Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples. (Blog garanti sans écriture inclusive)

vendredi

22 v'là Georgette ou mon escapade à L'Estaque

Accordez-moi cette petite introduction. Car elle va permettre de publier ici plus régulièrement. Moins d'histoires, de rencontres, de chroniques à la gloire du verre à moitié plein. Et plus de verres à moitié bus, d'échanges impromptus, de promenades écrites ou photographiées.

La retour de ma vie, mon œuvre, mon blog.

Escapade improvisée à l'Estaque, quartier-village de Marseille mêlant bâtisses populaires et villas bourgeoises, restaurants attrape-touristes et cantines d'habitués, baraques à panisses et chichis frégis. Qui dit improvisé dit lacunaire. Qui dit première fois, dit fatalement clichés. J'y retournerai avec joie pour me perdre dans ses ruelles et comparer le Golfe de Marseille vu depuis L'Estaque peint par Cézanne en 1885 à la réalité de 2018.

En bateau1, Simone !

En bateau Simone !

La Bonne-Mère veille sur le Vieux-Port

Bleus

Votre dévoué serviteur

Arrivée à L'Estaque et nuages moutonnant

Callistemon viminalis et palmier flou

Les toits, la mer, L'Estaque

Devanture décatie ainsi qu'une voiture que vous ôterez mentalement pour profiter pleinement du cliché

Vue depuis la Place Maleterre

Une terrasse sur le bitume

22, v'là Georgette !

Une villa

Manche de balai, tapette et cordon électrique sur crépi

C'est l'heure du pastaga

Les chichis frégis de Chez Magali sont servis avec le sourire


Le plan de L'Estaque

Vous connaissez L'Estaque ? Vous y avez de bonnes adresses ou des bons plans ? À vous les commentaires ;-)

Infos pratiques :
* S'y rendre avec la navette maritime partant du Vieux-Port (détails, horaires et tarifs)
Durée approximative : 40 minutes.
* Et si vous n'êtes pas estaquéen, vous pouvez rentrer en bus : Bus 35, de l'Estaque à Joliette, c'est 20 minutes de trajet.

1 : Comme indiqué dans la réponse au commentaire de l'ami Éric, c'est vrai que la mention du bateau peut porter à confusion pour ceux qui n'aurait jamais ouï parler de L'Estaque, situé à l'extrême nord-ouest de la ville (16e arrondissement de Marseille). La navette maritime apporte un supplément vacances quand un trajet en bus n'offre qu'un voyage on ne peut plus banal par la route.


mercredi

Je suis passé par le parc



J'ai terminé ma journée de réceptionniste d'hôtel — commencé dès potron-minet, fini en début d'après-midi. Pris le métro pour atterrir à Cinq Avenues en un saut de puce, glané six emplettes, chocolats, tulipes, Patti Smith et Anna Gavalda, traversé le parc du Palais Longchamp pour rentrer à mon maison-doux-maison.

C'est un itinéraire que j'apprécie particulièrement, pour peu que l'accès de service soit ouvert et me permette de couper « à travers champs ». L'accès fermé, il me faut alors longer les dernières grandes cages vides de l'ancien jardin zoologique, traverser le parking, croiser la route d'un rat insomniaque, faire le grand tour. Fort heureusement, quatre fois sur cinq, les grilles de l'accès de service m'offrent la voie royale, le raccourci.

Nous sommes mercredi, jour des enfants et jour de vacances, double peine pour les parents impatients.

Un garçonnet inspiré ramasse un bout de bois et se fait gourmander par une maman grincheuse qui glapit : « Lâche ça, lâche ça, lâche ça, lâche ça. » Une fillette signale à sa nounou que le rapace en fibre de verre rose bonbon est cassé. Dans l'immense cage abritant des répliques d'animaux, les débris jonchent le sol. Pour ma part, je vois l'oiseau mordre la poussière de guingois depuis belle lurette. Aucun employé des jardins de la ville de Marseille n'a eu de sympathie pour le volatile déchu devenu déchet.

Je n'ai pas le temps de me poser dans l'herbe au soleil que deux fillettes s'approchent et me proposent de leur acheter des billets de tombola : « Le premier prix, c'est un gros gâteau.
— Un gros cadeau, la reprend sa camarade. Un hoverboard.
— C'est quoi un hoverboard ?,» dis-je.
Les deux gamines me miment l'engin. Plus par sympathie que convoitise, je leur achète deux tickets. Elles courent jusqu'à leur mère pour crier victoire; elles ont plumé de deux euros un nouveau pigeon.

Deux dames bras dessus bras dessous. La mère âgée clopine, la fille tient à la main une pelote de laine. Elles se chamaillent à propos de Facebook qui ceci qui cela.

L'âne apporte sa contribution, il brait.

Une coccinelle mutante escalade le brin d'herbe, déploie ses élytres, part explorer le monde.

vendredi

Amélia dans Ebdo

J'avais raconté sur ce blog ma rencontre impromptue avec Amélia. Vous étiez nombreux à trouver réconfortant qu'il existe encore des personnes professionnelles et bienveillantes. Bien plus qu'on ne croit et c'est heureux. J'avais apporté ce texte à la principale intéressée, comme si j'avais offert une boîte de chocolats, mais en lieu et place de sucreries, je lui remettais un texte et l'écho de vos lectures émues.

Ce billet trouve aujourd'hui une deuxième vie sur le papier et de nouveaux lecteurs, potentiellement entre 10 et 20 000 paires d'yeux dont l'entourage d'Amélia qui ne manquera pas de la découvrir sous les traits d'un attachant personnage de chronique. Et son directeur à qui elle pourra dire : Vous voyez ? Les clients m'apprécient, eux.

Merci à Amélia, merci à Ebdo, hebdomadaire garanti sans pub qui, au terme de 11 numéros, baisse le rideau. Bon vent à la future ex-équipe d'Ebdo qui a eu le courage de croire en une presse indépendante, différente.

Voici l'article mis en beauté par Ebdo :

Amélia dans Ebdo n°10 page 94

Lisez l'émouvant et formidable billet de Nicolas Delesalle. « Le cadavre du journal est à terre, mais sa folie est debout. Ses idées restent fortes. Les talents qui composent cette rédaction sont intacts. Ils s’exprimeront demain ailleurs. C’est une certitude » : Le désespoir est inutile.


