Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.

mercredi

Je suis Paul Dindon

Une illustration à laquelle a échappé l'Auberge des Blogueurs 
 

Voilà, c'est fini. J'ai passé l'été en Fiction en plein Haut-Jura, hors réalité-Covid19, sans masque ou plutôt si mais pas ceux qu'on croit. Et c'était chouette. De mi-juin à mi-septembre, l'Auberge des Blogueurs[1] tenue par Kozlika et ses fins limiers a hébergé 65 personnages, personnel et clients hauts en couleurs. J'y ai pris part et j'ai trouvé l'expérience exaltante. 

Mais cékoidon ? 

Un jeu de rôles littéraire où 58 auteurs ont agité les fils de leur(s) marionnette(s) dans une des 20 chambres et studios répartis sur 4 étages, au restaurant, dans les forêts environnantes, au village voisin ou au bord du lac où quelques beaux morceaux ont été pêchés. Ce sont à peu de choses près 869 billets qui ont raconté leur quotidien, leurs interactions. Vous pouvez lire l'œuvre chorale de façon chronologique ou par personnage. Vous pouvez aussi visiter le forum[2] et vous faire une idée des coulisses, du remue-méninges qui l'a agité jour et nuit (471 discussions, 12 974 messages, à l'heure où j'écris ce billet). On y a préparé les interactions, les contraintes littéraires hebdomadaires, on y a beaucoup discuté, beaucoup ri aussi. On s'y est écharpé parfois (pas longtemps, les modérateurs veillaient au grain et tranchaient dans le troll quand il le fallait). À cela, ajoutez l'anonymat (personne ne savait qui était qui, ou presque), ça vous donne une petite idée de la complexité de la chose. 

Qui étais-je, Nadège ? 

J'ai imaginé Paul Dindon. Grand gars de 55 ans débarqué de Paris pour profiter des joies jurassiennes, barman au Fer à Cheval, troquet d'habitués à Bonne Nouvelle, affublé d'un don de voyance plutôt encombrant, il se mêle à la clientèle de l'auberge, s'acoquine avec une jeune femme nature-peinture comme on dit à Marseille, conduit au village une actrice incognito au volant de la vieille BM clinquante que lui a prêtée Sylviane, sa patronne. Les méandres de l'histoire que je lui ai tricotée en 17 billets l'emmènent à quelques kilomètres de Saint-Amour (Jura), sur des airs de chansons françaises des années 80. 

Vraie-fausse carte de visite de Paul Dindon

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[1] L'Auberge des Blogueurs

[2] Le forum (pour y accéder et vous perdre dans les dédales des discussions, il vous faut créer un identifiant) ; vous pouvez (devez !) participer et laisser vos questions, vos impressions. 

Merciiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii à KozlikaFranck Paul, Pep, PhilippeJonathan, et l'homme de ma vie aka Laurent (pour la plupart des illustrations fantasques et l'inspiration) et tous mes partenaires de jeu. 

mardi

Je suis une quiche

Moi devant mon mec

On s'égosille à parler des trains qui arrivent en retard. On n'évoque pas assez de ceux qui arrivent à l'heure. On ne dit pas assez s'il vous plaît ou merci. Je vous livre aujourd'hui une très courte anecdote. Qui n'est en fait qu'un extrait du mail de remerciements d'une utilisatrice à mon mec.  

« Votre patience est infinie. Ce qui, face à des quiches, des flans, des truffes telles que moi dans le domaine informatique, reste incroyable ! (...) Il pleut mais grâce à vous, le soleil brille ! »


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P.S. J'ai déjà écrit deux ou trois perles que me raconte mon mec à propos des clients qu'il dépanne du lundi au vendredi. En tête du hit-parade, le porte-tasse automatique

lundi

bonjour. café.

 



Je reprends timidement le chemin de ce blog. Un nuage de mélancolie flotte au-dessus de ma tasse de café. L'Auberge des Blogueurs a fermé ses portes (merci à Kozlika et son épatante brigade pour l'aventure tenue de bout en bout de main de maître). Je publie d'ici quelques jours un billet récapitulatif (après la tombée des masques des marionnettistes qui ont, durant plus de 3 mois, tiré les fils des 66 personnages). En attendant, le forum où s'est articulé le projet est aujourd'hui ouvert au public : il vous faut simplement créer un compte --> ici <--. Vous pourrez vous promener dans les coulisses et poser vos impressions et questions. 

