et Lucie, vendredi. Je dirige au hasard la pointe de mes ciseaux (pas l'ustensile le plus adéquat mais celui qui est à portée de main) sur des lettres dans mon Petit Robert et j'énonce A de Avanie et F de Framboise* pour ne pas confondre avec le "S de Sophie" et déclenche les rires de mes nièces qui trouvent à chacune des lettres de l'alphabet dictée l'exemple qu'elles écrivent scrupuleusement dans la colonne des prénoms, des fruits ou des légumes. Et sans rapport avec la choucroute, je récolte 10 centimes à chaque fois que j'entends le tic de langage "du coup". C'est le début de la fortune. 

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* Chanson de Boby Lapointe : Avanie et Framboise.
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vendredi

Petite échappée dérogatoire

Le Palais Longchamp, au ras des pissenlits, derrière les grilles, Marseille à 14h18
Je soussigné : Laurent des fraises et de la tendresse
Né le : 22 mai
À : Bergerac (24)
Demeurant à : Marseille
Certifie que mon déplacement est lié au motif suivant (un chouia modifié), autorisé par l’article 3 du décret du 23 mars 2020 prescrivant les mesures générales dérisoires pour faire face à l’épidémie de Covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire et du confinement bricolé à la petite semaine :

[x] Déplacement avoisinant une vingtaine de minutes, conjuguant courses alimentaires et détour par le Palais Longchamp à 450 mètres du domicile pour me ravitailler de belles choses, d'architecture et de fleurs de pissenlits.

Je déclare sur l'honneur m'être tenu à bonne distance du chihuahua promenant son maître le long du parc Chien Saucisse ainsi que de l'homme dévalant sur sa planche à roulettes le boulevard Montricher.

Fait à : Marseille, le vendredi 27 mars 2020 à 14h30
Laurent des fraises et de la tendresse


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Merci Élodie pour l'inspiration.
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jeudi

Ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux


Comme le tournesol qui suit, imperturbable, la course du soleil, je me poste côté jardin le matin puis côté rue l'après-midi. Il est dix heures et j'observe, depuis l'ombre, le soleil qui baigne les baies vitrées de l'immeuble en face. 1, 2, 3, 4e étage, une dame sirote son café, elle alterne entre les touches de son clavier d'ordinateur et la cigarette qui patiente sur une soucoupe. Un grillage tendu de gauche à droite et de haut en bas empêche les pigeons d'aller souiller son balcon. C'est du moins, j'imagine, la raison d'être du grillage. Une perruche passe devant elle et ricane. Qui de la dame ou de l'oiseau est en cage pour une fois ?

C'est côté rue que je jauge la file d'attente à la supérette d'en bas, que je contemple le bout de mer qu'il m'est donné de voir, l'Estaque, les viaducs que je devine, un bateau de croisière à quai, en carafe.

À droite de la dame confinée derrière les mailles de son grillage, l'appartement mitoyen a cloisonné son balcon de baies vitrées, une jeune femme y fait un brin de ménage, point de rideau pour cacher sa tenue, un t-shirt ample, une culotte fuschia. À droite encore, le monsieur en robe de chambre chocolat porte à son tour ses lèvres à son café. Ses étendoirs sont vides de linge, pas une plante pas une fantaisie. Il a peut-être réservé sa main verte à la façade côté mer qui m'est cachée, qui sait. Au-dessus de lui, une dame blonde au pull rouge à pois blancs se démanche le cou pour distinguer l'hélicoptère qui vrombit au loin.

Les absents au balcon dorment encore, télé-travaillent, étudient à distance ou s'emploient là où ils doivent, là où ils peuvent.

De mon côté, rue ou jardin, je lis, j'écris, je réfléchis, je joue avec Louise, 9 ans, qui me propose à l'instant et à 600 kilomètres de distance à vol d'oiseau une partie de bataille navale. Touché, coulé.