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1. Le billet original : Amélia et ses dix bras ou le bon d'achat.
2. La suite, réponse d'Amélia : Où je ramène ma fraise, des tomates vertes et deux merveilleux cornichons (2e partie du billet)





jeudi

L'amie, mon homme, la rombière et moi ou le musée décrépit



La journée sans portable. L'amie Stéphanie, mon homme, la rombière et moi. Le géranium fatigué par l'hiver. Mireille Mathieu. Le cousin germain de l'édile. Le musée décrépit. Une voix d'humaine. Six ronds de flan. La journée mondiale du rire. Alexandre Vialatte.1



Il y a la journée internationale de la gentillesse, celle des amis, la journée sans portable, la journée de la saucisse Morteau et la semaine des quatre jeudis. C'est un dimanche que mon homme et moi avons célébré nos premières vingt-quatre heures sans internet. Nous voulions nous rendre compte à quel point nous étions devenus dépendants de la Chose. J'ai depuis désactivé toutes les notifications de toutes les applications sur le téléphone et la tablette —pollution sonore et mentale qui déconcentre et empêche le cours "normal" de mon existence. Par normal, j'entends : pas dérangé par un bip signalant un like, un message, un spam, un RT, une interaction formidable ou quelconque; autant de stimuli qui tour à tour gonflent l'égo, interrompent la lecture d'un roman, la contemplation du géranium abîmé par l'hiver, disloquent le silence. Attention, je ne dis pas qu'Internet est néfaste —la Toile est aussi un extraordinaire facilitateur de rencontres et de savoirs, je dis que l'usage que j'en fais est excessif.

Dimanche donc. Pas de téléphone, pas de télévision, pas de Netflix, pas de "Ok Google ! Quel âge a Mireille Mathieu ou bien qui a inventé l'eau chaude ?"

Nous optons d'abord pour une visite culturelle. Ce sera le Musée A. que la rumeur dit fermé depuis des lustres mais on dit aussi qu'il est ouvert. Notre chemin nous fait régulièrement longer la bâtisse et, les volets ouverts, la lumière aux fenêtres, nous suggèrent en effet que le lieu est accessible au public. Internet ne nous dit pas autre chose, horaires d'ouverture à l'appui.

Nous voilà, Stéphanie, mon homme et moi, tournant autour du pâté d'immeubles, cherchant un accès et pestant finalement contre notre naïveté. Notre amie qui, ne participant pas véritablement à notre déconnexion du Web, appelle ledit musée. Pas de répondeur, pas de message formaté, pas de voix électronique, pas de "le correspondant ou le numéro que vous cherchez à joindre est aux abonnés absents". Mais une voix d'humaine qui accueille notre requête :

— Mais enfin, Madame, dit la voix, le musée est fermé depuis Mathusalem !

Nous restons comme deux ronds de flan. Trois personnes, trois paires d'yeux = six ronds de flan. Tant devant notre bêtise —insister pour visiter le seul musée fermé de la ville—, que la situation. Il y a une dame dans l'édifice aux volets fermés ce dimanche, qui répond au téléphone, passe le balai sur les traces de pas laissées par les non-visiteurs.

On a ri ! Mais on a ri! Qu'est-ce qu'on a ri !

Deux semaines passent.

À la faveur d'une rencontre fortuite, mon homme parle à une dame qui, parce qu'ils sympathisent, lui raconte son histoire. Il était une fois le Musée B, prestigieux complexe de la ville, confié au cousin germain de l'indétrônable élu. On éjecte notre dame —appelons-la Alphonsine— et on lui propose un nouveau poste. Elle fait ses cartons et laisse sa place au cousin germain —appelons-le Gérard—, prend les rênes du Musée A et attend la prodigieuse inauguration, le lancement des travaux de rénovation. Les années passent. Elle attend toujours. C'est un crève-cœur. Les œuvres d'art prennent la poussière. Alphonsine prend racine et attend la retraite.

— Il y aura bientôt autant de poussière sur moi que sur les tableaux que renferme ce musée.
Mon homme finit par lui confier notre mésaventure et lâche :
— Nous sommes tombés sur une vieille rombière qui nous a dit : Mais enfin, Madame, le musée est fermé depuis Mathusalem.
Alphonsine rit. Qu'est-ce qu'elle rit2 !
— La vieille rombière, c'est moi.



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1. J'ai emprunté l'introduction par le menu à Alexandre Vialatte. C'est ainsi que le maître à penser de Pierre Desproges, le premier traducteur français de Franz Kafka, démarrait ses chroniques. Je ne saurais trop vous conseiller la lecture, relecture ou découverte de ses Chroniques de La Montagne (Ed. Robert Laffont, Collection Bouquins), un trésor de la littérature française où l'auteur contemple de son œil à la fois émerveillé et désabusé l'étourdissant manège de ses contemporains.
* L'Express : Alexandre Vialatte, entre espièglerie et gravité
* France Inter : Les chroniques d'Alexandre Vialatte, en compagnie de François Morel

2. La journée mondiale du rire existe. Sans blague. Le 6 mai, rions tous à gorge déployée.

lundi

Où j'enfile des perles de ma vie d'hôtelier

Si vous échouez par hasard ou pour la première fois sur cette ZAD1, vous apprendrez par ce billet que je travaille dans l'hôtellerie depuis Mathusalem, que j'y glane un salaire mais surtout de la matière à écrire. Sur le réseau social du petit oiseau bleu, je proposais un jeu en forme de clic.

Avertissement : en aucune façon, je ne prétends représenter par ce billet un métier complexe, éclectique, une industrie qui compte peu ou prou 158 000 salariés2. Selon la formule consacrée, le texte qui suit n'engage que son auteur.

https://twitter.com/MonsieurFraises/status/949621534829707264

A chaque clic sur le tweet précité, une anecdote ou info sur le métier d'hôtelier. Voici donc des petites infos au choix utiles, superficielles, piquantes mais toujours révélatrices de votre serviteur et de l'humain qui fréquente les hôtels.

