Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.

mardi

Timbrée

Des timbres-poste à l'effigie de Kimberley

Ce soir, le PDG de la start-up nation France annonce des mesures qui ont été diluées, comme d'hébétude, dans la presse. Un allègement des contraintes. Et dans les supermarchés, le soulèvement des bâches qui empêchaient la vente des jouets et des vêtements. Hors de question de déconfiner, va-t-il dire. Fin de la blague. Hormis mon séjour prolongé à domicile, je n'ai pas vu de différence entre le déconfinement et le reconfinement : même circulation humaine dans les rues incluses dans mon kilomètre carré. L'État va continuer de verser des aides aux entreprises pour que les gens continuent de se promener le masque sous le nez. 

Pendant ce temps, je lis, je joue, je prépare des timbres à l'effigie de la petite Kimberley

lundi

La dinde illuminée

Illumination de Noël dessinée par des enfants de Newburgh en Écosse © Poppy McKenzie Smith sur Twitter 


Confinement Saison 2 — jour 25. Les pies jacassent dans les pins parasols qui dressent leur lointain souvenir de nature sur le gazon du parking de la résidence. Des planches s'entrechoquent dans un coin de chantier hors de vue, une souffleuse thermique a remplacé l'huile de coude et achève son vacarme dans une cour d'immeuble, l'amie voisine fouette une préparation, le soleil me caresse le visage, je tapote des lettres qui deviennent des mots épars, des phrases conjuguées, des idées décousues. J'alimente ce journal de pensées caféinées. Je traîne mon oisiveté sur le petit oiseau bleu qui vocifère plus qu'il ne chante, je mets à distance l'agacement et me concentre sur la poésie plutôt que sur le lisier, l'innocence plutôt que le sarcasme, une dinde illuminée* dessinée par des enfants de primaire à Newburg en Écosse. J'ouvre le MMS envoyé par ma sœur et observe avec tendresse le hérisson qui gloutonne les croquettes de la chatte de ma mère. Le lilas dans son pot bourgeonne déjà ; there's no more seasons my poor Lucette. 


* L'histoire de ces illuminations dessinées par des enfants est racontée dans Ouest France (article)

Billet extrait de Confinement — saison 2

vendredi

Candy cruche


Je ne me lasse pas d'admirer les trésors de patience, de pédagogie, d'empathie, d'autorité parfois, de ma moitié quand il conseille ou dépanne informatiquement la voisine du dessus, l'épicière, la sœur de l'épicière, l'amie et voisine de palier ou sa fille, ou encore mon patron. Cela va de requêtes très techniques, quel que soit le système d'exploitation, à l'installation d'une tripotée de chatons sur le bureau d'une collègue aux anges. 

Il arrive que l'interlocuteur ne souffre pas la contradiction, même quand celle-ci est utile. Parmi les 107 appels qu'a traités hier ma moitié pour le compte de Nébuleuse*, il y a une mélomane, il y a aussi une adepte des jeux. 

La mélomane :
— Vous pourriez m'installer un logiciel pour enregistrer ma voix ?
— Pour quelle utilisation ? Visioconférence, communications ?
— Ça ne vous regarde pas.
— Ah. Si ça ne me regarde pas, je ne peux pas vous aider, madame. 
Un temps. Elle souffle de dépit.
— C'est pour m'enregistrer quand je chante au bureau.

L'adepte des jeux :
— Je ne comprends pas pourquoi, quand je suis en télétravail, je ne peux pas jouer à Candy Crush !
— Sachez, madame, que quand vous êtes en télétravail, c'est la même chose que quand vous êtes au bureau, ça n'est pas pour jouer. 
— Et alors, vous croyez quoi, quand je suis au bureau, je joue aussi. 