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Note : Le titre du billet fait référence à la chanson de Pierre Perret (lien)
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mercredi

Fiction, la vraie vie ou le dragon culturiste



Et hop une petite liste à ma façon de choses faites, lues, vues ou entendues.

- Commencé à écrire à la main les attestations de déplacement dérogatoire qui vont servir à soulager les besoins de la petite Kimberley. 382 mots (sans compter les nom, prénom, adresse, ville, date, heure, signature) pour chaque sortie que multiplie, par exemple, 2 (besoins du matin et du soir), par 7 par 4 semaines restantes de confinement estimé = 21 392 mots. On me chuchote dans l'oreillette qu'il me suffit de recopier uniquement les raisons utiles. Ouf.

- Partagé les âneries du jour via Telegram, Whatsapp, Twitter.

- Contemplé l'arbre de Judée qui offre aux habitants du pâté d'immeubles l'avoisinant un feu d'artifice rose pourpre vif.

- Fini la lecture de La Vraie Vie d'Adeline Dieudonné, aux éditions L'Iconoclaste. Roman initiatique que je ne suis pas près d'oublier, tant par la terrible histoire qu'il raconte que par la plume acide, drôle, percutante. Fiction. Et je songe à la réalité de toutes ces femmes et ces enfants mal accompagnés, pour qui le confinement est synonyme de peur au ventre, de violences.

- Pratiqué de la poterie en enchaînant des squats (un des nombreux exercices de fitness que propose Ring Fit Adventure de Nintendo).

- Combattu un dragon culturiste, pulvérisé des caisses au canon à air.

- Lu et partagé le billet frappé au coin du bon sens de Zette sur le télétravail.

- Inspiré un peu Élodie dans son billet Confinement, épisode 6, la colère.

- Me suis étonné de l'emploi de "exode rural" par le Secrétaire d'État chargé aux transports à propos des gens qui ont quitté la ville pour se mettre au vert. Une âme charitable peut expliquer à Jean-Baptiste Djebarri qu'exode rural signifie l'inverse ?

- Découvert le mot grelinette. L'Outil, inventé par André Grelin, permet à ma mère de soulever la terre sans effort. Le motoculteur reste pour le moment confiné dans l'abri de jardin.

- Papoté (de loin) avec Joëlle et Joseph, mes épiciers préférés.

- Appris le prénom des caissières de la supérette en bas de l'immeuble : Lilith, Gisèle, Fetta.


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lundi

Véritables préludes flasques pour un chien


Une coccinelle en peluche s'est égarée sur le perron de l'immeuble

La coccinelle en peluche qui s'est égarée sur le perron de l'immeuble n'a rien à voir avec ce qui suit. Enfin, un peu quand même. Car elle a croisé mon chemin tout à l'heure, à la faveur de la courte promenade matinale de la petite Kimberley.

Troisième café de la journée. Dans la pièce qui fait office de bureau ou de chambre d'amis, j'écoute les Avant-dernières Pensées, œuvre pour piano d'Erik Satie en trois mouvements. J'ai pour me tenir compagnie, en vrac, le roman d'Adeline Dieudonné que je dévore, un cahier que je noircis de brouillons, des photos de famille, un flacon de gel hydro-alcoolique, une crème pour les mains, mon homme qui télé-travaille dans le salon, un papillon jaune qui danse sur l'enveloppe remise par Shajan avant-hier. J'ai aussi, en ces temps agités, des questions sans réponses qui jouent aux auto-tamponneuses dans ma tête. Je les balaie d'un revers de main. La radio joue les 52 secondes des "Véritables Préludes flasques (pour un chien) : on joue". Comme un fait exprès, la petite Kimberley pousse la porte, elle s'ennuie, elle veut jouer.

On n'a pas d'enfant à la maison mais c'est tout comme.

— Tu veux jouer ?
— ... (couplet canin exprimant la joie)
— Va chercher Vavache !