À part ça ? 
* Ma moitié et moi-même nous délectons de 2 séries aux univers diamétralement opposés : Rita avec la réjouissante Mille Dinesen (interview dans Télérama), dépêchez-vous de la regarder avant qu'elle ne soit massacrée adaptée par TF1. Puis Ozark - toutes deux sur la plateforme Netflix. 
* Lu (après tout le monde) Avant que j'oublie d'Anne Pauly aux éditions Verdier. Pas follement gai mais le sujet ne se prête pas au vaudeville, hein. Il y a d'ailleurs beaucoup de lumière dans ce texte d'abord sombre. Ça se lit d'une traite, c'est juste, pudique mais honnête, très émouvant. 

mercredi

Je ne suis pas venu ici pour souffrir, okay ?




Je ne suis pas venu ici pour souffrir, okay ?

D'abord le tableau noir :

* vendredi : le client agressif et ses acolytes qui m'insultent parce que j'ai eu le malheur de leur rappeler les règles de la maison, un horaire de départ, pas respecté évidemment. Je crains un couteau brandi, un coup de boule, ou pire. Mon directeur s'est un jour fait casser une dent par une cliente sauvage qui a mal vécu son éviction. Alors que les choses soient claires : on a parfaitement le droit de refuser des clients (même avec une réservation) quand la sécurité de l'établissement, sa propre sécurité, celles des autres clients est en jeu. C'est à l'appréciation du réceptionniste d'hôtel en poste ou de son supérieur hiérarchique, s'il est présent. Je laisse les en******s de mouches disserter à propos de la légalité de la chose. J'ai connu le vol avec agression, les visites au commissariat pour confondre le scélérat. Chat échaudé craint l'eau froide. 

* samedi : le client qui veut en venir aux mains parce que je refuse de le rembourser (le quartier ne lui plaît finalement pas, nous n'avons pas de parking, et j'en passe des justifications du gars qui ne s'est jamais renseigné sur ce qu'il a réservé). Je vous épargne les détails d'un incident qui a trop duré. Le pignouf évincé par je ne sais quel miracle rappelle pourtant à 23h pour me menacer d'un "j'arrive et je t'encule" avant de raccrocher. Avouez que ça met de bonne humeur.  

* dimanche : la parigote qui nous traite de voleurs parce que sa "robe de créateur" a disparu. Ambiance. Arrivée chez elle, elle nous appelle et se confond en excuses. Sa "robe de créateur" était roulée en boule au fond du sac. Pauvre "créateur".

* Je ne compte plus les petites agressions de tous les jours qui pourraient déraper si je demandais, humblement ou sèchement, le respect.  

Souvent, je me tais et ça me rend malade parce qu'en creux j'accepte l'agression, l'irrespect, je baisse mon froc, métaphoriquement certes mais l'effet est détestable. Que faire, que dire. Quand à vélo, 

* mardi : je gueule "P***** mais faites gaffe" par réflexe lorsqu'une portière s'ouvre et manque me renverser. Que dire que faire quand le conducteur me rattrape, son abruti de passager me crache à la figure. Que faire que dire qui ne me fasse prendre le risque de me faire tabasser un soir sur le bord d'un boulevard rentrant chez moi. Ce soir-là, j'avale ma haine des sauvages. 


Un peu de rose et d'humanité au tableau :

* Il est 6 heures. Le livreur A de la société X arrive dépité avec son chariot. Son camion est plus loin. On lui a fracassé la vitre, volé les clés du camion et son sac. Nous sommes trois, le nouveau réceptionniste de nuit, son formateur et moi-même, à l'aider à descendre la livraison en cuisine. Nous devisons à propos du salopard qui lui a bousillé sa journée. 

* Une heure plus tard, je vois arriver le livreur B de la société Y qui approche avec ses chariots de linge. Aidé par le livreur A de la société X. Deux hommes travaillant pour deux sociétés distinctes proposant des services qui n'ont rien à voir se donnent un coup de main. Le livreur B prend sur son temps (chronométré) pour venir au secours d'un confrère dans la panade, le livreur A, qui le lui rend bien en l'aidant à son tour. Leur journée risque hélas de s'achever plus tard que prévu et sur des dépassements horaires... bénévoles, pour l'un et pour l'autre. Le gars qui a prêté main forte au malheureux (une crème de gentillesse) me dira ce matin : aucun de ses collègues ne l'aurait aidé, ce sont des chiens. 