 
*Nébuleuse : je nomme ainsi la compagnie pour laquelle mon homme fait des prouesses informatiques

Extrait des Perles informatiques 

jeudi

Après-midi en absurdie



Confinement Saison 2 — jour 21. Armé d'une autorisation de déplacement dérogatoire, j'ai pris mon vélo pour aller acheter une salade à 760 mètres du domicile. La frisée lavée et consommée avec les restes de pizzas maison, mon homme est passé dans la pièce à côté pour travailler*, j'ai rejoint mon amie Claire place Sébastopol pour inaugurer notre book club hebdomadaire sur un coin de banc public. Mobilier rare et prisé que reluquaient avec envie les p'tits vieux du quartier venant y poser leur âme confinée, le banc a accueilli une conversation à bâtons rompus entre deux ex-Parisiens venus chercher le soleil dans la cité phocéenne. Je tends à mon amie un café à emporter et lui dis en substance : est-ce que dans tes rêves les plus fous, tu aurais imaginé ça ? Masqués, à chercher un point de rendez-vous à l'extérieur, un banc public pour y occuper une heure de temps autorisée par décret ? Confinement, déconfinement raté, vrai-faux re-confinement, pas un jour ne passe sans que je sois frappé par l'énormité de ce que nous vivons. Nous entrechoquons nos gobelets de café et nous autoproclamons, non sans ironie, elle présidente et moi trésorier de ce mini-club de lecture qui nous réunit aujourd'hui. Calés au soleil, face à une terrasse de café où chaises et tables ont été empilées, cadenassées, flanqués d'une camionnette Pizzas Charly bardé du slogan "elles me fendent le cœur", nous échangeons Tiffany McDaniel chez Gallmeister contre Aki Shimazaki chez Actes Sud (Babel en poche), nous commentons l'actualité, nous rions quand je signale la vente autorisée par décret des sapins de Noël, nous évoquons les articles prétendument essentiels. Faute de pouvoir acheter en magasin des boules de Noël pour orner le sapin acheté en click and collect à partir de demain, nous pouvons en revanche miser sur les boules du Loto ; les points de vente de la FDJ resteront ouverts "quoi qu'il en coûte". Claire et moi revenons à nos moutons, moins polémiques, moins désespérants et plus prompts à offrir des voyages immobiles à foison, les livres, et nous donnons rendez-vous sur un banc public la semaine prochaine. 


* Rappelez-moi de vous raconter les deux perles savoureuses qu'il m'a confiées ce midi autour de la frisée.

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Billet extrait du Confinement Saison 2. Page (onglet) → Journal tendre d'un confiné

dimanche

Le coup de langue du pangolin

Une vue depuis mon balcon côté jardin très tôt le matin, Marseille

Confinement Saison 2 — jour 10. J'ai posté cette photo il y a un an sur les réseaux sociaux. D'un coup de stylet, j'ajoutais un commentaire, un cri du cœur : je ne veux pas aller travailler. Et dans un soupir ensommeillé, trois petits points. Il y a un an peu ou prou, presque simultanément*, un malheureux pangolin léchait des fourmis sur le cadavre d'une chauve-souris infectée dans une grotte. Et de fil en aiguille, de braconnage en exploitation en cuisine ou en pharmacopée, le mammifère pholidote chinois et son coup de langue innocent, tel le battement d'ailes du papillon, m'accordait sans le savoir un an plus tard les vacances que j'appelais de mes vœux. Avec les dommages collatéraux** que l'on sait.  


* estimé à la louche ou au doigt mouillé dans le café
** euphémisme

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Billet extrait du Confinement Saison 2. Page (onglet) → Journal tendre d'un confiné

jeudi

Bon pour 1 jour de légèreté bis

J'ai commandé trois exemplaires de l'ouvrage de Clémentine Mélois, chez ma libraire !


Confinement Saison 2 — jour 7. 12h12. Je songe à mes dernières heures de boulot avant le déluge. J'absorbe stoïque mon deuxième café et le soleil sur le balcon côté jardin. Peu soucieux de la marche du monde, l'âne du Parc Lonchamp brait. Côté rue, qu'il pleuve ou qu'il vente, l'âne du 7e étage de l'immeuble en face continue de jeter son mégot par la fenêtre. Côté réseaux sociaux, Kim Glow met sa bêtise au profit de marques célèbres et Donald Trump se roule par terre parce qu'on a cassé son jouet. Dans la jardinière où survivent quelques pauvres pousses de menthe, le petit chien en céramique cassé darde sur moi ses gros yeux fixes qui réfléchissent la lumière. Sur mon téléphone, je balaye les notifications du petit oiseau bleu me signalant les réactions à mon tweet provocateur et affiche le plateau virtuel d'une version alternative du Scrabble. Je joue ewe pour la énième fois sans en connaître le sens. Ou plutôt, je l'ai su et j'ai oublié. Pendant que je m'efforce vainement de comprendre l'absurdité du monde dans la conjugaison des mots ou des nuages flottant au-dessus du massif des Calanques ou dans le marc de mon café, mon homme descend à la mine et traite à lui seul un des 400 mails quotidiens qui lui incombent. Rien de folichon à signaler aujourd'hui si ce n'est le monde qui s'entre-déchire et ma commande à ma libraire de quartier (La Touriale, Cinq Avenues, Marseille) de l'ouvrage délicieusement décalé de Clémentine Mélois, Bon pour un jour de légèreté chez Grasset. 