Elle galope jusqu'au coffre d'où jaillissent autant de jouets que de semaines dans l'année et s'empare de Vavache. Course poursuite autour de la table basse. Je lui subtilise la peluche et la jette à l'autre bout de l'appartement, elle l'attrape à la volée et trottine jusqu'à moi pour que je ferraille avec elle, la lui arrache, la fasse de nouveau valser.

Elle ignore tout des modalités du télétravail ou du chômage de ses maîtres. Ce qu'elle sait, en revanche, c'est qu'elle nous a à demeure, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.


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* Erik Satie a composé un morceau qui est étonnamment de circonstance : Véritables Préludes flasques pour un chien : Seul à la maison. Seul à la maison :)
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dimanche

Champagne sur paillasson


Champagne sur paillasson

C'est une escapade que nous avions planifiée de longue date. Voiture louée, budget calculé et partagé, maison de campagne à une petite heure à l'ouest de Valence où Joëlle notre voisine de palier et néanmoins amie avait convié famille et amis pour un week-end de réjouissances. Bien entendu, la crise actuelle a chamboulé nos projets et nous avons tout annulé. Tout annulé sauf l'idée de lui souhaiter un joyeux anniversaire. L'an dernier, nous lui avions remis un paquet cadeau qui contenait des barres chocolatées, vingt-et-un Mars le vingt-et-un mars. Cette année, hier, ce furent des bulles de champagne, une carte et deux ballons, déposés sur son palier.

À l'heure conspirée par Julia, sa fille, mon homme et moi, nous déclenchons la surprise par visioconférence. Chacun chez soi, sur deux canapés que séparent une pièce, notre cuisine, un mur mitoyen, puis leur cuisine, nous levons nos verres à l'anniversée, toute joie sur l'écran de notre tablette, dans notre salon. Nous trinquons à l'amitié, à la vie que nous espérons vite débarrassée de cette saloperie de Covid-19, nous échangeons à propos des petits riens qui animent nos quotidiens confinés, nous nous enquérons des proches éloignés, du télétravail des uns et des autres, des études que Julia poursuit à distance. Nous partageons deux petites heures douces et chaudes comme un feu de cheminée dans la maison de campagne où nous n'avons pas été.


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Le journal de bord dans sa continuité → Journal tendre d'un confiné

samedi

Bas les masques !



Chaque sortie possible est pour moi source d'étonnement. Armé de ma liste de courses manuscrite au dos de mon attestation de déplacement dérogatoire dûment datée et signée, je fais la file devant la supérette du quartier. Les gens se tiennent à distance et se parlent. De la pluie, du beau temps, de leurs inquiétudes surtout. Une dame devant moi me dit qu'elle n'a pas pris l'air depuis une semaine, qu'habituellement elle marche beaucoup, qu'elle n'aime pas le quartier, qu'elle est descendue acheter de la farine et des œufs. Je n'ai heureusement pas le temps d'écouter les salades complotistes que débite le gars derrière moi car c'est mon tour d'entrer dans la supérette.

Face au tapis de caisse où j'étale mes achats, les messages défilent sur un écran d'environ 1 mètre sur 50 centimètres. Ce ne sont pas les promotions en cours, non. Mais les consignes officielles. En majuscules rouges sur fond blanc : MERCI DE RESPECTER 1 MÈTRE DE DISTANCE DE SÉCURITÉ SANITAIRE AVEC NOTRE PERSONNEL.

Derrière un écran de plexiglas, Lilith répond au client qui lui demande comment ça va : — Ça va. I'm still standing. C'est une chanson d'Elton John, précise-t-elle.
À mon tour d'échanger avec elle :
— Ils vous ont donné des masques, c'est bien.
— C'est un client qui nous les a donnés.

Va savoir où ce quidam les a trouvés. Peut-être chez la pharmacienne du quartier de Noailles qui les revendait sous le manteau à l'unité.


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Le journal de bord dans sa continuité → Journal tendre d'un confiné

vendredi

Les madeleines de Shajan


Je n'ai jamais mangé d'aussi bonnes madeleines !

