Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.

vendredi

Où je caracole sur ma golfette favorite




À la faveur d'une série de billets relatant quelques anecdotes sur mon métier d'hôtelier, je vous propose aujourd'hui une chronique au château, un domaine au cœur de mon Périgord natal où j'ai enfilé l'habit de laquais il y a presque dix ans.

Récit.

Tandis que les clients fortunés dorment du sommeil du juste, je traîne mes guêtres au château. Un boulot pas très passionnant mais une source d'inspiration, un cadre champêtre, un modeste salaire tous les premiers du mois. Deux heures du matin, bercé par le chant nocturne de la nature qui entre par la fenêtre, je mets soudain de côté les cent soixante-dix-neuf copies quotidiennes, la clôture informatique et comptable, les innombrables tickets à vérifier et revérifier, pour grimper dans la golfette et gagner l'autre bout du domaine pour répondre à une demande urgente. Quand on travaille dans un quatre ou un cinq étoiles, on ne juge pas, on sert le client nanti, le lord ou le vicomte qui a besoin d'ouvrir son coffre-fort au beau milieu de la nuit mais ne le peut pas parce que la pile de l'engin a rendu l'âme. Que ce soit pour actionner une poignée récalcitrante ou pour remettre un document, je ne me lasse jamais de conduire cette golfette, de respirer l'air de la nuit, de me sentir vivant lorsque je croise un lapin, une grenouille, une hirondelle.

J'avais sûrement l'air nigaud lorsqu'âgé de dix ans, je répétais à mes camarades de classe « quand je serai grand, j'habiterai un château. » J'en étais persuadé. Eh bien, vingt-sept ans plus tard, fermant les accès à l'aide de l'épais trousseau de clés, je me dis que j'ai réalisé sans le savoir un fantasme de gamin. Pas tout à fait comme je l'avais imaginé, mais avec les rêves, on ne fait pas la fine bouche. Les miettes du rêve ont un peu le goût du rêve.

Au petit matin, le vicomte anglais de la chambre 124 sort de son portefeuille un billet de cinq cents euros. Il souhaite de la monnaie. L'espace d'un court instant, je suis comme une poule devant un timbre poste. Mille pensées se bousculent dans ma tête de citoyen de basse extraction : est-ce un faux ? où est le détecteur ? Vais-je avoir assez de monnaie pour lui ? Mais quand il laisse vingt euros de pourboire, je le trouve tout de suite moins emmerdant, mon vicomte.

Depuis que j'évolue dans ce cadre en forme de carte postale où l'on arrive parfois en hélicoptère pour l'apéro, où ma vieille 205 rouge toute rouillée côtoie Porsche et Aston Martin, je pense souvent à ce film de Robert Altman, Gosford Park, réjouissants portraits croisés d'aristocrates et de domestiques. Désolé pour le cliché [dont je constate tous les jours la vérité, mais à nuancer, évidemment] : les riches jouent au golf, au bridge, organisent des rallyes. Vous avez déjà vu, vous, des rallyes permettant aux jeunes précaires d'éviter de se mêler aux franges privilégiées de la population ? Selon l'envie, lisez Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas ou les pages Immobilier du Figaro, vous noterez le fossé.

En ma qualité de "réceptionniste tournant", je pivote, m'adapte et travaille indifféremment le matin, le soir, la nuit. Dès l'aube ou à la tombée du jour, au volant de ma vieille auto, en route vers le château, je scrute chaque virage plongé dans la nuit ou dans un bain d'épais brouillard le matin ; j'ai peur d'emboutir une biche ou un sanglier.

Parvenu à bon port et puissamment caféïné, je libère de ses fonctions le réceptionniste de nuit que nous avons surnommé Grincheux. Il ronchonne à propos d'une dame qui avait la mauvaise idée, selon lui, de ne pas parler le français. Peu friand des jérémiades de mon collègue, je l'invite à rentrer chez lui et m'attelle à ma liste de tâches matinales.

Il est à peine huit heures quand la dame logeant dans la suite prestige vient chercher conseil auprès des pauvres qui la servent. Dans une enveloppe prête à être oblitérée, elle a inséré un relevé d'identité bancaire, son ticket de caisse de chez Leclerc et l'autocollant fluo donnant droit à deux euros de remboursement. Elle regagne sa chambre à trois cent quatre-vingt euros la nuit, bienheureuse. Son compte sera bientôt crédité de ces deux euros providentiels. Je n'ai pas le temps d'imaginer les étonnants méandres qu'emprunte la pensée de cette dame qu'on m'appelle à l'autre bout du domaine pour recueillir une tripotée de valises.

Ô joie, ô miette de liberté
Je grimpe dans la golfette
Rangée sur l'allée de gravillons
J'appuie sur le starter*
Et voici que je quitte la terre
J'irai p't'être au paradis
Mais dans un train d'enfer !


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📌Bonus :
Où j'enfile des perles de ma vie d'hôtelier (1)
Où j'enfile encore des perles de ma vie d'hôtelier (2)
Arrête de râler ! c'est contagieux (où il est question de Grincheux, mentionné ci-haut)


* 4 vers extraits de la chanson Harley Davidson, chanson écrite en 1967 par Serge Gainsbourg pour Brigitte Bardot.

Titre librement inspiré de Balzac : Pendant que (...) chacun caracolait sur son dada favori, le médecin attendait la duchesse dans une gondole (BALZACMassimilla Doni, 1839, p. 467).

9 commentaires:

  1. "avec les rêves, on ne fait pas la fine bouche. Les miettes du rêve ont un peu le goût du rêve."
    Rien que ces mots, et les 2€ de la dame, me font ressentir mille et une sensations...
    Tu as vraiment l'art, cher Laurent, de dire ces petites choses de la vie qui en font la saveur.
    Bisous.
    Ben

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    1. Bonsoir Ben et merci de lecture bienveillante. Bises itou :-*

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  2. C'est toujours une très mauvaise idée de ne pas parler français ;-)

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    1. Dans l'hôtellerie, c'est quand même un comble de ne pas parler une deuxième langue. Admettons, acceptons juste les basiques. Si tu lis la chute du billet "Arrête de râler c'est contagieux", tu verras l'étendue de ses basiques. ;-)
      Merci pour tes suggestions de correction ^^

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    2. Oui, je l'ai déjà lu ce billet. C'était ma contribution chauvine et de mauvaise foi totalement assumée (je sais bien que dans ce type de métier, il faut parler angliche).

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  3. Merci pour ce vent de liberté et cette page de vie. Tu vois toujours le bon côté et laisse filer les grincheux avec délicatesse. Mieux vaut travailler au château et profiter des lieux pendant la pause que d'avoir à l'entretenir, non ? RDV au prochain rêve, en attendant, je te souhaite de très belles fêtes de fin d'année.🎁✨🎄☃

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    1. Je n'avais pas vu les choses sous cet angle : profiter des lieux sans en payer le loyer ou les charges 😉👻 Remarque, dans mes recherches de boulot, j'avais postulé pour un hôtel qui avait une réception avec une vue imprenable sur la mer, je m'étais dit, ah oui, y a pire endroit pour bosser, contempler l'horizon, la mer, la lumière changeante entre deux clients.
      Merci pour tes gentils voeux. Je te souhaite la même chose mais en mieux 💋🧜‍♀️🎅🤶👑☃

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