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Billet extrait du Confinement Saison 2. Page (onglet) → Journal tendre d'un confiné
Bon pour 1 jour complet de légèreté non remboursable → Ici :-) 

lundi

Aubergine interdite


Confinement Saison 2 — jour 4. Sous l'œil inquisiteur des clients qui trépignent d'impatience derrière moi, je dépose mes articles sur un tapis roulant dernier cri. À mi-chemin et au commencement d'une barre de séparation automatique, un détecteur arbitre ce que j'ai le droit d'acheter et bannit ce qui est considéré superflu par le Ministère de la Consommation. Les poires gorgées de pesticides, ça passe. Le Coca, ça ne passe pas. Prenez plutôt de l'eau minérale, me souffle la caissière un peu honteuse. Au passage de la bouteille de Bergerac, j'entends un bip réprobateur, ah non, pas possible, c'est le pré carré des cavistes. Les aubergines, même son de cloche. Je m'insurge, c'est pour la moussaka ! Non, monsieur, nous ne pouvons vendre aucun légume d'aspect phallique car les sex-shops hurlent à la concurrence déloyale. Les chips au bon goût de pomme de terre ? Va, pour cette fois. La mayo, pas essentielle. Des rillettes, adoubées in extremis par l'œil soviétique du détecteur. Les cornichons, de justesse. Les Schmackos pour la petite ? Ah ça non. Faites-lui lécher les fonds de casseroles. Le jouet qui couine, sans façon. On ne joue pas, monsieur. Les pâtes, oui, la farine, oui, le PQ, qu'il pleuve ou qu'il vente, toujours la raie nette. Le boulghour pour la moussaka sans aubergines (sniff), le chocolat pâtissier et la glace à la vanille pour les poires Belle-Hélène, oh mais c'est Byzance, chez vous, commente la caissière narquoise. Non mais de quoi j'me mêle. De vos oignons, monsieur, hihihi, me nargue la patronne, Anne-Laure. À la caisse d'à côté, une dame se voit confisquer le mascara. Non essentiel, lui rétorque-t-on. Pas de maquillage pour le rendez-vous galant par caméras interposées pour lequel elle s'était fait une joie. Et lorsque que je m'empare de La Provence du jour, un vigile surgit et me l'arrache des mains en aboyant "on a oublié de bâcher les devants de caisses". Comme je me débats, je VEUX lire la presse, je VEUX m'informer, on me pousse dans le dos, on m'invective, on me tire toute la couette. Laurent, réveille-toi, tu vas être en retard pour le boulot !

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Billet extrait du Confinement Saison 2. Page (onglet) → Journal tendre d'un confiné

vendredi

Never trust a stranger

L'appareil lit les "22 hits enchaînés" mais pas en mode autoreverse

Attention. Billet foutraque en cours. Mais pas autoreverse[1]. Neurones en surchauffe pour écrire chaque jour ou presque que compte le mois d'octobre autour de mots[2]. Si je suis parfois hors-sujet, le jeu a le mérite de mettre de l'huile dans les rouages de ma fibre autrice. Merci Kozlika. La bande-son de ce billet est en décalage mais un peu raccord quand même. Une cassette "longue durée" datant de 1989. La jaquette arbore un sticker "PUB TV" et des photos miniatures de Jean-Jacques Goldman, Début de Soirée, Kim Wilde et France Gall. Raccord avec mon billet nostalgique On the radio qui racontait un de mes passe-temps dans ma chambre d'adolescent : fabriquer des compilations de titres de variété ou pop française ou internationale passant dans le poste. Imbibé de café, je déchire[3] l'enveloppe renfermant des tickets de caisse et les notes prises à l'hôtel hier. Kim Wilde chante Never trust a stranger : ne fais jamais confiance à un inconnu. L'inconnu c'est le réceptionniste, votre serviteur, à qui une client s'est confiée : 

— Je suis en France pour une affaire compliquée. 