SMS de Shajan, notre voisine du 8e qui nous avait si gentiment promis des cannelés (billet) :
Bonjour, vous avez des madeleines bien chaudes derrière la porte.

Dans un sachet, des madeleines et un mot manuscrit (que je publie avec son accord) :
Bonjour à vous,
Nous sommes le 20 mars et nous fêtons le Nouvel an persan. Donc commençons la journée avec quelques madeleines qui viennent tout juste de sortir du four et vous attendent derrière la porte.
Bonne année et bisous à vous deux. Câlin aussi à la petite demoiselle Kimberley.
Nous sommes en 1399, pour info.
Shajan

P.S. la boîte est restée ouverte pour garder le côté croquant.

Une peu plus tard dans la journée, la sonnette de l'entrée retentit. Kimberley joue son rôle d'alarme sur pattes et s'égosille. Shajan se tient à distance, elle nous tend une assiette de cannelés puis regagne son logis. Je l'appelle pour la remercier, lui demander la recette. On tisse pudiquement un lien, on papote.


Je n'ai jamais mangé d'aussi bons cannelés !

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jeudi

Les yeux bleus du gros cochon à la craie


Journal de bord confiné, J4.

J'ai en poche l'attestation de déplacement dérogatoire datée et signée sur laquelle j'ai coché la case "achats de première nécessité", j'actionne avec le coude le bouton de l'ascenseur, avec la clé le bouton de la porte, je me contorsionne pour tirer avec le pied la porte de l'immeuble et me retrouve à l'air libre. Une coccinelle s'est posée sur le rabattant en toile cirée rouge du caddie qui arbore des fruits stressés qui crient "Poussez pas ! Vous êtes pressés ou quoi ?" L'insecte à pois, le pigeon qui trottine plus loin, les andouilles qui se moquent des consignes officielles, n'ont pas conscience du danger invisible qui bouleverse le monde.

Je traîne dans mon sillage le caddie à roulettes et croise peu de passants. Les grilles du Parc Longchamp sont closes. Le médecin généraliste d'à côté a condamné sa salle d'attente : "il est demandé aux patients de ne pas stationner dans le hall de l'immeuble mais à l'extérieur, sur le trottoir à l'air libre." Il précise qu'il ne dispose pas de masques pour ses patients. Au supermarché, les clients se toisent, se contournent et sursautent quand une toux sèche se fait entendre. À la caisse, une plaque transparente en plexiglas sépare l'employée du client qui peut postillonner à loisir.

De retour à la maison, je m'efforce de contenir les aboiements de la chienne, en vain. Sa joie de vivre inonde la visioconférence que tient mon homme en télétravail avec ses collègues. Je m'éclipse et range en silence les achats de première nécessité ou presque : des chips, des cacahuètes et des bières pour l'apéro de ce soir. Un apéro via webcam entre amis éparpillés, chacun chez soi, à Marseille, à Arcachon, à Biscarosse, pour conjurer nos solitudes, nos inquiétudes, pour lever un verre à l'amitié, penser aux personnels soignants, à tous ceux qui sont en première ligne, aux proches orphelins, aux morts sans cérémonie.

Dans la cour de l'immeuble, une fillette, casquette vissée sur la tête, joue à la corde à sauter. Son petit frère finit de dessiner à la craie une énorme tête de cochon qu'éclairent deux yeux bleus ronds comme des billes.


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Jour 1 → Le vieil homme qui promenait son chien avec des gants Mapa verts
Jour 2 → Cueillir des pâquerettes et fermer boutique
Jour 3 → Confiné et caféiné


mercredi

Confiné et caféiné


Confiné et caféiné. 

Journal de bord. Confinement. Jour 3.

