Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.

dimanche

Kiki et les Tic Tac


49 secondes de campagne

C'est un instant de campagne que je partage aujourd'hui avec vous (vidéo ci-dessus). Un grillon que ma sœur Sophie a enregistré chez ma mère. Quarante-neuf secondes qui me sortent du confinement et m'emportent en enfance. Quand, chaussé de mes bottes en plastique vert caca d'oie, j'arpentais les fossés humides en quête de faune et de flore, de têtards à mettre en bocal. Des amphibiens qui échappaient fatalement à mon observation — on ne m'appelait pas Laurent-la-lune pour rien —, qui devenaient crapauds hors du bocal, à la fraîche sous les plants de haricots verts et de pieds de tomates plantés par mon père.

Le parfum des feuilles de tomates ou le chant du grillon sont mes madeleines de Proust.

Au-delà de la ferme où l'on se ravitaillait en lait frais, une route interdite que je traversais malgré tout. De l'autre côté, mon Far West, un sous-bois, un tunnel qui serpentait sous le village, une maison abandonnée où je cherchais des trésors, et une petite route qui descendait à pic et longeait la Dordogne. Sur le bas-côté, je coupais à pleines mains de belles brassées d'herbe pour nourrir mon cochon d'Inde Kiki.

Je me revois offrir à ma voisine des Tic Tac au chocolat. J'avais fourré les crottes de Kiki dans une boîte de Tic Tac vide. Oh l'expression sur le visage de ma voisine ! Perplexe. Puis furieuse quand je lui ai avoué mon forfait.

C'est fou ce que le chant d'un grillon et le confinement peuvent produire comme souvenirs : un cochon d'Inde et des bonbecs aussi saugrenus qu'immangeables.


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Note : L'émission du chant est réalisée en soulevant obliquement les deux élytres. L'élytre droit, qui porte sur sa face inférieure la râpe stridulante ou archet (alignement de dents lamellaires), recouvre toujours l'élytre gauche pour frotter son grattoir ou chanterelle. Deux zones membraneuses, la harpe et le miroir, amplifient les sons émis. Le grillon est ainsi droitier, à l'inverse de la sauterelle. Les grillons désensibilisent leur système auditif pour ne pas être assourdis par leur propre chant.
(Source : Wikipédia)

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Navets, cannelés et polenta !

L'ombre du R qui illustre le billet précédent

Dimanche. 14h et des poussières de pollen. C'est presque un jour comme un autre. Accoudé au balcon côté jardin, je poursuis l'observation paresseuse de mes voisins. Assise sur un coin de murette, une mère a posé une ribambelle de sacs, des bouteilles, un gros camion jaune en plastique et un tube de bulles de savon dans lequel elle puise de quoi émerveiller le plus petit de ses enfants. Sur l'immense terrasse en béton de l'immeuble d'à côté, une table de ping-pong résonne du silence des balles qui n'ont pas heurté sa surface depuis belle lurette.
En attendant la fin du confinement pour jouer avec ses invités éparpillés, la jeune locataire se dore la pilule sur une serviette de plage rose ornée de flamants jaunes.

41 jours de confinement, 4 romans dont 2 coups de poing (La Vraie Vie d'Adeline Dieudonné, Né d'aucune femme de Franck Bouysse), une multitude de films et de séries (Unorthodox, À Couteaux tirés, This is us, Deux moi, Tales from the Loop) et beaucoup de navets (Mon inconnue, Mon chien stupide, The Dead Don't Die duquel je sauve les apparitions de Iggy Pop « Café ! » ou de Carol Kane « Chardonnay ! »). 41 jours que j'ai regardés passer comme la vache regarde défiler les trains, stoïque. Je n'ai vu du pays que dans mes lectures et les films que j'ai vus. Je me suis souvent frappé le front d'effarement devant la pandémie de bêtise, qu'elle soit le fait de puissants ou de badauds. J'ai préféré me noyer dans l'admiration béate de mon homme qui agrémente ou invente des recettes, muffins salés de polenta aux olives et au thon ou cannelés à la feta. Qui replante les barbes de poireaux pour en faire de nouveaux. Qui bouture à foison. Qui dépanne en douze minutes et à distance une collègue quand une équipe de techniciens met deux heures pour échouer.