J'ouvre grand mes écoutilles et laisse mon interlocutrice m'expliquer la raison de son séjour en France.

— Cet homme que je poursuis a tué mon mari. 

Le reste est confidentiel. 

Je reprends la lecture de la cassette. Pasadenas chantent Riding on a train : Choo choo train is riding : le train est parti, tchou tchou. Tchou-tchou[4].


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[1] autoreverse : Un magnétophone autoreverse permet la lecture continue par inversion automatique du sens de rotation. En d'autres termes, l'appareil permet de lire les deux faces d'une même cassette sans la manipuler. C'est dingue quand on y pense. 

[2] Participation à #IWAK (Inktober With A Keyboard), jeu proposé par Kozlika

[3] J'aurais pu parler de déchirure musculaire ou du film de Roland Joffé ou encore d'une grande douleur affective, j'ai préféré déchirer une enveloppe. 

[4] Clin d'œil appuyé à l'embryon de projet qui ferait suite à l'Auberge des Blogueurs.

jeudi

Vol au-dessus d'un nid de couscous

Farine de pois chiche bio que ma moitié a transformée en frites de panisse —avec une mayo ou un aïoli maison, c'est à se taper le cul par terre.

Je suis vernis. J'ai un chef* à la maison. 

L'interrogation "Qu'est-ce qu'on mange ?" aujourd'hui, demain, ou cette semaine, ouvre un champ de possibles, une course au marché ou chez la bouchère qui le taquine "Mais vous avez une boutique, vous revendez nos produits, ma parole !" Nous n'y allons pas souvent mais nous amortissons notre congélateur. Pour préparer selon l'envie du moment un couscous maison, un pad thaï, des pommes de terre sarladaises accompagnées d'un enchaud offert par un ami, des mezzes et des veloutés en veux-tu en voilà. L'immense palette des épices, des condiments, à la maison, me laisse tel une poule devant un timbre-poste. J'émettais il y a quelques jours l'envie d'une huile pimentée, et pof, je rentre du boulot, je trouve sur le plan de travail un flacon plein d'une huile d'olive agrémentée de pili-pili, de basilic citronné et d'autres merveilles qu'il a su dégoter et mélanger en deux temps trois mouvements.

Quand je mets les pieds sous la table, le chef attend le verdict. 

Je me fais l'effet d'un membre du jury d'une de ces émissions culinaires** où le candidat vit l'attente comme un calvaire, les gouttelettes de sueur perlant sur le front. Dans la peau de Mercotte, je laisse le temps aux saveurs de taquiner mes papilles, je fronce un sourcil, esquisse une moue dubitative pour le torturer et, pareil à Jean-Marc Généreux dans Danse avec les Stars** je décerne un magnifique 10/10. 

Souvent nous plaisantons : "On devrait ouvrir un concept-truck (plat du jour, dépannage informatique une autre de ses marottes)". Ou un gîte pour ajouter à la recette mon expérience dans l'hôtellerie. Puis nous revenons à la dure réalité : il faudrait à mon mec dix bras pour conjuguer tous ses talents, il me faudrait sacrifier mon talent pour la lenteur, la paresse, le dilettantisme. 

— On commande des pizzas, ce soir ?


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* Participation à #IWAK (Inktober With A Keyboard), jeu proposé par Kozlika

** J'avoue, j'ai mélangé les émissions, les jurés, à dessein. 

Titre emprunté à Diglee, illustratrice et autrice - Vol au-dessus d'un nid de couscous, tome 3 du journal intime de Cléopâtre Wellington chez Albin Michel.


mercredi

Un Corail la semaine des 4 jeudis


Pour me rendre à Bordeaux depuis Marseille, j'ai aujourd'hui le choix entre vendre un rein pour acheter un billet de train ou voyager en avion à bas prix et exploser mon bilan carbone. OUISncf, le voyagiste qui annule et remplace le service public, me propose un premier TGV qui me conduit à Paris-Gare de Lyon, à moi de trimballer ensuite mes bagages dans le dédale du métro entre Gare de Lyon et Gare Montparnasse pour attraper un deuxième TGV qui m'emmènera à Bordeaux. Quiconque a des notions de géographie notera l'absurdité du tracé du voyage le plus communément proposé (illustration, A > B > C > D). Je préfère, pour ma part, le trajet le plus court, en Corail (Intercités) qui joint A à D sans passer par la capitale. 