L'entraide, la solidarité, entre deux gars. Il n'en fallait pas plus pour me réconforter.

* Ou encore, ce soir, à 20 heures, la vieille dame dans sa Smart rouge qui s'en va nourrir les chats errants de je ne sais quel quartier.

* Le couple âgé sourd et muet du deuxième étage qui me fait coucou de la main avec un large sourire.

* La chienne qui pousse un cri de joie parce que je lui promets une friandise. 

* Mon mec qui m'offre de lécher la louche pleine de chantilly maison. 


lundi

Un dimanche matin ordinaire à la réception de l'hôtel et quelques perles


C'est un dimanche ordinaire à la réception de l'hôtel où j'échange une partie non négligeable de ma vie contre un salaire pour vivre agréablement les autres jours. Je n'ai pas encore irrigué mon cerveau du litre de café utile.

— (formule d'accueil consacrée) ... Laurent à votre service, comment puis-je vous aider ?
— Il vous reste une chambre ?
Ni bonjour ni merde. Je garde mon calme.
— L'hôtel est complet, je suis navré, monsieur.
— Ah. Vous n'avez même pas...
Je connais par cœur ce genre de questions. Il cherche à m'amadouer. Comme si je pouvais sortir de mon chapeau de magicien une chambre pour ce monsieur. Pof ! Ah tiens, incroyable, une chambre, oh, une autre, oh, encore une autre. Je vous en mets combien ? Mais je réponds :
— Je n'ai pas de chambre, ni même une moitié de chambre.
— Ah. Mais. Euh. Un local à vélo ? Un placard à balais ?
Même sous ses airs de plaisantin, c'est une vraie requête. Les clients qui font ce type de demandes existent dans la vraie vie.
— Monsieur, un local à vélo, c'est fait pour les vélos. Et un placard à balais, pour les... balais.

Et je raccroche.


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P.S. Merci à Christine qui a pris le cliché et m'a inspiré ce billet. L'appel téléphonique est authentique. Elle est témoin.

Si les billets ci-dessous vous ont échappé, je vous les sers avec un verre de chardonnay ou une limonade maison et quelques pistaches :
* Lettre ouverte de l'hôtelier à ses clients
Margaret et Ronald d'Albuquerque
* Vis ma vie d'hôtelier
* Où j'enfile des perles de ma vie d'hôtelier
* Où j'enfile encore des perles de ma vie d'hôtelier
* Je ne suis pas venu ici pour souffrir, okay ?





jeudi

Bienvenue à l'Auberge des Blogueurs


Nichée au bord d’un joli lac offrant de nombreux loisirs (pêche, baignade, patins sur le lac gelé en hiver…), l’auberge est une oasis de tranquillité et d’harmonie avec la nature environnante. De nombreuses promenades s’offrent à vous autour de l’auberge, à pied, à vélo ou en voiture. Toutes les routes carrossables et tous les chemins piétons sont doublés de pistes cyclables. N’oubliez pas que l’auberge dispose de vélos avec ou sans assistance électrique, en prêt pour ses clients et en location pour leurs invités. Des cartes vous attendent à la réception si vous avez perdu celle que nous avons déposée dans votre chambre.

C'est ainsi que nous est présenté cet établissement un peu particulier dans le livret qui est remis aux résidents de cette auberge, ou devrais-je dire, aux participants de ce... jeu littéraire collectif. Depuis une petite semaine, les auteurs tricotent une fiction truculente qui donne corps à l'Auberge des Blogueurs.

Quelques chiffres :

Ce sont pour le moment 57 personnages (mais pas plus de 27 simultanés) mêlant clients et membres du personnel. 3 personnes pour le montage du projet (technique, conception, graphisme, règles du jeu, foire aux questions, etc.) C'est un blog + un bac à sable pour faire des tests + un forum où fourmillent les idées, les propositions d'interactions entre personnages, le souci de cohérence, les contraintes littéraires facultatives, les tutos etc. 5 modérateurs, Kozlika, Franck Paul, Pep, Philippe, Jonathan, des contributeurs ponctuels pour la relecture des règles du jeu, la création des menus (le fameux Pôchouse (morceaux de poissons des lacs et rivières du Jura (selon arrivage du jour), accompagnés de pommes de terre, croûtons et sauce au vin blanc), la jolie carte des environs, les revues de code, etc. Pas de statistiques, ni sur la fréquentation du blog ni sur celle du forum et c'est volontaire, me dit sagement la fée Kozlika, pas de course à l'échalote.

