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mardi
Claudette au Kazakhstan
vendredi
Ne m'oublie pas
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| j'ai photographié du myosotis |
Comme je ne peux apporter de fleurs à l'hôpital, je les cueille en photos. Hier des boutons d'or pour voir si tu aimes le beurre. Aujourd'hui des myosotis pour que tu ne m'oublies pas. En anglais, ces délicates et minuscules fleurs bleues s'appellent des forget-me-not, ne m'oublie pas.
La maladie qui affecte de manière brutale et dramatique ma mère est une maladie cousine d'Alzheimer mais n'affecte pas la mémoire. Comme elle le disait à un médecin qui l'interrogeait mardi, dans un éclair de lucidité : c'est la dégringolade.
Il nous reste les moments (fugaces) volés à la maladie, le sourire face aux gourmandises que je lui apporte, la crème passée sur les mains, sur le visage, plongeant mes yeux dans ses yeux noisette, le collier autour du cou, mes doigts dans ses beaux cheveux soyeux et blancs.
Presque 18h, il est temps de la confier aux soignants.
— Au revoir Maman, je rentre à Marseille demain.
Mes bras entourent son corps frêle dans une très très longue étreinte et je lui dis au creux de l'oreille :
— Je t'aime.
J'ai un peu le sentiment de l'abandonner et pourtant je pense au myosotis : forget-me-not, ne m'oublie pas !
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J'ai écrit d'autres billets racontant ce chemin tortueux (atroce) qu'elle emprunte malgré elle depuis un an : lien.
dimanche
2 tortues qui s'enlacent
Tandis que j'assemble ici les mots les uns après les autres dans une suite compréhensible par la plupart, je songe à ma mère qui part à la dérive sans que l'on puisse établir un diagnostic définitif et donc un traitement adapté et efficace. Je m'en suis déjà ouvert ici. Son état s'était miraculeusement amélioré. Puis de nouveau la dégringolade, patatras les projets alternatifs, envolées les perspectives de vie à peu près normale, tranquille, apaisée. C'est au jour le jour que nous vivons le drame alors qu'il y a une année et demi de cela, elle jardinait, cuisinait, conduisait, rendait visite à ses sœurs en Dordogne, à ses amies, téléphonait, savait se servir d'une bêche, d'un motoculteur, d'une télécommande. Aujourd'hui, rien de tout cela n'est possible. Les mots se font des crocs-en-jambes, les idées et les actes semblent dictés par un conducteur de bus qui roulerait allègrement sur la voie de gauche, sur la voie de droite par de courts moments de lucidité, sur le trottoir et même dans le fossé, défonçant ensuite à contrecœur les pelouses entretenues des maisons en bord de route.
Lové dans le cocon de ma petite vie marseillaise ou tapi dans ma grotte et affranchi d'interactions sociales, je lis un roman, j'écris, j'observe l'avancée de mes semis, je joue avec le chien. Je ris aussi quand mon mec m'avoue, honteux, que ses pensées sont prises en otage par la Barbichette song d'Afida Turner. Je lui propose de s'en débarrasser en la remplaçant par Juanita Banana d'Henri Salvador.
De retour en visio, j'offre à ma mère un tour du propriétaire des plantes qui peuplent l'appartement, je lui montre les iris exfiltrés de la maison qu'elle a vendue l'an dernier et qui s'apprêtent à fleurir. Elle s'émeut devant une photo d'elle et mon père que j'ai encadrée, s'attendrit face au chien vautré dans le canapé, dit bonjour à mon mec. Le lendemain pourtant, elle me confie :
— Je t'ai trouvé un copain.
— Je suis marié, rappelle-toi, j'ai trouvé le bon et je le garde.
Comme piégée par un canular que lui aurait fait à son insu son cerveau, elle sourit de bon cœur et répond correctement à ma question quand je lui demande ce qui est gravé à l'intérieur de mon alliance.