C'est parti mon kiki.


1. J'ai commencé à bosser dans l'hôtellerie en cherchant les hôtels 3 et 4 étoiles de certains quartiers parisiens dans les pages jaunes, dans le bottin en papier :-) je n'avais aucune expérience dans le domaine, je cherchais un job alimentaire pour financer mes cours de théâtre.

2. J'ai travaillé dans une douzaine d'établissements, à Paris, en Dordogne, à Marseille désormais. Le turn-over est énorme à Paris et fait hélas partie des règles du jeu (difficulté du métier, horaires décalés et management souvent peu soucieux du bien-être des employés (euphémisme).

3. Comme à peu près tout hôtelier, j'ai joué au concierge, à la gouvernante, à la femme de chambre, au factotum, à la cafetière (terme consacré dans le métier qui désigne la personne en charge du petit-déjeuner), à l'assistant de direction.

4. Une anecdote sanglante. Un client s'est ouvert le crâne sur un coin de fenêtre. Cherchant l'aide d'un parent à l'autre bout de l'établissement, il macule de sang murs et portes de l'étage. Une fois le malheureux pris en charge par les secours, je m'arme d'un seau d'eau savonneuse, de produit, de gants, et nettoie l'étage pendant que ma directrice garde la réception. Le soir, des clients s'exclament, horrifiés : "il y a des traînées de sang sur la porte de notre chambre !" Dans mon empressement, j'avais omis de laver une porte.

5. J'ai hébergé : un présumé grand criminel de je ne sais plus quel pays africain en guerre + Paris Hilton + Petula Clark + Tilda Swinton + ...

6. Une petite chose inavouable : j'ai respiré à plein poumon, telle une midinette transie, le reste de parfum laissé dans l'oreiller sur lequel avait dormi l'auteur à succès Joël Dicker. Avant que sa chambre ne soit faite et qu'il revienne le soir :-)

7. A titre de comparaison, Paris et proche banlieue comptent environ 1 800 établissements. Marseille 130 dont une vingtaine maximum que je jugeais corrects, d'où ma difficulté à trouver chaussure à mon pied.

8. En quinze ans d'hôtellerie, j'ai accepté quatre invitations à dîner. A chaque fois, l'intuition m'avait dicté d'accepter car il y avait une véritable rencontre humaine à la clé.

9. J'ai échangé deux mots avec Paris Hilton : good morning. A la surprise générale #ironie, elle était complètement stone. Son arrivée (sans chihuahua) ainsi que son départ de l'hôtel ont été... épiques. Des caprices de star (de pacotille).

10. J'ai travaillé pour une foldingue qui harcelait moralement ses employés. En un an, j'ai vu douze démissions dans cet hôtel quatre étoiles d'une trentaine de chambres. Certaines de mes collègues venaient pleurer dans mes bras avant de commencer leur journée.

11. Dans les hôtels classiques ou prestigieux, on peut vendre la chambre deux fois en une même journée. 1/ En "Day Use" = généralement, du rendez-vous galant à la pause déjeuner. 2/ Au client lambda qui l’a réservée bien en amont.

12. Pour moi, le client le plus insupportable passera toujours après le client poli, gentil, qui ne fait pas de vagues et qui ne demande pas de surclassement.

13. D'ailleurs un hôtelier ne vous surclasse que parce que ça l'arrange. Ça fait plaisir certes mais ça l'arrange. La règle est valable pour tous les loueurs de véhicules de tourisme et utilitaires.

14. Une bizarrerie parmi d’autres : je déballe le sac de linge sale que le client nous confie, je sépare les chaussettes des vieux maillots de corps élimés. Sur chaque chaussette est cousue une étiquette. Un numéro pour chaque paire.

15. Une cliente saoudienne toute camouflée de noir, s'interroge (sous les ricanements de ses sœurs, cousines, amies et devant la mine imperturbable de leurs esclaves philippines) : Le Louvre ? C'est un magasin ?

16. Quand j’étais voiturier : le gars à qui je rends la jolie Porsche garée dans notre garage me tend une pièce de 1 euro. J'ai honte, me dit-il, mais je n'ai que ça.

17. Ça fait longtemps que le prix fixe n'existe plus. L'hôtellerie s'est mise au yield management. La même chambre peut se vendre jusqu'à trois fois plus cher selon la période. Pour la faire simple, c'est l'offre et la demande qui dictent la politique tarifaire d'un établissement.

18. Les groupes hôteliers survendent pour pallier les 10 % d'annulation (en moyenne). Résultat : le surbook, les clients qui se retrouvent délogés contre leur gré dans d'autres hôtels. Le cauchemar des réceptionnistes…

19. Une de mes plus jolies rencontres, avec Sarah qui m'invite à admirer les feux d'artifice et la Tour Eiffel depuis la terrasse de sa chambre : des smileys et des cœurs plein les mirettes.

20. J'ai travaillé dans du 3, du 4 et du 5 étoiles. Je préfère la simplicité des clients en 3 étoiles. Pas ou très peu de caprices en 3 étoiles. Le luxe fausse les rapports entre les gens.

21. Je ne compte plus le nombre de gens qui ont fait un caca nerveux parce qu'ils n'ont pas leur chambre tôt le matin. 1/ C'est 1 faveur que fait l'hôtelier s'il donne la chambre tôt. 2/ Souvent le type de chambre loué est occupé.

22. 3/ Dans les conditions de vente ou location, il est spécifié que le check-in se fait à 13h ou 14h ou 15h selon les hôtels. 4/ "À partir de" est une formule pour se prémunir en cas d'imprévu. 5/ Pour avoir la chambre à 7h du matin, réservez la nuit précédente.

23. Je me souviens d'un client odieux qui ne cessait de réclamer sa chambre tôt le matin. Je la lui ai donnée à 14h pile alors qu'elle était prête à 10h.

24. Vous réservez une chambre d'hôtel ? Faites vos recherches sur Booking, votre enquête sur Tripadvisor (sans pour autant tout prendre pour argent comptant), réservez en direct auprès de l'hôtel. Les meilleurs tarifs sont proposés par l'hôtel. (Les commissions prises par Booking, Expedia, Hotels.com etc avoisinent les 20 %).