À l'heure où j'écris ces lignes, 50 billets publiés (en lecture publique), 1228 messages ont été postés sur 127 fils de discussions entre tous, sur le forum (privé). La plupart avancent masqués et ça donne pas mal de piquant au jeu.

Vous êtes chaudement invités à lire cette fiction collective en cours d'écriture et à y laisser vos commentaires : ça se passe ici !

Mise à jour du 22.06 :

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Le jeu - présentation
* Des félicitations nourries aux aubergistes Kozlika, Franck Paul, Pep
* La précédente édition (été 2005), les archives du jeu l'Hôtel des Blogueurs + le papier dans Libé.
* Si vous avez deviné de quel personnage je tire les ficelles, je vous propose de garder le secret pour vous jusqu'à mi-septembre. La fabrique (le forum) sera alors rendue publique. Et nous serons autorisés à publier sur nos sites respectifs les billets que nous aurons commis durant l'été.




dimanche

Kiki et les Tic Tac


49 secondes de campagne

C'est un instant de campagne que je partage aujourd'hui avec vous (vidéo ci-dessus). Un grillon que ma sœur Sophie a enregistré chez ma mère. Quarante-neuf secondes qui me sortent du confinement et m'emportent en enfance. Quand, chaussé de mes bottes en plastique vert caca d'oie, j'arpentais les fossés humides en quête de faune et de flore, de têtards à mettre en bocal. Des amphibiens qui échappaient fatalement à mon observation — on ne m'appelait pas Laurent-la-lune pour rien —, qui devenaient crapauds hors du bocal, à la fraîche sous les plants de haricots verts et de pieds de tomates plantés par mon père.

Le parfum des feuilles de tomates ou le chant du grillon sont mes madeleines de Proust.

Au-delà de la ferme où l'on se ravitaillait en lait frais, une route interdite que je traversais malgré tout. De l'autre côté, mon Far West, un sous-bois, un tunnel qui serpentait sous le village, une maison abandonnée où je cherchais des trésors, et une petite route qui descendait à pic et longeait la Dordogne. Sur le bas-côté, je coupais à pleines mains de belles brassées d'herbe pour nourrir mon cochon d'Inde Kiki.

Je me revois offrir à ma voisine des Tic Tac au chocolat. J'avais fourré les crottes de Kiki dans une boîte de Tic Tac vide. Oh l'expression sur le visage de ma voisine ! Perplexe. Puis furieuse quand je lui ai avoué mon forfait.

C'est fou ce que le chant d'un grillon et le confinement peuvent produire comme souvenirs : un cochon d'Inde et des bonbecs aussi saugrenus qu'immangeables.


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Note : L'émission du chant est réalisée en soulevant obliquement les deux élytres. L'élytre droit, qui porte sur sa face inférieure la râpe stridulante ou archet (alignement de dents lamellaires), recouvre toujours l'élytre gauche pour frotter son grattoir ou chanterelle. Deux zones membraneuses, la harpe et le miroir, amplifient les sons émis. Le grillon est ainsi droitier, à l'inverse de la sauterelle. Les grillons désensibilisent leur système auditif pour ne pas être assourdis par leur propre chant.
(Source : Wikipédia)

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Navets, cannelés et polenta !

L'ombre du R qui illustre le billet précédent

Dimanche. 14h et des poussières de pollen. C'est presque un jour comme un autre. Accoudé au balcon côté jardin, je poursuis l'observation paresseuse de mes voisins. Assise sur un coin de murette, une mère a posé une ribambelle de sacs, des bouteilles, un gros camion jaune en plastique et un tube de bulles de savon dans lequel elle puise de quoi émerveiller le plus petit de ses enfants. Sur l'immense terrasse en béton de l'immeuble d'à côté, une table de ping-pong résonne du silence des balles qui n'ont pas heurté sa surface depuis belle lurette.
En attendant la fin du confinement pour jouer avec ses invités éparpillés, la jeune locataire se dore la pilule sur une serviette de plage rose ornée de flamants jaunes.