Jour 1 → Le vieil homme qui promenait son chien avec des gants Mapa verts
Jour 2 → Cueillir des pâquerettes et fermer boutique

Je poursuis l'écriture quotidienne de ce journal de bord. Le périmètre géographique et physique que j'observe se cantonne à un petit kilomètre carré, "dans le cadre de l'accompagnement des besoins naturels du chien" pour citer le Ministre de l'Intérieur. Une sortie le matin. Ma moitié se charge de la sortie le soir.

Il est huit heures trente. La petite Kimberley a fait ce qu'il fallait, elle me ramène en bas de l'immeuble où les clients stoïques font la file devant la pharmacie. Je croise Shajan, notre voisine du 8e. Nous respectons le mètre de distanciation sociale —au fil de la plume, je m'aperçois de la couleur dystopique qu'adoptent bon an mal an nos vies.

— Comment vous remercier pour les attestations ? me demande Shajan.
— Oh, ce n'est rien. Un sourire suffira.

J'étais à l'hôtel hier pour aider mon directeur à fermer boutique, répondre aux mails, faire chauffer le terminal de paiement - avec mes gants - pour les remboursements de toutes les réservations non-annulables déjà encaissées, faire les sauvegardes nécessaires, voir la collègue qui, gantée elle aussi, se gratte l'oeil, et soupirer. Imprimer les fameuses attestations de déplacement dérogatoire. Pour Joëlle et Julia, nos voisines et amies de palier. Pour ma moitié désormais en télétravail, pour Shajan, qui a un jour eu la bonne idée de toquer à notre porte pour nous offrir des pâtisseries maison, alors que nous ne la connaissions ni d'Ève ni d'Adam.

— Vous aimez les cannelés ? me demande-t-elle. J'opine du chef. Elle me répond, un sourire aux coins des yeux :
— Je vous ferai des cannelés. Je les poserai sur votre palier.


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Jour 4 → Les yeux bleus du gros cochon à la craie

mardi

Cueillir des pâquerettes et fermer boutique


Prenez soin de vous !

Journal de bord pas tout à fait confiné encore. Jour 2.
Pour le Jour 1 → Le vieil homme qui promenait son chien avec des gants Mapa verts

Les pensées et les émotions se bousculent. Je veux les trier, les décortiquer. Mais pas les occulter. Chaque jour suffit sa peine et son lot d'inquiétudes. Écrire que je ne suis pas inquiet serait mentir. Inquiet mais à peu près serein pour mes proches que je sais confinés. Ma mère à la campagne ne reçoit aucune visite. Elle me dit : ne te fais pas de soucis, j'ai mon jardin, j'ai l'oie, mes poules, j'ai de quoi faire dans cette immense maison. Ma sœur occupe ses filles d'une main de maîtresse, agile, bienveillante, pédagogue. Toute la petite famille déguste les navettes marseillaises qu'a préparées Lucie, 13 ans, suite à la recette que j'ai partagée avec elle (recette de JustInCooking). Je mesure la chance qu'elles ont d'avoir de la compagnie, et de la bonne compagnie, quand on pense à toutes les personnes isolées et fragiles, orphelines ou mal accompagnées. Je suis avec émotion les actions spontanées qu'envisagent les bonnes âmes ici et là, partout : proposer de faire des courses et les déposer sur le palier des voisins très âgés et diminués. L'humain d'abord !

D'un point de vue personnel et pragmatique, il faut que j'écrive à la main une première attestation sur l'honneur transmise par les autorités, par SMS, dans la nuit. Au boulot, j'en imprimerai un bon peu. L'hôtel ne figure plus dans les établissements habilités à ouvrir, mais il faut fermer boutique. Peut-être sera-t-il réquisitionné dans les prochaines semaines pour héberger personnel soignant ou malades. S'y préparer. Aider dans les démarches urgentes, répondre aux mails, au téléphone, procéder aux remboursements, faire les sauvegardes informatiques utiles, organiser le suivi à domicile par mon directeur, dire au revoir aux derniers clients, fermer les volets.