25. Un film qui se passe dans un hôtel, que j'ai adoré : The Budapest Grand Hotel de Wes Anderson.

26. On a tendance à ne se souvenir que du con qui nous a pourri la journée. Pourtant, la majorité des clients sont cordiaux, discrets, voire adorables. 1/ La fillette qui fait la file derrière une ribambelle d'impatients, qui m'offre un beau cœur qu'elle m'a dessiné pour la St Valentin.

27. 2/ Les clients moldaves qui m'ont invité à boire le champagne dans leur chambre pour me remercier d'une faveur que je leur avais accordée. Nous ne parlons qu'en signes et en gestes. 3/ Stephanie, américaine, m'offre en guise de cadeau d'au revoir une boîte de macarons Ladurée.

28. 4/ Les innombrables clients qui me remercient pour les conseils ou les services rendus, je réponds que je ne fais que mon métier, que je suis gentil avec les gentils :) Vous êtes contents, je suis content, c'est simple comme bonjour.

29. 5/ Le professeur de UCLA qui, tous les soirs, m'apporte une délicieuse crêpe salée achetée au comptoir d'à côté. 6/ Le client ivoirien qui, à chacune de ses visites, offre à l'équipe un carton de mangues + goyaves + ananas + avocats.

30. 7/ Les clients qui deviennent habitués et qui te font la bise et te tutoient. 8/ La cliente espagnole qui te lit les lignes de la main et avec qui tu noues une relation épistolaire. Elle t'invite chez elle et insiste pour te rendre l'hospitalité.

31. Certains hôtels, généralement tous les 5 étoiles, offrent le "service couverture" : fin de journée, rideaux tirés, lit retapé, chaussons au pied du lit, lumières tamisées, chocolat ou gâterie sur l'oreiller, une revue ou une note personnalisée.

32. Le soupir excédé de la dircom qui reçoit des propositions à la pelle de blogueurs-instagrameurs qui voyagent gratos et font des photos où le centre d'attraction n'est pas l'hôtel mais leur petite personne.

33. Les clients qui partent sans un mot, sans prévenir la réception. Quand je parviens à en alpaguer un, il s'offusque de ma demande. "Bah oui, on a libéré la chambre." A la réception, nous n'avons pas encore de boule de cristal qui nous indique qui est parti et qui dort encore.

34. J'ai découvert un groupe fermé Facebook où 9 517 membres racontent les hauts, les bas, demandent un coup de main, ou postent une annonce. J'adore. Merci internet :)

35. Note à moi-même :p demander à mon amie et ex-collègue Catalina des anecdotes croustillantes sur le Crillon qu'elle a rejoint cet été.

36. J'ai travaillé une saison dans un château golf country-club. J'adorais me promener en golfette, barbe au vent, sur le vaste domaine.

37. J'ai écrit un billet se déroulant dans ce château. Avec le collègue le plus soupe au lait de France : http://desfraisesetdelatendresse.blogspot.fr/2017/03/arrete-de-raler-cest-contagieux.html

38. Les clients Booking qui se vantent d'être "genius". Comment leur dire que les avantages proposés par Booking ne coûtent rien à Booking mais sont à la seule discrétion (au seul bon vouloir) de l'hôtelier...

39. J'ai omis le détail qui tue et qui a initié cette longue liste :
Je ne comprends pas. Les clients qui partent sans prévenir ou s'excuser du caca (humain, je précise) laissé dans le lit. Sans penser à la femme de chambre qui, mortifiée, découvrira le méfait et devra nettoyer. #vismaviedhôtelier.

40. Quand je joue à Guess My Age ou googlise les clients & commande une soupe à l'oignon pour un Chef d'État : Le Chef d'État aux petits oignons

41. Vous avez séjourné dans un hôtel et tout s'est passé à merveille. Vous avez néanmoins une anecdote à partager, l'espace commentaires de ce billet vous ouvre les bras. Vous travaillez dans le secteur hôtelier et approuvez/désapprouvez/discutez ma liste ? L'espace commentaires de ce billet est à vous. Je ne publie ni les trolls, ni les amateurs de noms d'oiseaux.




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1 Zone à défendre, recommander, protéger, avec pour unique monétisation, le souci de transformer vos lectures en parts de marché optimistes, poétiques, va-comme-ça-peut mais toujours vive-la-joie.
2 Chiffre fourni par l'Organisation Mondiale du Tourisme (2010-2012)

dimanche

Les gens imparfaits ou nos courses au Monop'



Je vais vous raconter une histoire ordinaire. Celle de deux gars qui font leurs emplettes. D'un petit accident et de son issue, épatante et banale à la fois.

Les publications rageuses sur Twitter, Facebook etc inondent la toile. Le journaliste prend cette parole aigre pour évangile et son lecteur pour un consommateur. Tout le monde pousse son petit cri indigné. Sans recul, sans nuance, sans vérification. Rien ne va plus dans ce monde de merde, entend-on, lit-on. Je généralise Marylise ?

Ça se discute, mais pas ici. Je passe mon tour sur les polémiques à la mode et laisse les politologues/sociologues de bazar donner leur avis éclairé sur tout et n'importe quoi.

Pourquoi ce préambule ?

On se gargarise, l'écume au bord des lèvres, du train qui n'arrive jamais à l'heure mais évoque-t-on le train qui n'accuse aucun retard, parle-t-on des millions de petites victoires quotidiennes et anonymes sur l'adversité ? Existe-t-il un journal des bonnes nouvelles où l'on s'abreuverait de joies partagées au lieu d'en concevoir jalousie ou ressentiment ? Ou, à tout le moins, des journaux qui accepteraient de donner un point de vue plus nuancé, de relayer plus régulièrement ces minuscules et innombrables initiatives humaines, associatives. De mettre tout le talent et les énormes moyens matériels qu'ils usent déjà à nous faire croire que le monde est désespérant voire irrécupérable, au service de ces bonnes nouvelles, ou des gens imparfaits qui sont heureux imparfaits.

Bref.

Je vais vous raconter mon "train qui arrive à l'heure" du jour.