41 jours de confinement, 4 romans dont 2 coups de poing (La Vraie Vie d'Adeline Dieudonné, Né d'aucune femme de Franck Bouysse), une multitude de films et de séries (Unorthodox, À Couteaux tirés, This is us, Deux moi, Tales from the Loop) et beaucoup de navets (Mon inconnue, Mon chien stupide, The Dead Don't Die duquel je sauve les apparitions de Iggy Pop « Café ! » ou de Carol Kane « Chardonnay ! »). 41 jours que j'ai regardés passer comme la vache regarde défiler les trains, stoïque. Je n'ai vu du pays que dans mes lectures et les films que j'ai vus. Je me suis souvent frappé le front d'effarement devant la pandémie de bêtise, qu'elle soit le fait de puissants ou de badauds. J'ai préféré me noyer dans l'admiration béate de mon homme qui agrémente ou invente des recettes, muffins salés de polenta aux olives et au thon ou cannelés à la feta. Qui replante les barbes de poireaux pour en faire de nouveaux. Qui bouture à foison. Qui dépanne en douze minutes et à distance une collègue quand une équipe de techniciens met deux heures pour échouer.

De mon côté, je fais les courses, je sors les poubelles, j'écris « entrez bonne compagnie » aux craies de couleur sur une ardoise, je jette Vavache à Kimberley et je baye aux corneilles.


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mercredi

Un peu d'R


Un temps de Parisien enveloppe Marseille d'une ouate épaisse et grise. Ça change des 300 jours d'ensoleillement par an dont on se vante par ici. Il faut arroser le peu d'espaces verts que compte la ville, tremper le massif des Calanques qui respire un peu, sans humains, doucher l'empressement des promeneurs, remiser temporairement shorts et sandales. Mes deux voisines de l'immeuble d'à côté, au troisième, côté rue, côté soleil habituellement, n'exposent plus leurs rondeurs constellées de tatouages. Devant la supérette en bas de chez nous, on fait crisser sur le bitume détrempé ses claquettes-chaussettes, on ne s'embarrasse pas d'élégance, on s'emmitoufle dans sa couverture ornée de Mickeys, on tire sur sa laisse, on attend sa maîtresse, on picore des miettes de pain, on esquive les coups de pieds, on bat des ailes. La petite m'emmène dans l'impasse, elle aboie après le chat qui nous observe, imperturbable. Pendant qu'elle cherche l'inspiration, j'aperçois un bout de câble enroulé autour d'une ligne électrique, j'y vois un R majuscule auquel je peux accrocher les restes des mots ribambelle, ravigotant, remue-méninges, retrouvailles, rigolo, roudoudou. Ou rêver.


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dimanche

La vie (confinée) en rose


Je le porterai à l'hôtel avec une cravate verte

La gentille voisine, Shajan, qui nous avait offert des cannelés et des madeleines maison, a cousu pour ses enfants, des amis, ses voisins, des masques en tissus mais aux normes Afnor, suivant scrupuleusement les patrons proposés par quelque site expert en la matière. Nous n'attendrons pas que les autorités nous fournissent en "masque grand public" pour répandre nos probables miasmes et braver le risque dans les transports en commun ou au supermarché. Ma moitié télétravaille du lundi au vendredi, je chôme partiellement du lundi au lundi, je lis, j'écris, je tourne en rond, je sors la petite, les poubelles et de moi-même. Je continue d'observer mes pairs, le voisin du quatrième qui déambule le matin de 8h à 9h, parcourt le labyrinthe que dessinent les plates-bandes, va et vient, imperturbable tel le hamster dans sa roue, bute contre la murette en fin de course, croise la voisine du troisième qui agite ses bâtons de marche, clic-clic clic-clic sur le bitume, clic-clic clic-clic en écho dans le virage, clic-clic clic-clic rien ne l'arrête. Elle songe aux livres qu'elle a sortis des cartons pour les mettre à disposition du voisinage sur les boîtes aux lettres dans l'entrée. Je sais que c'est elle, la dame du sixième me l'a dit. L'affiche qu'elle a placardée propose de tuer le temps long en prenant un roman sentimental pour chez soi. Quelqu'un y a posé son commentaire "super idée" assorti d'un cœur. Quelqu'un d'autre s'est piqué de dessiner un cercle à la craie rose autour des déjections canines au pied de l'immeuble. Un coup de craie vengeur mais rose, accompagné d'un point d'interrogation, inquisiteur mais rose.