De mon côté, je fais les courses, je sors les poubelles, j'écris « entrez bonne compagnie » aux craies de couleur sur une ardoise, je jette Vavache à Kimberley et je baye aux corneilles.


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mercredi

Un peu d'R


Un temps de Parisien enveloppe Marseille d'une ouate épaisse et grise. Ça change des 300 jours d'ensoleillement par an dont on se vante par ici. Il faut arroser le peu d'espaces verts que compte la ville, tremper le massif des Calanques qui respire un peu, sans humains, doucher l'empressement des promeneurs, remiser temporairement shorts et sandales. Mes deux voisines de l'immeuble d'à côté, au troisième, côté rue, côté soleil habituellement, n'exposent plus leurs rondeurs constellées de tatouages. Devant la supérette en bas de chez nous, on fait crisser sur le bitume détrempé ses claquettes-chaussettes, on ne s'embarrasse pas d'élégance, on s'emmitoufle dans sa couverture ornée de Mickeys, on tire sur sa laisse, on attend sa maîtresse, on picore des miettes de pain, on esquive les coups de pieds, on bat des ailes. La petite m'emmène dans l'impasse, elle aboie après le chat qui nous observe, imperturbable. Pendant qu'elle cherche l'inspiration, j'aperçois un bout de câble enroulé autour d'une ligne électrique, j'y vois un R majuscule auquel je peux accrocher les restes des mots ribambelle, ravigotant, remue-méninges, retrouvailles, rigolo, roudoudou. Ou rêver.


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dimanche

La vie (confinée) en rose


Je le porterai à l'hôtel avec une cravate verte

La gentille voisine, Shajan, qui nous avait offert des cannelés et des madeleines maison, a cousu pour ses enfants, des amis, ses voisins, des masques en tissus mais aux normes Afnor, suivant scrupuleusement les patrons proposés par quelque site expert en la matière. Nous n'attendrons pas que les autorités nous fournissent en "masque grand public" pour répandre nos probables miasmes et braver le risque dans les transports en commun ou au supermarché. Ma moitié télétravaille du lundi au vendredi, je chôme partiellement du lundi au lundi, je lis, j'écris, je tourne en rond, je sors la petite, les poubelles et de moi-même. Je continue d'observer mes pairs, le voisin du quatrième qui déambule le matin de 8h à 9h, parcourt le labyrinthe que dessinent les plates-bandes, va et vient, imperturbable tel le hamster dans sa roue, bute contre la murette en fin de course, croise la voisine du troisième qui agite ses bâtons de marche, clic-clic clic-clic sur le bitume, clic-clic clic-clic en écho dans le virage, clic-clic clic-clic rien ne l'arrête. Elle songe aux livres qu'elle a sortis des cartons pour les mettre à disposition du voisinage sur les boîtes aux lettres dans l'entrée. Je sais que c'est elle, la dame du sixième me l'a dit. L'affiche qu'elle a placardée propose de tuer le temps long en prenant un roman sentimental pour chez soi. Quelqu'un y a posé son commentaire "super idée" assorti d'un cœur. Quelqu'un d'autre s'est piqué de dessiner un cercle à la craie rose autour des déjections canines au pied de l'immeuble. Un coup de craie vengeur mais rose, accompagné d'un point d'interrogation, inquisiteur mais rose.


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mardi

Pour le meilleur et le sou(pire)