Armés d'un sac en papier chargé de notre repas emporté de chez Burger King, nous cueillons à la supérette Monop' quatre ou cinq ingrédients afin de nous préparer un repas plus sain pour le lendemain. Parvenu à la caisse, je n'ai pas le temps de poser le sac en papier que, crac, il se déchire, et nos deux gobelets pleins à ras bord de boissons gazeuses sucrées se répandent allègrement dans toute l'allée de caisses. Ni une ni deux, le caissier appelle à la rescousse une collègue qui déboule au volant d'une nettoyeuse de haute compétition, qui aspire notre méfait, lessive et nettoie. Le caissier vient à notre aide, se désole pour notre futur repas un brin trempé alors que nous nous confondons en excuses. Nous transvasons nos sandwiches et frites dans un sac en papier flambant neuf qu'il refusera de nous faire payer. Il nous propose même de nous installer à une de leurs tables pour savourer nos hamburgers, mais nous déclinons poliment l'invitation, réglons nos achats et saluons la jeune femme nettoyeuse et les trois gars du Monop'.

Pour être tout à fait honnête, je dois avouer que j'ai récemment étrillé Monoprix sur les réseaux sociaux pour une obscure raison. Par acquit de conscience et pour équilibrer le modeste débat, je me devais de féliciter publiquement ces anonymes travaillant pour la marque à l'apostrophe au 114 rue de la République à Marseille.

Aucun grommellement, aucune protestation méprisante quand nous avons salopé leur magasin. Ils n'ont pas sauté de joie mais ils ont su cacher leur déconfiture et nous entourer de prévenance, de gentillesse. Ma moitié et moi-même en sommes restés comme deux ronds de flan, convaincus sur le chemin que nous devions d'une manière ou d'une autre transmettre nos louanges à la direction de ce magasin, par e-mail, ou par la poste. Pour que ce train-ci continue d'arriver à l'heure.

samedi

Roger a dit bisous



Depuis quelques semaines, nous recevons à l'hôtel des appels anonymes. A la voix, aux gloussements à peine dissimulés qui font irruption dans la communication, je devine des ados oisifs, pas très au point sur leur fausse demande de réservation. Les appels reçus sont masqués. Las, je suggère à mon interlocuteur de s'acheter une vie ou de jouer à chat perché avec ses copains. Parfois je les mets en attente. Le temps qu'ils se lassent et raccrochent.

Et puis il y a Roger. Appelons-le Roger. Au sein de l'équipe, tout le monde a eu son lot de noms d'oiseaux, de menaces, de ta-mère-ceci ou ta-mère-cela.

Mon collègue Aurellien a le sens de la repartie que je n'ai pas. Il assaisonne l'animal de répliques aussi cruelles qu'inutiles car Roger ne se lasse pas : son répertoire d'insultes est inépuisable.

Mais le malheureux n'a pas pensé à masquer son numéro.

Je fomente une petite revanche. Sur Leboncoin, je mijote une fausse petite annonce et vends un iPhone pas cher. Je prépare une description aux petits oignons, ajoute la mention "pas sérieux s'abstenir". Sur AdopteUnMec et Badoo, je fabrique un profil aguicheur. Chaque fois, je donne son 06 en pâture. Nous inscrivons également son numéro pour tous les démarchages téléphoniques possibles et imaginables. Roger reçoit bientôt, on l'espère, on se bidonne d'avance, l'appel de sociétés de courtage, d'assurances, de banques, de voyantes, d'épavistes. Rira bien qui rira le dernier.

L'histoire prend brusquement un tournant étonnant.

Ce soir, Roger appelle. Aurellien décroche et active le haut-parleur. S'ensuit sous mes yeux ébahis une conversation aussi banale qu'hallucinante. Ils parlent de la pluie et du beau temps, de la cérémonie d'hommage rendu à Johnny.
- Je te laisse, j'ai du monde, conclut mon collègue.
- Je peux appeler demain ?
- Vers 7h ?
- Ok, bisous, bye.

Pendant mon absence, Aurellien me dit avoir réfléchi à la question, inquiet de jouer comme moi le jeu du harceleur, de répondre à l'agressivité par davantage d'agressivité. Il a pris Roger entre quatre oreilles, lui a expliqué pourquoi ses appels étaient méchamment inutiles, lui faisaient perdre son temps et son humeur. La lumière a jailli et Roger a dit bisous. Je me pince encore pour croire à cet improbable miracle : un pont jeté entre deux parties a priori irréconciliables.

Comme quoi tout n'est pas perdu.

lundi

Où je ramène ma fraise, des tomates vertes et deux merveilleux cornichons

Hier matin, quelque part à Marseille.

Sur la terrasse de l'appartement que mon homme et moi avons investi à Marseille, je sirote un verre de chardonnay, je songe au verre de bonheur, le joli nom du vin sud-africain que j'avais acheté au Cap et bu à la santé de l'amie qui m'avait aidé dans mon escapade en forme de coup de lune, au bout du monde. Bercé par la petite danse du store bleu et le tac-tac des rouges-gorges dans le jardin de la résidence, je pense aux petits riens que je moissonne chaque jour.

Cueillir les tomates vertes qui deviendront tarte salée, confiture ou chutney.

Troquer les outils modernes contre un bloc de papier et un stylo pour rédiger la lettre à une amie.

Me faire lire les lignes de la main par une cliente et la prendre dans mes bras pour lui dire au revoir prenez soin de vous.

Accepter la gentille invitation à s'abreuver au beaujolais chez Joëlle et Julia qui ont mis les petits plats dans les grands.

Boire le soleil du matin.

Humer le parfum d'une rose.

M'abîmer dans la lecture d'un roman.

Acheter une vieille boîte en fer verte et lui trouver un usage.

Me rouler par terre pour jouer avec la chienne.

Contre vents et marées, qu'il giboule ou qu'il mistrale, je continue de m'émerveiller des petits riens du quotidien, des premières fois à tout âge, des mêmes nuages qui rosissent ou s'effilochent sous mes yeux ébaubis.