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mardi

Pour le meilleur et le sou(pire)


Je m'étais déjà penché sur la gymnastique mentale qui m'oblige à ne pas m'attarder sur les raisons, minuscules ou pas, qui font que le monde ne tourne pas rond, ou plutôt à remplacer chaque bouffée négative, chaque nom d'oiseau ravalé, par une pensée positive, poétique, bienveillante. La triste période que nous traversons ne donne pas à voir le meilleur en l'humain et c'est un doux euphémisme. Me courent sur le haricot, les éditocrates confits d'arrogance qui disent ce qu'il faut penser, ce qu'il faut faire sans s'être mis deux minutes dans la peau des gens qu'ils jugent ou conseillent. Me hérissent le poil, les ministres, les apôtres du capitalisme, les conseillers, autant de poulets sans tête qui continuent de galoper dans la basse-cour, de radoter des éléments de langage, des doctrines absurdes. Pauvre quidam obéissant, je renseigne scrupuleusement mes attestations de sortie dérogatoire pour satisfaire les besoins naturels de la petite, matin et soir ; je respecte scrupuleusement le confinement, je ferme les yeux sur la vingtaine de promeneurs que je croise en cinq minutes un lundi après-midi de Pâques, sur leurs raisons probablement fondées, qu'en sais-je ; sur les rues environnantes jonchées de déchets, de déjections canines, de canapé défoncé, de frigo disloqué. Je me dis que non je n'ai pas entendu ce gars qui se vantait au téléphone d'un apéro clandestin chez ses potes, je ne dis rien à l'ami qui a bravé l'interdit pour faire du tourisme, je soupire, je ne veux pas entendre ses arguments en carton. Les raisons de s'agacer, de désespérer, sont multiples. Celles d'être optimistes ne se sont pourtant pas évaporées. À ce tableau peu ragoûtant et incomplet, il manque, c'est certain, toutes les bonnes actions, les solidarités qui ne font pas de bruit, les actes civiques qui ne se voient pas, l'altruisme sans fanfare.

À ma philosophie positive bricolée à la petite semaine, il manque les coquelicots que j'ai pris tout à l'heure en photo, alerté par l'incongruité des fleurs parmi les détritus, et que la petite Kimberley a reniflés, attirée par l'odeur laissée par un de ses collègues à quatre pattes.


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Le journal de bord dans sa continuité → Journal tendre d'un confiné

samedi

Ce sont les petits riens qui font toujours du bien



Quand je me pique d'écrire à mes abonnés, je sors ma boîte à outils (sendinblue) et j'improvise une infolettre. Elle n'est ni automatique, ni régulière. Je l'adresse aux quelques 200 confinés qui ont renseigné leur adresse électronique dans le formulaire "s'abonner" puis validé la procédure en bonne et due forme (en bonnet difforme, comme je l'ai lu un jour sur un forum). Au fil du temps aujourd'hui élastique, des messages, des échanges, des questions, des remerciements. Pas encore de troll, dieu merci, mais je saurai leur dire d'aller voir ailleurs si j'y suis et d'y rester. J'ai récemment interrogé ces 200 lecteurs. En ces temps inquiets, quel est votre petit bonheur ou réconfort quotidien ?

Voici six réponses que j'ai choisi de publier :

Je suis confinée seule chez moi à Bordeaux centre, près de la place de la Victoire. Une des choses que j'aime en ce temps particulier est : réfléchir au menu du jour en fonction de ce dont je dispose, de mes envies, préparer le repas et, pour finir, me régaler.  — Chantal

Mes petits bonheurs du jour : Lire ton billet ;) Dîner avec mes garçons (19 et 22 ans) + leurs deux amis (18 et 22 ans) et je leur demande de me raconter leur journée. On parle lecture, jeux videos, bêtises vues sur les réseaux sociaux, et j’essaie de les motiver à faire du sport dans le jardin ! — Marie-Hélène

J'habite au centre ville un appart avec une petite terrasse qui donne sur des jardins. Chaque matin au lever, j'ouvre la porte-fenêtre et j'écoute le chant des oiseaux dans les haies et les arbres. Il y a des moineaux, des merles, des mésanges, des pinsons, des rouge-gorges.
— Ben