Je m'étais déjà penché sur la gymnastique mentale qui m'oblige à ne pas m'attarder sur les raisons, minuscules ou pas, qui font que le monde ne tourne pas rond, ou plutôt à remplacer chaque bouffée négative, chaque nom d'oiseau ravalé, par une pensée positive, poétique, bienveillante. La triste période que nous traversons ne donne pas à voir le meilleur en l'humain et c'est un doux euphémisme. Me courent sur le haricot, les éditocrates confits d'arrogance qui disent ce qu'il faut penser, ce qu'il faut faire sans s'être mis deux minutes dans la peau des gens qu'ils jugent ou conseillent. Me hérissent le poil, les ministres, les apôtres du capitalisme, les conseillers, autant de poulets sans tête qui continuent de galoper dans la basse-cour, de radoter des éléments de langage, des doctrines absurdes. Pauvre quidam obéissant, je renseigne scrupuleusement mes attestations de sortie dérogatoire pour satisfaire les besoins naturels de la petite, matin et soir ; je respecte scrupuleusement le confinement, je ferme les yeux sur la vingtaine de promeneurs que je croise en cinq minutes un lundi après-midi de Pâques, sur leurs raisons probablement fondées, qu'en sais-je ; sur les rues environnantes jonchées de déchets, de déjections canines, de canapé défoncé, de frigo disloqué. Je me dis que non je n'ai pas entendu ce gars qui se vantait au téléphone d'un apéro clandestin chez ses potes, je ne dis rien à l'ami qui a bravé l'interdit pour faire du tourisme, je soupire, je ne veux pas entendre ses arguments en carton. Les raisons de s'agacer, de désespérer, sont multiples. Celles d'être optimistes ne se sont pourtant pas évaporées. À ce tableau peu ragoûtant et incomplet, il manque, c'est certain, toutes les bonnes actions, les solidarités qui ne font pas de bruit, les actes civiques qui ne se voient pas, l'altruisme sans fanfare.

À ma philosophie positive bricolée à la petite semaine, il manque les coquelicots que j'ai pris tout à l'heure en photo, alerté par l'incongruité des fleurs parmi les détritus, et que la petite Kimberley a reniflés, attirée par l'odeur laissée par un de ses collègues à quatre pattes.


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samedi

Ce sont les petits riens qui font toujours du bien



Quand je me pique d'écrire à mes abonnés, je sors ma boîte à outils (sendinblue) et j'improvise une infolettre. Elle n'est ni automatique, ni régulière. Je l'adresse aux quelques 200 confinés qui ont renseigné leur adresse électronique dans le formulaire "s'abonner" puis validé la procédure en bonne et due forme (en bonnet difforme, comme je l'ai lu un jour sur un forum). Au fil du temps aujourd'hui élastique, des messages, des échanges, des questions, des remerciements. Pas encore de troll, dieu merci, mais je saurai leur dire d'aller voir ailleurs si j'y suis et d'y rester. J'ai récemment interrogé ces 200 lecteurs. En ces temps inquiets, quel est votre petit bonheur ou réconfort quotidien ?

Voici six réponses que j'ai choisi de publier :

Je suis confinée seule chez moi à Bordeaux centre, près de la place de la Victoire. Une des choses que j'aime en ce temps particulier est : réfléchir au menu du jour en fonction de ce dont je dispose, de mes envies, préparer le repas et, pour finir, me régaler.  — Chantal

Mes petits bonheurs du jour : Lire ton billet ;) Dîner avec mes garçons (19 et 22 ans) + leurs deux amis (18 et 22 ans) et je leur demande de me raconter leur journée. On parle lecture, jeux videos, bêtises vues sur les réseaux sociaux, et j’essaie de les motiver à faire du sport dans le jardin ! — Marie-Hélène

J'habite au centre ville un appart avec une petite terrasse qui donne sur des jardins. Chaque matin au lever, j'ouvre la porte-fenêtre et j'écoute le chant des oiseaux dans les haies et les arbres. Il y a des moineaux, des merles, des mésanges, des pinsons, des rouge-gorges.
— Ben

Ce qui me fait plaisir chaque soir, c'est ce moment de vie à 20h sur les balcons pour applaudir, taper sur des casseroles, crier bravo à tous ceux, soignants et travailleurs en première ligne. Je vis ce moment également comme une façon entre voisins de se dire « on est là, toujours vivant ». Il y a aussi l'écriture, le yoga, les Skypéros ;)
— Laure

J'aime quand la chienne chahute dans sa cabane parce qu'elle est contente.
— Laurent

Avoir mon appart tout propre, un peu comme si je prenais ma revanche sur le virus que je ne peux contrôler. Je contrôle la propreté de ma maison. C'est un peu idiot comme réconfort, mais c'est la réalité. Ce qui me fait du bien, ce sont les concerts de M en live sur Instagram tous les jeudis. J'oublie pendant 1h ce qui me tracasse et je chante à pleins poumons !
— Fanny

Et comme le chantait Pauline Ester,
« Ce sont les petits petits petits petits petits riens 
Qui font toujours du bien 
Ce sont les petits petits petits petits petits riens 
Sans lesquels on est rien ». 