Pour qui s'arme de patience et sait déjouer les propositions idiotes de OUIScnf, il reste l'Intercités, anciennement Corail[1], qui circule la semaine des quatre jeudis. Entre Marseille, Arles, Nîmes, Montpellier, Sète, Béziers, Narbonne, Carcassonne, Toulouse, Montauban, Agen, Marmande et Bordeaux, j'ai le temps de :

* Regarder paître les vaches

* Lire un journal, un roman, l'avenir dans le marc de mon café

* Bayer aux corneilles

* Faire des grimaces à la petite fille qui fixe sur moi ses yeux songeurs 

* Tweeter des âneries

* Taper sur l'épaule des voisins indélicats narrant leur vie plate à la cantonade 

* Observer le spectacle fascinant de mes co-voituriers

Mais le plus clair de mon temps, bercé par le ronron de mes pensées, je me laisse emporter par le sommeil.


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Au final, quel tracé propose le trajet le plus court ? 

A > B > C > D : entre 6h10 et 7h34

A > D : 5h58 (et sans les complications parisiennes)

[1] Participation à #IWAK (Inktober With A Keyboard), jeu proposé par Kozlika

lundi

Au théâtre masqué ohé ohé

Saison 2021-2021 à La Tempête - illustration © Nejib 

Tête en l'air que je suis, j'ai oublié de commettre les billets autour des mots suggérés* pour samedi et dimanche, ça tombe bien car lundi c'est étourdi (et ça rime). Je commets encore un 3-en-1 avec tempête + piège + étourdi. 

C'est en 1999. Je suis parisien depuis une petite année et fort des rencontres faites au Cours Périmony, je m'entiche définitivement de théâtre et crée une compagnie qui me permet de vivre mon rêve. Sans en vivre mais ça c'est une autre histoire. Pendant près de 7 ans, je tire la diable par la queue, je fais mon modeste bonhomme de chemin, je joue, je mets en scène, j'anime quelques ateliers. En compagnie d'amies animées de la même passion. Je fais de magnifiques rencontres, anonymes ou figures emblématiques. Je traîne mes guêtres dans à peu près tous les théâtres que comptent Paris et la petite couronne, je voyage depuis mon fauteuil de spectateur, j'admire ou je déteste, je me nourris. 

Aujourd'hui, je songe à mes amis, de loin en loin, artistes, techniciens, intermittents, précaires, pris au piège* de la crise sanitaire. Ne pas vivre de leur art pendant trois, six mois ou bien plus est dramatique et scandaleux quand on les sait abandonnés par les pouvoirs publics (ou des autorités de tutelle exsangues). Ah ça pour les belles paroles, c'est fort, c'est beau, c'est clinquant (coucou Madame Bachelot). S'agissant des actes, on attend toujours. Alors les théâtres, pour ne citer qu'un maillon de la chaîne de la création, sont sur le pont, s'organisent, chamboulent leur façon de fabriquer et diffuser du spectacle, annulent ou changent les horaires, accueillent les spectateurs entre 16h et 18h et tirent le rideau à l'approche du couvre-feu, à Paris, en Île-de-France et dans 8 métropoles. À la Tempête* à Vincennes, à la Criée à Marseille, ou au Théâtre de la Cité à Toulouse pour ne citer que 3 lieux emblématiques parmi les milliers qui continuent d'offrir bon an mal an matière à réflexion, distraction, résistance, émerveillement.


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* Participation à #IWAK (Inktober With A Keyboard), jeu proposé par Kozlika

vendredi

Mike et Roger sont dans une fusée...


Un client qui se pose à la réception et me donne son avis sur le pourquoi du couvre-feu annoncé en Île-de-France et huit métropoles :

— En fait, tout ça, c'est pour nous vendre les vaccins...

— Je n'entrerai pas dans votre discussion. 

— ... 

Comme il ne trouvait pas l'écho attendu à son analyse de la situation, il est retourné dans sa chambre. 

Réflexion faite, j'aurais plutôt dû lui dire : 

— Le bar-Pmu*, c'est la rue d'à côté. Roger attend votre avis sur la crise sanitaire qui secoue la planète.