Achevant le tour du pâté d'immeubles pour aérer la petite (et lui permettre, peuchère, qu'elle soulage ses besoins), je constate que les pelouses de la résidence ont été fraîchement tondues et me réjouis à l'idée d'avoir cueilli une brassée de pâquerettes hier.

Pas tranquille, comme on dit par ici, je parle à la petite :
— Kimberley, tu te rends compte que j'ai rempli un formulaire pour t'autoriser à faire caca ?


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Jour 3 → Confiné et caféiné

lundi

Le vieil homme qui promenait son chien avec des gants Mapa verts


Un papa et ses deux petits profitent du premier lundi sans école et sans crèche. 


J'avais délaissé ce blog pour pleins de bonnes et de mauvaises raisons. Je n'aurai désormais plus l'excuse du manque de temps ni de matière à écrire. La situation inédite que nous connaissons actuellement devrait me fournir à la fois le temps et la matière. Chacun sa façon d'alimenter un blog. Cela va du journal de bord aux tutoriels, du journal intime aux chroniques littéraires. On peut partager, échanger, interroger. Les blogs qu'on disait moribonds devraient refleurir. Et j'en suis le premier ravi. À charge pour chacun de séparer le bon grain de l'ivraie, les nouvelles des fake news, les bienfaiteurs des fossoyeurs, les goûts et les couleurs.

Journal de bord. J1 avant confinement.

Scène en bas de chez nous. La pharmacienne montre l'exemple.

— Bonjour Messieurs Dames, pour des raisons de sécurité, ce sera une seule personne dans la pharmacie à la fois. Je ne touche pas vos cartes vitales ni vos cartes de mutuelles, vous les présentez simplement en les tenant. C'est pour notre sécurité à toutes et à tous et vous respectez 2 mètres de distance entre chaque personne. Tout devrait bien se passer, merci.

On annonce le confinement pour bientôt. Pour le moment, c'est pour moi un jour de repos presque comme un autre. L'hôtel où j'échange du temps et des sourires contre de l'argent fait encore partie des établissements dont l'ouverture est autorisée. Ma moitié est assignée à résidence pour cause de panne informatique majeure pour laquelle il n'est pas encore réquisitionné.

Sortie prudente jusqu'au pressing à Cinq Avenues, les deux employées munies de gants et de masques nous remettent le colis déposé chez elles. Elles affichent une mine inquiète ; ça n'est que le début de leur journée. Nous croisons un vieil homme qui promène son chien avec des gants Mapa verts.

De retour à la maison, je mets mentalement à jour une liste de choses à faire :
→ Écrire quotidiennement (c'est chose faite avec ce premier billet de blog).
→ Compenser la suppression de l'exercice physique (les déplacements vers et depuis le lieu de travail et les 8 000 pas que nous faisons en moyenne par jour) par des séances de Ring Fit (de la gym via une console de jeux, pour la faire simple).
→ Créer une liste Whatsapp famille pour renouer un lien distendu.
→ Conjurer ma phobie du téléphone et appeler les proches. Régulièrement.

J'absorbe le soleil sur le balcon et je contemple la ville qui se confine ou pas, qui angoisse ou pas contre un ennemi invisible qui chamboule tout. En bas, le jardin de la résidence voisine est en friche, les bancs n'ont pas connu d'humains assis sur leurs planches en bois décrépit depuis belle lurette. En presque trois ans que nous habitons ici, je n'ai pas vu une seule âme assise sur ces bancs. Ce matin c'est un papa et ses deux gamins qui s'y sont posés. Ils ne sont occupés ni à jouer au ballon ni à enfourcher les vélos qui mordent la poussière un peu plus loin. Le papa tient ses petits serrés contre lui. Il se penche et dépose un baiser sur la tête de chacun de ses garçons de 3 et 5 ans, j'imagine.

C'est l'instant de chaleur humaine que je souhaite partager aujourd'hui avec vous.


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Jour 2 → Cueillir des pâquerettes et fermer boutique
Jour 3 → Confiné et caféiné