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* Les petits riens (paroles : Pauline Ester - musique : Frédéric Loizeau), extrait de l'album Le monde est fou (1990). À moins de détenir physiquement l'album, vous ne pourrez écouter en ligne la chanson mentionnée dans le billet. Je vous propose néanmoins d'écouter Il fait chaud, chanson pour laquelle j'ai une tendresse.

* Le journal de bord dans sa continuité → Journal tendre d'un confiné

jeudi

Bon pour 1 jour complet de légèreté non remboursable

Je paraphrase Martin Winckler : tout ce que fait Clémentine Mélois me met en joie. 

Aujourd'hui, j'emprunte le Bon pour 1 jour complet de légèreté non remboursable de la plasticienne Clémentine Mélois dont je suis le travail décalé et délicieusement érudit (ses couvertures d'œuvres littéraires à sa façon sont une source inépuisable d'émerveillement et de sourires). Je vous propose donc ce bon pour réflexion et pour illustrer le billet superficiel et léger qui suit.

Comme presque 7 millions de salariés, je perçois 85% de mon salaire pour rester à la maison, indéfiniment. Tant que l'argent magique (qui n'existait pas) continuera de couler à flots. Pourvu que ça dure (ou pas). Je suis payé pour :

- Contempler chaque jour ce bout de mer Méditerranée qu'il m'est donné d'apercevoir au loin
- Écrire à la craie des messages sur mon ardoise d'écolier
- Participer aux brèves de bistro entre copains sur Twitter
- Arroser le camélia
- Me couper les ongles en épiant une procession de fourmis
- Pousser les portes de la Comédie-Française depuis mon canapé
- Prendre des nouvelles des 4 rangs de petits pois semés par ma mère
- Lire Le 1 en long, en large et en travers
- Jeter Vavache pour distraire Kimberley
- Construire des châteaux en Espagne
- Rester informé mais pas dupe
- Scruter la cime des pins parasols
- Observer mes voisins en cage
- Nettoyer les plinthes de l'appartement en compagnie d'Alain Souchon
- Ne pas faire de jogging même si j'en ai la brusque lubie
- Lire, apprendre, réfléchir, me cultiver ou me tourner les pouces
- Écouter la minute confinée quotidienne de Pascale Clark
- Jouer à Pictionary avec mes nièces et rire de mes dessins aussi tartes que loupés
- Penser aux soignants, aux aidants, aux précaires, à ceux qui font tourner le pays bon an mal an, aux sans-logis, aux mal-accompagnés, aux anciens, confinés dans leurs chambres comme punis sans dessert d'avoir trop longtemps vécu

Et toujours la main gauche malicieuse de Clémentine Mélois. 

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* Ses images sont des gestes barrières contre l’angoisse (article du Nouvel Obs)
* Suivre Clémentine Mélois sur Instagram, Facebook, Twitter
* Mon immodeste journal de bord dans sa continuité → Journal tendre d'un confiné


dimanche

Masque Singer


Un coup c'est blanc, un coup c'est noir, un coup c'est oui, non, faites pas ci, faites pas ça, faites ce que je dis mais pas ce que je fais, oui mais non, et en même temps, la marmotte, elle met le chocolat dans le papier alu.

En bon citoyen, j'accorde parfois un poil de grenouille* de crédit à nos gouvernants sauf Castaner, Blanquer, Darmanin, Le Maire et quelques dizaines d'autres, je me dis qu'en effet les masques faits maison ne sont pas utiles, je me moque gentiment de toutes les petites mains qui s'affairent à coudre à la maison, pour la collectivité. Elles fournissent gratuitement les bonnes âmes en patrons, en tutoriels. Elles ne passent pas leurs journées derrière leurs écrans à chouiner, elles agissent. Alors je me renseigne, je revois ma copie, j'entends d'autres sons de cloches dignes d'être entendus. Urgentistes, soignants, médecins, des gens sérieux expliquent pourquoi ces masques en tissus (avec filtre amovible) ne sont pas inutiles.