Puis j'ai nourri l'espoir qu'il monte à bord d'une fusée[1] aussi brinquebalante que son raisonnement et se crashe sur sa bêtise, à l'instar de Mike qui a récemment défrayé la chronique en essayant de prouver que la Terre était plate. Il en est mort. Paix à son âme conspi.


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* Ou CNews et son pilier de bar, Pascal Prout  

Illustration : S01 Ep 27 des Shadoks, création de Jacques Rouxel (source : INA). Poésie de l'absurde, imparfait du subjonctif parfois, et la voix inimitable de Claude Piéplu.

[1] Participation à #IWAK (Inktober With A Keyboard), jeu proposé par Kozlika

jeudi

Réceptionniste avec vue

La Dune du Pylat vue depuis le Cap Ferret — photo © collection personnelle

 

J'ai souvent envisagé mon passe-temps de réceptionniste d'hôtel sous un jour totalement incongru ou accessoire. Comme il ne s'agissait au départ ni d'une passion ni d'une vocation — j'ai commencé ce métier la nuit pour payer mes cours de théâtre à Paris le jour —, j'y ai trouvé l'occasion de bayer aux corneilles quand le chaland se faisait attendre, d'absorber langoureusement le rayon de soleil qui me faisait un clin d'œil le matin, en réception, d'écrire pour raconter mes perles d'hôtelier — dans un château en Dordogne, la nuit, dans un trois, quatre ou cinq étoiles à Trocadéro. Attention, je travaillais, aussi. J'accomplissais volontiers les tâches pour lesquelles je percevais un salaire. J'offrais parfois à certains employeurs ou clients indélicats ma plus belle ironie, ma seconde peau, l'armure* pour me prémunir des coups bas, des litiges. Le plus clair de mon temps, je côtoyais une clientèle courtoise voire adorable. Puis une fois, une directrice parfaite pour une parenthèse enchantée à Saint-Germain-des-Prés.

Lorsque j'étais las d'un employeur, je partais en quête d'un nouvel hôtel où poser ma personne. Je me renseignais à propos de la réputation de tel établissement, de tel gérant, je lisais en diagonale les avis de clients contents ou mécontents et j'en déduisais une ligne directive, une cohérence dans le traitement des clients et des employés. Je devinais aussi à qui j'avais à faire lorsqu'un appel téléphonique ne m'inspirait pas confiance. À la faveur d'un entretien d'embauche sur l'avenue marseillaise du Président JFK, je me projetais, je m'imaginais accoudé à cet avant-poste* qu'est la réception, avec vue plongeante sur l'horizon, la Méditerranée. Il y a pire, avouez, comme lieu de travail qu'un comptoir avec la mer à perte de vue. L'idée avait fait son chemin pendant les deux mois où la directrice "Talent et culture[1]" (sic) m'avait promené. L'offre avait avorté. Pas rancunier pour deux sous, j'ai repris mes recherches et fini par trouver l'équipe qui me tient compagnie depuis trois ans maintenant. 

Avant que je ne m'installe à Marseille, j'avais caressé l'idée de travailler à Arcachon — alors fief de ma meilleure amie. Elle et moi avions bâti des châteaux en Espagne et imaginé passer nos vieux jours dans la même maison de retraite, à rire des mêmes blagues potaches, à ressasser les mêmes mèmes des Nuls, à écouter Bowie en cachette de l'infirmière pour elle, à écrire des billets de blog sur les farces faites aux résidents pour moi. Avant l'EPHAD, la retraite et avant la retraite, un contrat dans un des beaux établissements du Bassin.

À l'hôtel de charme Ville d'Hiver ou à la Co(o)rniche adossée à la plus haute dune* d'Europe, arrimée entre sable et pinède. À la Co(o)rniche, j'avais songé poser ma candidature pour... des pauses café, des pauses déjeuner, des pauses contemplation les pieds dans le sable avec vue sur le banc d'Arguin aux contours flottants, sur la pointe du Ferret, sur le Bassin d'Arcachon, sur l'Océan Atlantique. Des pauses rêvées en échange de mon temps et de mes compétences. Mais j'ai préféré jouer au client et me prélasser en compagnie d'amis, de cocktails et d'une vue époustouflante.


