Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.

vendredi

La vieille dame et son masque Da Vinci


Pseudo-confinement Saison 2 — jour 36. Une fois n'est pas coutume, le ciel est gris foncé à Marseille. J'occupe aujourd'hui mon temps chômé pour aller faire quelques courses et traîne dans mon sillage un caddie rouge orné de fruits hilares qui crient « Vous êtes pressés ou quoi ? Ne poussez pas ! » En chemin, je salue mes chers épiciers (illustration) qui ferment boutique après quarante ans de bons et loyaux services. À l'intérieur, Joseph inscrit les mentions utiles pour les habitués, clients, voisins, amis, anonymes qui venaient pour une course ou pour chercher un colis. À l'extérieur, sa sœur Joëlle lui fait des signes quand les lettres qu'il trace partent dans le mauvais sens —il écrit à l'envers pour que ce soit lu à l'endroit. Je sors mon téléphone pour faire une photo et la leur envoyer. Nous passerons mon mec et moi demain pour leur offrir un petit cadeau d'au revoir, des fleurs, une boîte de chocolats. 

Sur le chemin du retour, la montée de la rue de la clinique est pénibl
e pour tout riverain, qu'il soit encombré ou pas. Marseille, c'est pas San Francisco mais pas loin. Une vieille dame tire sur son caddie plein d'emplettes. Main gauche, le chariot noir, main droite un sac de courses. Je lui offre mon aide, qu'elle refuse. J'insiste, elle refuse encore, poliment. À la troisième tentative, elle accepte que je lui porte son sac d'où dépassent une forêt vierge d'orchidées et de plantes. On papote le temps de la montée jusque tout en haut. Elle rouspète quand les voitures nous obligent à nous rabattre sur ce qui tient lieu de maigre trottoir : 

— Oh mais c'est comme sur la Canebière ! Oh la la, en plus, ils avancent comme des chiques !

Je plaisante en lui disant que ça lui fait son sport quotidien. Elle sourit derrière son masque à l'effigie de la Joconde.

— J'ai l'habitude, j'habite ici depuis 1956.

Avant de nous quitter, elle me déconseille de vieillir.

— C'est pas possible, lui dis-je. 

Au-dessus de ses yeux rieurs, un serre-tête en forme d'oreilles de chat serti de strass lui donne un air espiègle.

— Si nous ne vieillissions pas, il y aurait trop de monde, lui dis-je. 
— Nous sommes combien sur Terre ? 7 milliards ? Vous vous rendez compte ! Allez, bon bout d'an, comme on dit en Provence.
— À vous aussi, madame. 

À l'angle de la rue, tout en haut, je souffle comme un âne, récompensé par l'arc-en-ciel qui fend l'horizon gris souris et le sentiment d'avoir gagné cinq minutes de chaleur humaine. 

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Un commentaire, ce peut être un coucou, une amabilité, un point de vue divergent, un trait d'esprit, un signe de votre passage.

Pour celles et ceux qui n'osent pas (je ne mords pas) ou n'y parviennent pas, c'est tout simple :

1) Tapotez votre bonjour dans le formulaire de saisie ci-dessous
2) Sous Choisir une identité, cochez Nom/URL
3) Saisissez votre nom (ou pseudonyme ou si vous êtes timide le nom de votre cousine) après l'intitulé Nom
4) L'URL ne désigne pas l'Uto-Rhino-Laryngologie mais bien le lien d'un blog ou de n'importe quoi d'autre que vous jugerez bon d'accrocher à votre identité, la page Wikipedia de Sheila par exemple ; ou rien.
5) Cliquez sur Publier commentaire

Et le tour est joué. Elle est pas belle, la vie ?