Toutes les injonctions contradictoires, les revirements, les "je réévalue notre doctrine" du Ministre de la santé aujourd'hui, les discussions prématurées et irresponsables autour de la fin du confinement, créent défiance et hésitations. Et génèrent à la maison, hier soir, une situation assez lunaire. Où trouver ces masques en rupture partout ? Comment s'équiper lorsqu'il va falloir retourner au travail ? Combien en faut-il ? Et pourquoi pas les coudre nous-mêmes ?

Telles deux poules devant un timbre poste, nous admirons la dextérité d'une couturière face caméra, nous envisageons de reproduire les étapes, les gestes précis. Nous nous égarons dans les tutoriels, nous commentons : « j'aime bien celle-ci, elle a une voix douce », « je peux les coudre à la main, non ? », « elle a l'air bien sa machine » et j'en passe des vertes et des « mais ça va pas bien la tête ? » Comme réveillés d'un mauvais rêve, nous nous ressaisissons, fermons toutes les fenêtres qui nous vantaient des machines à coudre performantes et pas chères et retournons à nos moutons, à notre confinement, à la petite Kimberley qui se voyait déjà dans son joli manteau mi-saison cousu avec mérite par ses deux papas.


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* un peu, point trop n'en faut !

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samedi

L'autruche est en RTT

Confiné. Je fais l'autruche. 

Le gouvernement nous prépare pour lundi une attestation à télécharger, une procédure qui générera un QR code contenant on ne sait quoi encore comme données personnelles. Et une liberté individuelle rabotée de plus, une. Moi qui ne voulais pas parler politique ici, c'est raté. Tout est politique, et plus encore en ce moment. Tandis que nombre d'andouilles se lavent les mains (métaphoriquement) des consignes essentielles, j'horodate et je signe le papier qui m'autorise à faire le tour du pâté d'immeubles à la petite Kimberley, bientôt 13 ans.

À mesure que j'avance, elle renifle les traces de ses congénères et je hume l'air frais du matin.

J'absorbe le soleil au coin de la rue. Des gens ont accroché des calicots de couleurs où ils ont écrit au marqueur « merci à nos soignants ». D'autres ont fixé à leur balcon une pancarte : « Nous ne reviendrons pas à la normalité car la normalité, c'est le problème ». Une dame que je ne connais pas me fait coucou de la main. La petite me promène jusqu'au bout de l'impasse, une entrée du parc réservée aux personnels des espaces verts.

Je franchis en pensée les grilles qui en empêchent l'accès jusqu'à nouvel ordre. La nature domestiquée ne croise aucun humain depuis presque trois semaines. Les oiseaux pépient et se répondent. Personne pour les déranger, personne pour faire tourner le manège qui trône sans joie à l'entrée. À la buvette à côté, les chaises sont vides, la cahute a baissé son rideau de fer. C'est une extension du Parc Longchamp qui a longtemps abrité un zoo. Des répliques en fibre de verre aux couleurs tape-à-l'œil ont remplacé les animaux sauvages. Derrière les barreaux d'une des ménageries, on a depuis longtemps volé la fausse autruche qui s'y trouvait. Au-dessus, un message sibyllin en majuscules sombres barre le mur de la cage abandonnée : « L'autruche est en RTT, revenez plus tard !»

C'est entendu, je reviens plus tard. 

jeudi

Ton thé t'a-t-il ôté ta toux, tonton ?


Le titre n'a rien à voir avec le billet. Quoique. Sans chercher bien loin, je joue dans le titre (comme les chèvres jouent dans le gif) et dans ce qui suit.