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* Participation à #IWAK (Inktober With A Keyboard), jeu proposé par Kozlika

lundi

2 pigeons qui dansent le pas chassé et 1 mouton à vélo



De retour d'une balade à vélo où je m'escrime, en danseuse, contre le mistral, je souffle comme un bœuf dans mon masque en tissu. Je ne suis pas le seul d'ailleurs à lutter pour ne pas tomber. Deux pigeons, sous l'impulsion d'une forte rafale, marchent en pas chassé. Une danse improvisée sur un bout de trottoir marseillais. Le volatile mal aimé m'apparaît soudain poétique. La dame croisée à un pâté d'immeubles plus loin, beaucoup moins. Tandis que je marmonne dans ma barbe un "Pfff, encore une qui n'a pas de masque", la dame me jette à la figure un "on n'est pas des moutons". Je me retiens de lui répondre "Pauvre conne !" Je préfère effacer l'instant désagréable de mon disque dur pour me concentrer sur la route. Puis le chemin menant à l'appartement où je manque glisser* sur un tas de feuilles mortes. "Oh de l'argent ! Beaucoup d'argent !", s'exclame l'enfant qui écrit ce billet aussi léger et inutile que la dame au masque autour du coude et les 10 500 monos[1] tombés du ciel. 

— Han ! mais c'est dégoûtant*, me direz-vous.
— Revenu à l'appart, j'ai imprégné de gel hydroalcoolique un chiffon en microfibre pour ôter de mon téléphone qui a pris la photo du faux argent le faux virus[2] qui enquiquine la dame croisée ce matin. 
— Bon, ça va. 


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[1] 1 mono (monnaie fictive utilisée dans la plupart des éditions actuelles du Monopoly et dans le Monopoly monde) vaut 1€, 1$ et 1£ (source)

[2] Ironie, hein. On ne sait jamais. Si l'équipe premier degré devait s'aventurer dans les méandres de ce blog, je préfère prévenir. 

* Participation à #IWAK (Inktober With A Keyboard), jeu proposé par Kozlika



samedi

Espoir


Mais que signifiait la photo qui illustrait le billet publié hier ? C'est un clin d'œil capillotracté. J'écrivais autour du mot jeter et cinq courgettes attendaient dans l'évier. Dans courgette, il y a cour et il y a gette. Jeter, jette, cour-gette. 

Ok, je sors, comme on dit sur les réseaux sociaux desquels on ne sort jamais d'ailleurs. 

C'est ensuite un jeu entre mon homme et moi-même. Un jeu totalement idiot mais j'aime les blagues potaches et les jeux totalement idiots. Parce que je n'ai pas beaucoup grandi. Le chef de la maison préparait hier un velouté de courgettes à l'aneth. 80% de courgettes 20% de fenouil. Le jus d'un citron, un gros oignon, 4 gousses d'ail, une cuillère de curry, une grosse cuillère d'aneth, sel et poivre (et l'eau de cuisson, un grand verre d'eau). Absolument succulent. Bref. Je m'amuse parfois à subtiliser un fruit d'une recette en cours et le remplace par sa copie en plastique (nous avons une coupe pleine de faux fruits). Et j'attends. Quand j'entends un "Oooooh" bougon et agacé, je sais que ma blague a fonctionné. Il a saisi le citron en plastique, l'a trouvé un peu bizarre, mais bon, peut-être était-il plus sec que d'habitude, m'a-t-il dit. Il l'a posé sur la planche à découper, s'est armé d'un couteau et a commencé à couper. En vain. J'entends le Oooooh ! exaspéré. Parce qu'il s'en veut d'avoir encore marché. Que dis-je, couru, galopé. Voilà donc l'explication bête comme chou de la photo des courgettes et du citron en plastique. 

Quel rapport avec le mot du jour que je suis censé évoquer ? Aucun. Ou si. Un peu. 

La petite Kimberley toujours présente en cuisine quand mon mec prépare, disons, le velouté aux courgettes sus-mentionné. Ou l'apéro, à l'instant, quand il découpe le "meilleur saucisson de France" d'après notre charcutière, rien que ça. Elle attend qu'un morceau tombe du plan de travail. On ne lui donne pas systématiquement. Pas envie qu'elle ressemble à une table basse. Mais parfois oui. Alors ce parfois lui laisse l'espoir* que quelque chose finisse dans son gosier. Bref, on la surnomme Espoir. 


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* Participation à #IWAK (Inktober With A Keyboard), jeu proposé par Kozlika