Je ne manque hélas pas de maugréer contre le sombre cornichon qui jette n'importe quoi n'importe où, qui consomme à tout-va sans agiter son neurone, qui bouscule, qui insulte, qui se croit seul au monde, qui gaspille sa misérable et courte vie à pourrir celle des autres.

Pas plus tard qu'avant-hier au marché. Une dame et son toutou. J'interpelle la dame :
- Vous avez perdu quelque chose, dis-je, désignant le bel étron fumant de son compagnon à quatre pattes.
S'ensuit un dialogue de sourds. J'ai mis le nez de la dame dans le caca de son chien, elle se justifie, m'abreuve d'arguments de m----. Bah voyons, dis-je, faisons n'importe quoi, puisque d'autres comme vous salissent la voie publique, continuons.

Autour de nous, personne ne moufte. Je pisse dans un violon mais j'ai dit à la cornichonne le fond de ma pensée.

Au supermarché, en bas de chez-nous, un olibrius resquille et se retrouve en tête de file. J'ai la mauvaise idée de ramener ma fraise pour lui faire savoir qu'il y a quelques règles à respecter en ce bas-monde : dire bonjour, merci, et faire la queue comme tout le monde. Même dialogue de sourds.
- Les règles sont faites pour être enfreintes, éructe-t-il.
- Ah ?! Dans ce cas, pourquoi passer par la caisse ? Partez sans payer, dis-je sous le regard circonspect des deux caissières.
- Ah mais non, je suis voisin, fanfaronne le gars.
Les bras m'en tombent. Je les ramasse et je rentre chez moi.

Au diable la crétinerie. Au diable la crotte qui fait office de comprenette à la dame ou au gars. 

Revenons à nos moutons, revenons au goût des merveilles.

Je n'avais pas prévu de proposer à Amélia la lecture du billet précédent (lien). Je craignais d'empiéter, de surprendre et décevoir. J'improvise. Elle est débordée mais toujours professionnelle et cordiale. Dans la file qui mène à son comptoir, j'ai derrière moi quatre ou cinq clients qui trépignent d'impatience. Mon tour venu, je dis bonjour comment allez-vous ? Elle répond ça va bien merci; comme vous le constatez, comme d'habitude, rien ne fonctionne. Je parle à voix basse : j'ai écrit une petite chronique où vous apparaissez, je vous rassure, je n'ai mentionné ni xxxxxxx ni xxxxxxx. Je peux vous l'envoyer par mail ? Un immense sourire illumine son visage. Elle ne sait comment me remercier, se dit très touchée, elle a hâte de lire ça.

Les emplettes sous le bras, je m'en vais m'asseoir à une table de café pour poser sur le papier le brouillon de ce billet.


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Mise à jour 23/11
Amélia a lu Amelia et ses dix bras ou le bon d'achat et m'a laissé ce message :
Laurent bonsoir,
Je vous remercie pour tout ce que vous avez si bien dit. Je suis flattée et aussi touchée par cette attention toute particulière que vous m'accordez dans votre blog.
Je suis toujours soucieuse du travail bien fait et là, je me dis que ce n'est pas vain. Mille mercis et au plaisir de vous revoir.
Amélia

Thierry m'a envoyé un message via l'outil de messagerie en colonne de droite de ce blog :
Bravo, je viens de lire le clin d'œil sur Amélia et c'est très juste. Je suis au même magasin et c'est un livre complet d'anecdotes que vous pourriez réaliser sur notre clientèle. Il y a de quoi se régaler ou partir en dépression tous les jours. J'adore ce clin d'œil, merci, ça fait du bien !
Cordialement,
Thierry


mercredi

Amélia et ses dix bras ou le bon d'achat





Je vais vous raconter une petite histoire de ma vie ordinaire. Ceux qui sont intolérants non pas au gluten ou au lactose mais à la gentillesse, à la bienveillance, voire à la simplicité des gens et des choses, passez votre chemin.

Mon chemin, ce matin, devait se faire à pied. Vingt minutes pour me rendre à la grande enseigne dont je vous narre un minuscule épisode dans deux paragraphes. J'ai finalement opté pour le vélo en libre service qui me tendait le guidon en bas de la rue. Ce furent donc dix minutes barbe au vent et bon d'achat dans la poche de mon blouson.

Je dis bonjour à Amélia qui tient l'accueil de cette grande enseigne que je visite régulièrement depuis mon installation à Marseille. J'ai tout de suite accroché avec Amélia. Professionnelle, rapide, efficace et excessivement aimable mais sans jamais une once de mièvrerie. Elle est d'un calme et d'une douceur qui tranchent avec sa rapidité, son efficacité. Vous me direz, l'un ne va pas sans l'autre, vous aurez raison et Amélia en est la preuve vivante. Avec toujours un trait d'esprit ou un mot gentil.

Fourrageant dans mes poches de blouson, de pantalon, je cherche le bon d'achat que j'étais venu dépenser. En vain. Je me souviens de ma main sur ce bout de papier dans une poche que, bêtement, je n'avais pas zippée. Autant l'emporte le vent.

Je tente ma chance auprès d'Amélia qui est débordée et lui demande : avec ma carte de fidélité, vous n'avez pas moyen de le réimprimer ? Une grimace signifiant j'aimerais bien mais je ne peux pas déforme son visage. Las, je dis tant pis pour moi, je n'avais qu'à faire attention. Je lui tends mes achats. C'est un accueil qui fait office de caisse, elle scanne les articles, répond au téléphone, appelle au micro Jean-Christophe du rayon bidule à rejoindre son rayon bidule, demande à Olivier passant par là d'arroser s'il te plaît les plantes qui font peine à voir. Et si ça ne me plaît pas ? Eh bien tu le fais quand même, lui rétorque-t-elle tout en farfouillant dans son ordinateur. J'ai compris qu'elle avait décidé d'enfiler son habit de magicienne pour faire réapparaître mon bon d'achat disparu. Amélia continue d'agiter ses dix bras pour satisfaire le maximum de clients. Elle dit non fermement mais avec pédagogie. Elle dit oui avec plaisir bonne journée madame. Elle rappelle Jean-Christophe qui est toujours attendu au rayon bidule.