Ce qui me fait plaisir chaque soir, c'est ce moment de vie à 20h sur les balcons pour applaudir, taper sur des casseroles, crier bravo à tous ceux, soignants et travailleurs en première ligne. Je vis ce moment également comme une façon entre voisins de se dire « on est là, toujours vivant ». Il y a aussi l'écriture, le yoga, les Skypéros ;)
— Laure

J'aime quand la chienne chahute dans sa cabane parce qu'elle est contente.
— Laurent

Avoir mon appart tout propre, un peu comme si je prenais ma revanche sur le virus que je ne peux contrôler. Je contrôle la propreté de ma maison. C'est un peu idiot comme réconfort, mais c'est la réalité. Ce qui me fait du bien, ce sont les concerts de M en live sur Instagram tous les jeudis. J'oublie pendant 1h ce qui me tracasse et je chante à pleins poumons !
— Fanny

Et comme le chantait Pauline Ester,
« Ce sont les petits petits petits petits petits riens 
Qui font toujours du bien 
Ce sont les petits petits petits petits petits riens 
Sans lesquels on est rien ». 

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* Les petits riens (paroles : Pauline Ester - musique : Frédéric Loizeau), extrait de l'album Le monde est fou (1990). À moins de détenir physiquement l'album, vous ne pourrez écouter en ligne la chanson mentionnée dans le billet. Je vous propose néanmoins d'écouter Il fait chaud, chanson pour laquelle j'ai une tendresse.

* Le journal de bord dans sa continuité → Journal tendre d'un confiné

jeudi

Bon pour 1 jour complet de légèreté non remboursable

Je paraphrase Martin Winckler : tout ce que fait Clémentine Mélois me met en joie. 

Aujourd'hui, j'emprunte le Bon pour 1 jour complet de légèreté non remboursable de la plasticienne Clémentine Mélois dont je suis le travail décalé et délicieusement érudit (ses couvertures d'œuvres littéraires à sa façon sont une source inépuisable d'émerveillement et de sourires). Je vous propose donc ce bon pour réflexion et pour illustrer le billet superficiel et léger qui suit.

Comme presque 7 millions de salariés, je perçois 85% de mon salaire pour rester à la maison, indéfiniment. Tant que l'argent magique (qui n'existait pas) continuera de couler à flots. Pourvu que ça dure (ou pas). Je suis payé pour :

- Contempler chaque jour ce bout de mer Méditerranée qu'il m'est donné d'apercevoir au loin
- Écrire à la craie des messages sur mon ardoise d'écolier
- Participer aux brèves de bistro entre copains sur Twitter
- Arroser le camélia
- Me couper les ongles en épiant une procession de fourmis
- Pousser les portes de la Comédie-Française depuis mon canapé
- Prendre des nouvelles des 4 rangs de petits pois semés par ma mère
- Lire Le 1 en long, en large et en travers
- Jeter Vavache pour distraire Kimberley
- Construire des châteaux en Espagne
- Rester informé mais pas dupe
- Scruter la cime des pins parasols
- Observer mes voisins en cage
- Nettoyer les plinthes de l'appartement en compagnie d'Alain Souchon
- Ne pas faire de jogging même si j'en ai la brusque lubie
- Lire, apprendre, réfléchir, me cultiver ou me tourner les pouces
- Écouter la minute confinée quotidienne de Pascale Clark
- Jouer à Pictionary avec mes nièces et rire de mes dessins aussi tartes que loupés
- Penser aux soignants, aux aidants, aux précaires, à ceux qui font tourner le pays bon an mal an, aux sans-logis, aux mal-accompagnés, aux anciens, confinés dans leurs chambres comme punis sans dessert d'avoir trop longtemps vécu

Et toujours la main gauche malicieuse de Clémentine Mélois. 

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* Ses images sont des gestes barrières contre l’angoisse (article du Nouvel Obs)
* Suivre Clémentine Mélois sur Instagram, Facebook, Twitter
* Mon immodeste journal de bord dans sa continuité → Journal tendre d'un confiné


dimanche

Masque Singer


Un coup c'est blanc, un coup c'est noir, un coup c'est oui, non, faites pas ci, faites pas ça, faites ce que je dis mais pas ce que je fais, oui mais non, et en même temps, la marmotte, elle met le chocolat dans le papier alu.