Le confinement ne me tape pas encore sur le système. Les bruits de marteau dehors depuis vingt minutes, si. Je ferme donc la fenêtre et me concentre sur le jeu que j'ai proposé à mes nièces Louise et Lucie. Alice, l'aînée, a passé l'âge mais pas moi. Emoji clin d'œil. Attendant l'heure de fin de cours de maths que Lucie suit en visioconférence, je découpe des bouts de papier. J'y inscris des lettres de l'alphabet, des couleurs, ou des durées. 5 minutes, 10, 15, 20, 25, ou 30 pour trouver dans la maison 10 objets de la couleur qui sera tirée au sort et 10 objets commençant par la lettre qui sera désignée. C'est le ticket 5 minutes que le hasard donne aujourd'hui au jeu d'intérieur. D comme Diplodocus et Rouge comme la fraise gariguette. C'est parti mon kiki. J'imagine la course dans la maison à 600 kilomètres à vol d'oiseau. Et les rires d'excitation quand l'une ou l'autre prend en photo l'élément du canapé ou les chaussettes, rouges, ou tout ce qui commence par la lettre D, déo, douche, dentifrice ou doudou. Et les dents de Louise que je reçois en photo sur Whatsapp. Emoji larmes de rire au coin des yeux.


Et vous ? Vous jouez à quoi ?
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Ton thé t'a-t-il ôté ta toux (chanson interprétée par Jean Constantin)
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mercredi

La Ballade des Gens heureux

Le promeneur sur le Pont des Arts - Sempé
Confiné et chômeur, je navigue entre banalité confondante et voyages intérieurs, en silence ou avec FIP ou France Musique. J'ouvre Sempé, 100 dessins pour la liberté de la presse paru en juin 2019, j'admire ses dessins de foules ou de solitudes, ses personnages à bicyclette ou cet homme qui promène son chien sur le Pont des Arts. J'aime l'élégance, la mélancolie, l'innocence dans les dessins de Sempé.

Jetant un regard rêveur sur ce promeneur solitaire, mains dans les poches, je me suis souvenu de ce texte écrit un jour de marché, rue Daguerre, à Paris — la ville doit être bien singulière ces temps-ci.

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Les ravioles à trottinette sur un air d’orgue de Barbarie À la Maison de la Pâte rue Daguerre, les ravioles enfarinées contemplent la file de clients. La baguette droite comme un i s’est vue grignoter le quignon par un couple endimanché. Dépassant du sac à dos du badaud, la botte de poireaux prend l’air de midi trente. La trottinette verte emporte la fillette aux collants mauves ornés de papillons. Une jeune femme se dandine une banane à la main. Tirant sur sa laisse bleue, le bouledogue français promène son maître. Et les dames à l’orgue de Barbarie chantent La Ballade des Gens heureux*.

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* La Ballade des Gens heureux, chanson composée et interprétée par Gérard Lenorman, sur des paroles de Pierre Delanoë (1975)

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mardi

Allumer la plante !


Mon humeur confinée n'a pas grand chose à écrire aujourd'hui mais je tiens peu ou prou le rythme que je me suis imposé. Comme certains s'efforcent de maintenir une routine quotidienne, je fais ma gymnastique ordinaire, je conjugue des idées, des choses vues, lues ou entendues. Je réfléchis aussi au jeu* que je vais proposer à mes nièces demain par le truchement des caméras de nos tablettes respectives. Je mesure d'ailleurs la chance que nous avons d'avoir la fibre quand tant de gens sont soit en zones blanches soit carrément coupés d'internet.

Transition toute trouvée pour mon court billet du jour.

J'ai épousé un informaticien. D'une patience d'ange, il cherche, il farfouille, il compare, il dépanne (c'est son métier). Démonter un ordinateur ne l'effraie pas. Il y cherche l'ivresse des sommets et se grise de trouver l'astuce qui fera croire à Windows que blanc c'est bleu ou que Mac c'est PC. Joueur, il a programmé des commandes vocales pour allumer lumières et appareils. Des guirlandes de leds derrière le canapé, Ambilight par ici, d'autres loupiotes par là, dans une plante ou autour d'une tringle à rideaux. Ça n'est pas Las Vegas mais c'est Noël tous les jours, et en ces temps confinés, un peu de douceur de vivre ne nuit pas. Et je m'amuse de l'entendre parfois demander : « Ok. Google, allume la plante ».

Enfin, je ne résiste pas à l'envie de vous rappeler le dépannage téléphonique qu'il m'avait raconté :
« Madame, pourriez-vous faire une photo de votre bureau et me l'envoyer ? » Elle lui fait parvenir une photo du bureau (Ikea et pas Lenovo) où posent, tout sourire, les deux collègues de la dame.