Puis elle finit par sortir de son chapeau de prestidigitatrice le bon d'achat de onze euros que le vent m'avait raflé. Elle m'adresse un sourire énigmatique, candide et me dit posément : "Je n'ai rien fait, ok ?" Je réponds avec un clin d'œil et la remercie discrètement, si tant est qu'un clin d'œil puisse être discret.

Le plus incroyable dans cette histoire ordinaire, c'est qu'en rentrant, à pied cette fois-ci, parcourant le kilomètre et demi séparant la grande enseigne de mon domicile, sans follement chercher, j'ai remis la main sur le fameux bon d'achat portant nom et prénom de votre serviteur qui avait échu sur un coin de trottoir (le bon d'achat, pas votre serviteur).

La prochaine fois, j'offrirai peut-être une boîte de bonbons à Amélia. Ou le lien de ce billet de blog. Ou les deux.


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Mise à jour 21/11
La suite : Où je ramène ma fraise, des tomates vertes et deux merveilleux cornichons.


Le vieux monsieur au caddie customisé


Ce Gif n'a presque pas de rapport avec le billet qui suit

Mercredi matin, quartier de la Timone, à Marseille.

Les interminables files d'attente aux caisses de supermarché ne plaisent à personne. Les clients rouspètent. Les caissières respirent le nuage toxique d'ondes produites par les jérémiades ou par l'impatience collective, silencieuse, refoulée. L'employée nous signale soudain qu'à l'autre bout de l'allée une collègue vient d'ouvrir sa caisse. Personne ne bouge. Elle souffle son mécontentement. Les gens sont flegmatiques, détachés, ou pas tout à fait réveillés. C'est peu commun mais j'aime les files d'attente. Pour l'activité qu'elle propose : la rêverie, la contemplation de mes pairs, des paniers toujours dégueulasses, des produits frais déposés à la va-vite et qui finiront hélas à la benne, des ingrédients longs comme le bras des bonbons séduisant le chaland sur sa dernière étape avant la sortie, des stars de pacotille figurant en une des magazines télé. Ou la conversation avec mes compagnons d'attente.

J'offre au vieux monsieur de passer devant moi. Même cabossé par la vie, il ne se départit pas d'une bonhomie communicative. Il pose sur le tapis ses deux articles, des chips et une grappe de raisins et me montre, fiérot, le caddie qu'il a bricolé. Il a ajouté deux roues sur le devant pour faire office de déambulateur et lui éviter ainsi de s'encombrer de béquilles. Il a lesté l'avant d'un kilo de plomb pour l'empêcher de basculer. A l'arrière, un siège qu'il déplie pour s'asseoir quand il veut faire une pause sur son trajet du retour. Il accroche un clignotant de chaque côté, un rouge puis un blanc. Je le félicite pour son ingéniosité, lui signifie que je garde volontiers son idée pour plus tard.

A la sortie du supermarché, nous échangeons encore quelques mots, il me dit qu'il va acheter son journal, papoter un peu avant de rentrer chez lui à deux pas, il prend congé de façon sonore en actionnant un klaxon Mickey, dernière surprise logée dans son caddie customisé.




La dame avec une chiffonnade de plastique sur la tête

Une pensée dans ma rue, Paris

Mon humeur paresseuse butine les bribes d'un tableau démesuré, sombre et chatoyant à la fois, la poésie de minuscules instants volés. Au détour d'une impasse, un plant de persil partage l'asphalte avec un mégot qui a poussé là par l'opération du Saint-Esprit. Vagabonde, une boule plumeuse de pissenlit vole au vent, se poserait presque sur l'épaule de la dame couronnée d'une extravagante chiffonnade de plastique, rue Bréa. Au lieu d'attendre au salon de coiffure que la chimie n'opère, la dame sirote un verre de cidre à la terrasse de la crêperie attenante. Je parcours deux petits kilomètres à vélo jusqu'à la rue Mouffetard, je me laisse porter jusqu'à la boutique de vrais-faux souvenirs parisiens fabriqués en Chine, la bien-nommée Obj'ai trouvé. Je trace encore ma route et chine un je t'aime sur un mur défraîchi de la rue de Sévigné. Je glane un C'est l'été, j'en d'août écrit à la craie bleue sur un trottoir de la rue Lamarck. J'attends des amis et j'observe mes voisins de tablée. Il lit Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar, elle lit France-Dimanche. En couverture Johnny Hallyday refuse de s'alimenter. Je me serais peut-être abîmé dans l'empathie si mes amis n'avaient brusquement paru. Nous buvons la bouteille de vin blanc de l'amitié. Elle porte en bandoulière le soleil pour sourire et un sac brodé de fleurs et d'une maxime naïve comme je les aime : La vie est belle. En rose, évidemment.

La vie est belle, par Danielle

vendredi

Des smileys et des cœurs plein les mirettes





Sarah s'est vue mourir. Un matin que je travaillais à l'hôtel où elle séjourne avec Michel depuis quelques semaines, elle happe mon attention alors que je suis occupé avec d'autres clients. Elle ne se sent pas bien, pas bien du tout. J'abandonne mes clients pour accompagner Sarah jusqu'à sa chambre. Elle tousse à s'en faire péter les poumons, elle peine à respirer. Elle s'allonge sur le lit, je lui tiens compagnie le temps que Michel nous rejoigne et prenne le relai.

Nous appelons les secours. Qui arrivent assez vite et c'est heureux. Sarah me demande si l'on peut emprunter l'ascenseur de service pour éviter les regards indiscrets. Je l'accompagne jusqu'au véhicule des pompiers. Elle manque s'étouffer mais entre deux quintes de toux, elle s'écrie : ne me lâchez pas, s'il vous plaît, je vous en supplie, Laurent, ne me lâchez pas. Je lui tiens la main, la réconforte à ma façon, maladroite mais sincère.

Sarah est revenue des urgences, elle y a passé quelques nuits blanches. Elle va mieux.

Elle m'offre de contempler les feux d'artifice avec Michel depuis la terrasse de leur suite. Je décline l'invitation. Pour plein de raisons idiotes.

Quand Sarah passe à la réception c'est un sourire rayon de soleil et une bise claquée de la main envoyée avec candeur et générosité à l'équipe présente. J'ai changé d'avis. J'ai accepté de rejoindre mes clients qui retournent le don d'hospitalité au réceptionniste dont c'est le métier.