En bon citoyen, j'accorde parfois un poil de grenouille* de crédit à nos gouvernants sauf Castaner, Blanquer, Darmanin, Le Maire et quelques dizaines d'autres, je me dis qu'en effet les masques faits maison ne sont pas utiles, je me moque gentiment de toutes les petites mains qui s'affairent à coudre à la maison, pour la collectivité. Elles fournissent gratuitement les bonnes âmes en patrons, en tutoriels. Elles ne passent pas leurs journées derrière leurs écrans à chouiner, elles agissent. Alors je me renseigne, je revois ma copie, j'entends d'autres sons de cloches dignes d'être entendus. Urgentistes, soignants, médecins, des gens sérieux expliquent pourquoi ces masques en tissus (avec filtre amovible) ne sont pas inutiles.

Toutes les injonctions contradictoires, les revirements, les "je réévalue notre doctrine" du Ministre de la santé aujourd'hui, les discussions prématurées et irresponsables autour de la fin du confinement, créent défiance et hésitations. Et génèrent à la maison, hier soir, une situation assez lunaire. Où trouver ces masques en rupture partout ? Comment s'équiper lorsqu'il va falloir retourner au travail ? Combien en faut-il ? Et pourquoi pas les coudre nous-mêmes ?

Telles deux poules devant un timbre poste, nous admirons la dextérité d'une couturière face caméra, nous envisageons de reproduire les étapes, les gestes précis. Nous nous égarons dans les tutoriels, nous commentons : « j'aime bien celle-ci, elle a une voix douce », « je peux les coudre à la main, non ? », « elle a l'air bien sa machine » et j'en passe des vertes et des « mais ça va pas bien la tête ? » Comme réveillés d'un mauvais rêve, nous nous ressaisissons, fermons toutes les fenêtres qui nous vantaient des machines à coudre performantes et pas chères et retournons à nos moutons, à notre confinement, à la petite Kimberley qui se voyait déjà dans son joli manteau mi-saison cousu avec mérite par ses deux papas.


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* un peu, point trop n'en faut !

Le journal de bord dans sa continuité → Journal tendre d'un confiné

samedi

L'autruche est en RTT

Confiné. Je fais l'autruche. 

Le gouvernement nous prépare pour lundi une attestation à télécharger, une procédure qui générera un QR code contenant on ne sait quoi encore comme données personnelles. Et une liberté individuelle rabotée de plus, une. Moi qui ne voulais pas parler politique ici, c'est raté. Tout est politique, et plus encore en ce moment. Tandis que nombre d'andouilles se lavent les mains (métaphoriquement) des consignes essentielles, j'horodate et je signe le papier qui m'autorise à faire le tour du pâté d'immeubles à la petite Kimberley, bientôt 13 ans.

À mesure que j'avance, elle renifle les traces de ses congénères et je hume l'air frais du matin.

J'absorbe le soleil au coin de la rue. Des gens ont accroché des calicots de couleurs où ils ont écrit au marqueur « merci à nos soignants ». D'autres ont fixé à leur balcon une pancarte : « Nous ne reviendrons pas à la normalité car la normalité, c'est le problème ». Une dame que je ne connais pas me fait coucou de la main. La petite me promène jusqu'au bout de l'impasse, une entrée du parc réservée aux personnels des espaces verts.

Je franchis en pensée les grilles qui en empêchent l'accès jusqu'à nouvel ordre. La nature domestiquée ne croise aucun humain depuis presque trois semaines. Les oiseaux pépient et se répondent. Personne pour les déranger, personne pour faire tourner le manège qui trône sans joie à l'entrée. À la buvette à côté, les chaises sont vides, la cahute a baissé son rideau de fer. C'est une extension du Parc Longchamp qui a longtemps abrité un zoo. Des répliques en fibre de verre aux couleurs tape-à-l'œil ont remplacé les animaux sauvages. Derrière les barreaux d'une des ménageries, on a depuis longtemps volé la fausse autruche qui s'y trouvait. Au-dessus, un message sibyllin en majuscules sombres barre le mur de la cage abandonnée : « L'autruche est en RTT, revenez plus tard !»

C'est entendu, je reviens plus tard.