Lorsque ses symptômes lui accordent de minuscules répits aussi aléatoires qu'espacés, je lui raconte notre promenade, lui montre les carrés de mosaïque représentant deux tortues s'enlaçant au 28 du boulevard H à Marseille, lui annonce pour la énième fois que je viens en Charente pour son anniversaire, dans deux semaines.
Huit petits jours de congés, bientôt, une heure ou deux par jour avec elle. C'est dérisoire. Être là, à ses côtés, lui parler, la prendre dans mes bras chaque fois qu'une crise d'angoisse la terrasse, lui masser les mains, absorber avec elle le soleil, peigner de mes doigts une mèche récalcitrante de ses beaux cheveux blancs, contempler le rouge-gorge qui vient picorer les graines qu'elle et ma sœur ont versées dans la maisonnette en bois suspendue à l'arbre face à sa chambre. Et me dire, l'espace d'un court instant, que la vie n'est pas une garce.
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Màj du 8/04. Détails plus prosaïques : il semble qu'elle souffre d'une DFT (dégénérescence fronto-temporale), pathologie cousine d'Alzheimer qui n'affecte pas les mêmes zones du cerveau. Révélée par une interminable hospitalisation l'an dernier, alors qu'elle célébrait ses 75 ans. Ajoutez à cela des problèmes de santé divers et variés, bénins ou alarmants. Maintien à domicile humainement et techniquement impossible. L'EHPAD qui l'accueille semble vouloir refiler la patate chaude à une institution plus sécurisée (entendez fermée), vous comprendrez que l'humeur n'est pas à la joie, encore moins à l'optimisme.
Merci infiniment pour toutes les gentillesses envoyées ici (commentaires) ou là (mails et réseaux sociaux).
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Les trois billets racontant les débuts de ce voyage chaotique et involontaire :
mardi
Des nouvelles du front
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| j'ai cueilli des fleurs de chez ma mère pour embellir sa chambre |
Au téléphone, je raconte à ma mère la récente rencontre de mon mec avec la voisine du 5e.
lundi
Ma mère en robe des champs
samedi
Brest à l'est
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| mon "bonjour. café." en Charente dans de la faïence de Lorraine (manufacture de Luneville - KG) |
Nous dînons autour de la grande table en chêne massif. Ma mère regarde la télé dans le vaisselier. Dans la vitre du vaisselier qui lui rend le reflet du feuilleton qu'elle commente à voix haute. La télévision est dans le coin salon à l'autre bout de la pièce. Une poutre et le garde-corps de l'escalier en bois empêchent la scène larmoyante entre Elsa* et Bruno Putzulu de parvenir directement à ma téléspectatrice de mère. Elle ne veut pas se poser dans le canapé qui fait face à l'écran, elle perdrait la chaleur et la proximité, surtout, du poêle à bois. Et elle veut manger à la table, avec moi. Regarder la télé dans la vitre du vaisselier ne la dérange pas. Il faudrait repenser tout l'agencement de la pièce et l'idée nous fatigue, elle comme moi. Déplacer la cheminée ou l'enchevêtrement de câbles, la box, la télé. L'un ou l'autre est impossible**. Alors nous commentons ensemble l'intrigue rocambolesque (et mal jouée mais pas pire que Les Mystères de l'amour***) puis la météo dans la vitre du vaisselier. Je vois pour la première fois la météo sous un autre angle, la Lorraine à l'ouest et Brest à l'est.
* T'en va pas. Si tu l'aimes, t'en va pas-ah-ah.
** J'attends avec délectation les twittos qui déclareront "mais si, il faut... t'as qu'à..." Je leur délivre volontiers les plans de la maison et leur envoie la facture.
*** Je me rappelle avec émotion du fou rire qui nous avait saisi mon mec et moi lorsqu'un des protagonistes sortait un flingue et déclarait, la voix grave et le clin d'œil appuyé : "Je connais hyper bien un gars qui travaille pour la CIA."