- Je ne sais pas pourquoi. Je n'osais pas, lui dis-je. Par timidité peut-être.
- Tout ça c'est des conneries, rétorque-t-elle en balayant mes arguments d'un revers de la main.
- C'est exactement ce à quoi j'ai pensé quand je vous ai envoyé ce SMS.

C'est le grand soir du 14 juillet, elle part faire quelques emplettes et me le signale d'un clin d'œil complice. Mes yeux pétillent d'anticipation. Sarah revient une baguette de pain sous le bras. Devant mes collègues et d'autres clients perplexes, elle rompt le pain et me tend le quignon tout chaud que je grignote vite fait.

Sur leur terrasse, à boire et à manger. Et la Tour Eiffel qui va emplir les mirettes des 500 000 spectateurs massés sur le Champ-de-Mars, jeter de la poudre à nos yeux éblouis, des feux d'artifice en forme de smileys et de cœurs, trente minutes de joie partagée. 

Bras dessus bras dessous, Michel à sa gauche et moi à sa droite, Sarah s'émerveille de tant de beauté. Elle m'apporte régulièrement un bout de pain surmonté d'une tranche de saucisson, elle remplit mon verre. Telle une petite fille de huit ans, elle tricote les superlatifs, fait des wow, des c'est-magnifique, des qu'est-ce-que-c'est-beau, elle partage son bonheur d'être en vie et en bonne compagnie.

Nous refaisons le monde et mettons Paris en bouteille jusqu'à trois heures du matin.



mardi

Voisin, voisine, pas tranquilles

Je croise sur son napperon une part de pizza qui se dore l'anchois au soleil.
 
Je n'habite pas encore à Marseille mais j'ai déjà adopté des voisines, celles de mon ami.

Mon ami et ses drôles de dames de voisines qui activent parfois le plan anti-cafards et se chargent à tour de rôle de faire déguerpir les squatteurs du hall d'immeuble qui par leur caquetage, leur fumette, jour et nuit, nous empêchent de lire de dormir ou de penser.

Les voisins se suivent et ne se ressemblent pas.

Le vieux cornichon de l'étage en-dessous qui déplace ses meubles ou lance une lessive à 4h du matin. Quand on lui dit bonjour il aboie : quoi ! me parlez pas, je me mélange pas avec des gens comme vous. On l'a surnommé le vieux qui attend la mort. C'est pas sympa mais c'est comme ça.

Le voisin patient occasionnel de l'hôpital psy d'à côté qui hurle sans relâche sur son ectoplasme de mère ou supplie sa voisine de lui prêter 2€.

Le gros tout nu d'en face.

Ou le voisin dont je ne connais pour le moment que les sommations à ses rendez-vous galants : "Alleeeeeez ! Fais-moi un bisou !"

Le gars du quartier qui te propose d'acheter les déjections de ton chien.

La nana pas tranquille qui demande si tu as mis des agrafes dans le courrier que tu t'apprêtes à poster. Elle a peur des agrafes. Elle préfère les trombones.

La voisine joviale qui découpe sur les cartons de pizza les "bons pour" et invite ses voisins chez Zazza. On sirote du rosé frais on grignote des pizzas, on cancane sous le chant des cigales qui "s'époumonent" pour couvrir le tohu-bohu de la circulation boulevard Baille.

La même voisine qui brique l'entrée de l'immeuble parce que le bailleur 13 Habitat pour ne pas le citer n'envoie plus personne depuis trois mois. Le même bailleur qui demande un devis pour le remplacement de deux ampoules. Un devis !

La gentille dame qui m'envoie des sms pour dire "c'est lundi, bises" ou "c'est mercredi, bises" ou "il va pleuvoir, bises" ou me suggère d'emporter une cigale dans ma valise pour Paris. Je la croise qui se bidonne en tapotant les sms qu'elle m'envoie. Elle me raconte ses courses, la planche à repasser qu'elle a laissée à mi-chemin chez le marchand de fruits et légumes. Il fait trop chaud. Elle est déjà chargée comme un âne. Je vais la lui chercher.

Je croise sur son napperon une part de pizza qui se dore l'anchois au soleil.

Chez le maraîcher, on me voit traverser la boutique une planche à repasser sous le bras et on taquine le patron : j'ignorais que tu vendais des meubles.

dimanche

Les mains de mon père


Ces mains ont semé planté bêché cueilli pétri,
Elles ont ramassé des cèpes, les ont cuisinés,
Ces mains ont chassé pêché ramé écrit construit,
Elles ont aimé ses frères, sa sœur, ma mère,
Il s’en est fallu de peu pour qu’elles ne touchent plus,
et n’essuient plus de larmes.
J’ai effleuré ces mains sur un lit d’hôpital,
j'y ai puisé la force de continuer à vivre, aimer et rire.

Papa, ce poème, tu ne le connaissais pas.
Les mots qui l'irriguent sont une preuve de l'amour que je te porte.
Une sorte de rempart que j'érige contre la maladie qui t'abîme.
Ce que je vais te dire te semblera bien naïf, venant de moi, un presque jeune homme bien portant, qui ne connaît pas, comme toi, dans sa chair, dans son âme, la souffrance, la privation de ses capacités d'antan...

Mais je te le dis avec amour :

Tu es vivant, tu as sous les yeux, auprès du cœur une femme, deux enfants, trois merveilleux anges que sont tes petites-filles, un jardin que tu ne pourras certes pas modeler entièrement selon ton désir mais qui te réserve ses éclats de surprises, de bonheur. Tu as à portée de main ces mésanges, rouges-gorges et chardonnerets, que tu guettes du coin de l'œil, cette chatte que tu as apprivoisée et qui accourt à ton approche des arbres fruitiers endormis. Ce jardin ou un autre. Ces ingrédients qui attendent de se frotter à ton inventivité, ton talent de cuisinier.
Et les millions d'instants qui éveillent ton amour de la vie et ton âme d'enfant.

Aujourd'hui je reprends ce texte et tu n'es plus là,
Je pense à toi.