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* Je vais leur demander de livrer face caméra et à l'heure dite 20 objets d'une couleur donnée et 20 autres objets commençant par une lettre dite. Elles s'aideront de leurs téléphones pour photographier les articles qu'elles ne pourront pas déplacer. En un temps chronométré.

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lundi

Tendresses radicales


dans ma rue...

On n'a décidément pas le cul sorti des ronces, me dis-je en croisant deux gars qui se saluent en entrechoquant leurs poings. Les sujets prompts à désespérer du genre humain ne manquent pas. Qu'on lise ici ou là à propos de la pandémie de bêtise ou de criminalité —qu'elle soit le fait de cornichons vendant sur internet des respirateurs volés à la collectivité ou de cols blancs profitant de la misère ou encore de communicants irresponsables (coucou Sibeth), je me pique* aux maigres bonnes nouvelles, je me confine dans la simplicité des petites choses. Je plonge dans la contemplation des bourgeons et des gourmands que produit le lilas rapporté du jardin de mes parents en Charente et qui n'a, depuis trois ans, toujours pas fleuri. En indécrottable optimiste, je garde espoir. Comme je nourris l'espoir de l'éclosion de ces tendresses radicales que j'ai photographiées ce matin dans la limite du kilomètre autorisé.


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* Écoutons Le tango stupéfiant par Marie Dubas

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dimanche

La cour de ré craie


Je ne me lasse pas d'observer mes voisins confinés côté rue. Ou côté jardin. À main gauche, l'immeuble mitoyen qui a vue sur l'espace vert en jachère où se disputent trois bancs esseulés. Au quatrième étage, une dame brune, élancée, qui s'époumone sur son petit balcon. Sur une table en teck à sa droite trônent de jolies primevères rouge sombre ainsi qu'un aérosol dégrippant. Le rameur sur lequel elle s'escrime ne couine plus. Les bras de son appareil vont et viennent. La sportive du dimanche scrute le jardin à ses pieds, le paysage ne défile pas. Dans son dos, sur l'étendoir blanc, trois masques chirurgicaux font une pause au soleil.

Les cloches de l'église des Chartreux sonnent 11 heures.

Un enchevêtrement d'immeubles aveuglés par le soleil. En arrière des Calanques, le Massif de Saint-Cyr qui borde Marseille, ouaté de pollution mêlée de remontées maritimes. Oiseau métallique de mauvais augure, un hélicoptère jaune se pose sur l'Hôpital de la Timone.

Les pies sautillent sur le gravier du toit de la bâtisse en face.

Sous les pins parasol, en bas, une fillette, poupée sous le bras, grimpe la murette qui sépare la promenade bétonnée des pelouses habituellement interdites. Ni elle ni sa maman ne savent qu'elle tutoie de ses pieds le carré d'herbe où la mouette dépeçait hier un pigeon malade. Telle une funambule, sa sœur aînée chemine à pas comptés le long du trait à la craie bleu que d'autres enfants ont tracé. Tout au bout du trait bleu, on a dessiné un citron, une orange, une pastèque, un cœur.

C'est un dimanche matin pas tout à fait comme les autres.


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samedi

Avanie et Framboise



Les parents télé-travaillent. Leurs filles, Alice, Lucie et Louise télé-apprennent. Pour ma part, je télé-joue. À touché-coulé jeudi avec Louise. Au baccalauréat avec Louise et Lucie, vendredi. Je dirige au hasard la pointe de mes ciseaux (pas l'ustensile le plus adéquat mais celui qui est à portée de main) sur des lettres dans mon Petit Robert et j'énonce A de Avanie et F de Framboise* pour ne pas confondre avec le "S de Sophie" et déclenche les rires de mes nièces qui trouvent à chacune des lettres de l'alphabet dictée l'exemple qu'elles écrivent scrupuleusement dans la colonne des prénoms, des fruits ou des légumes. Et sans rapport avec la choucroute, je récolte 10 centimes à chaque fois que j'entends le tic de langage "du coup". C'est le début de la fortune. 

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* Chanson de Boby Lapointe : Avanie et Framboise.
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