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Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.
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lundi

Comme un lundi

 

Pendant que je photographiais cette fleur des champs des villes, que je rouméguais contre le crétin qui a arraché une branche à cet arbre qui n'a pour se défendre que sa verticale indifférence, la pochette contenant mon ordinateur portable (ou plutôt celui de mon employeur) criait dans le tram arrivé à son terminus et vidé de ses usagers : pourquoi m'as-tu abandonné ? 

J'avise d'autres herbes folles et songe à cette autre photo que j'aurais pu faire si je n'avais pas été en retard. Je badge à l'entrée, j'arrive au bureau, dis bonjour au collègue et soudain, l'absence de la poignée de la mallette dans le creux de ma main produit un vent de panique. Je dis au revoir au collègue et retourne sur mes pas. J'échafaude un plan, une alerte à mes supérieurs, avec mes plus confuses excuses, j'imagine la journée à configurer un nouveau poste de travail. 

Mais je dois épuiser mes chances de retrouver la pochette, si chances il y a. J'allonge le pas jusqu'à Arenc, le terminus de la ligne 2, je parle à la préposée au guichet qui me suggère d'appeler un numéro. Je préfère aller toquer à la porte de la cabine du chauffeur du tram qui s'apprête à partir en direction de la Blancarde. Là, je vous avoue, je n'y crois plus mais je veux y croire. J'expose mon cas, je déroule avec lui le trajet de ma sacoche qui a peut-être, dans mes rêves les plus fous, échappé au larcin et poursuivi sa course, toute seule. Le chauffeur du tram qui m'a déposé à Euromed-Gantès a fait sa boucle au dépôt, il est reparti pour un tour en direction de La Blancarde. Je suis, fébrile, la conversation entre les deux chauffeurs. Ma sacoche a été remise par une inconnue (bénie soit-elle) au conducteur qui va la laisser à mon intention à la Blancarde, si je veux bien me rendre jusque-là. Un peu mon neveu, que je veux. 

Pendant le trajet qui m'emmène au-delà de mon point de départ le matin, au pied du Palais Longchamp, jusqu'à Sakakini, je me dis encore que l'échange entre les deux chauffeurs est une hallucination auditive. Trop beau pour être vrai. Arrivé à bon port, la contrôleuse me remet pourtant la sacoche convoitée et je bredouille :

– Vous n'imaginez pas mon soulagement !

– On se met à votre place. On est professionnels... mais n'oubliez pas de jouer au loto, me dit Cathy, ou Audrey ou Odile (dans l'euphorie mêlée de gratitude bredouillée, je ne me souviens plus de son prénom).  

Merci Cathy ou Audrey ou Odile, merci l'inconnue dans le tramway, merci le premier chauffeur, merci le deuxième chauffeur, Ludo, merci la RTM. 

Ne cherchez pas pourquoi on m'appelait Laurent la lune, à la maternelle. Ni d'où je tiens l'idée de baptiser ma compagnie de théâtre "tête en l'air".