Le blog d’un animal mâle qui aime : Paris, le bruit des haricots verts que l’on équeute, le Petit Robert, ouvrir une vieille armoire, French & Saunders, le champagne, ses cravates Burberry reprisées, le premier café de la journée, Les Nuls l'Emission, courir dans la neige comme un gamin, les raccourcis clavier, la compagnie des livres, Ella Fitzgerald, son araignée au plafond, l'étreinte d'un homme, l’autodérision, Wall-e, lézarder au soleil, les poncifs :)

samedi

Sourire. Bonjour. Au revoir. Merci.



Petit retour en arrière bis sur ma période caissier-chez-Auchan :

8h30. Ouverture du magasin. Les caddies et cabas qui trépignaient devant les grilles s’engouffrent dans les allées, contournent les têtes de gondole et se ruent vers les étals de légumes, les stands de fromages, poissons et charcuteries. Les roues des chariots crissent de concert, les poussettes se remplissent méticuleusement.

J’actionne le pilote automatique. Un coup de propre à ma caisse. J’attends. Les premiers clients sont un panachage de p’tits vieux, de lève-tôt, de clochards et paumés en tous genres. Mon premier client est une cliente. Elle vient faire ses provisions de rouge qui tache. C’est une voisine et elle me reconnaît. Le visage rubicond et la parole volubile. Elle parle fort. Sur le tapis de caisse, un intrus, une boîte de conserve dissimulée derrière le jerrycan de vin rouge. « Il faut bien manger », me dit-elle de son air rigolard. Elle paie avec une poignée de ferraille qu’elle vide de ses poches de pantalon. S’en va. Un grand signe du bras au loin pour dire au revoir. Il signifie : « A demain mon pote ! »

Le passage en caisse est fluide. Je satisfais aujourd’hui aux critères d’efficacité et de rapidité, douze articles par minute. Je me concentre sur la vitesse de passage et le temps s’envole. Deux heures s’écoulent. Deux heures sans qu’un client ne m’adresse la parole. De toute façon, je déclenche mécaniquement le SBAM, la formule accueil gagnante de l’enseigne. Sourire. Bonjour. Au revoir. Merci. Oublions le sourire pour l’instant, pas envie. Quant au bonjour, il doit être précédé d’un monsieur, madame ou mademoiselle. Pas un jour sans que je prenne madame pour monsieur, monsieur pour madame, ou mademoiselle pour madame. Rebelote pour le au revoir. La formule complémentaire, cadeau de la maison, le SBAM+ c’est « à bientôt, bonne journée, bonne soirée, bonnes fêtes, bon vent. »

Voici l’affluence de 10h30. Dans la file je reconnais madame A. Quelques articles dans les mains qu’elle dispose précautionneusement. Si peu d’achats, c’est à se demander si les p’tits vieux n’échelonnent pas exprès leurs courses sur la semaine afin de ne passer que quatre ou cinq articles en caisse chaque jour. Elle sort son porte-monnaie de son sac en bandoulière, saisit ses lunettes, plisse les yeux afin d’en vérifier la netteté puis s’assure qu’elle ait bien l’appoint. Elle règle ses achats systématiquement en espèces.

Mercredi suivant. 11h40. Je reviens d’une pause repas anticipée. Retour au boulot. Sur mon chemin, l’allée de caisses est propice aux discussions. Je discute avec la « top hôtesse » du mois. Puis je croise madame A., apparemment en proie à un malaise, je me presse à sa rencontre, lui propose mes services, qu’elle refuse. Tout va bien, me dit-elle, elle ne veut gêner personne. J’insiste. Elle refuse à nouveau mais avec un sourire – un rictus de douleur. Je la laisse le temps d’aller chercher une chaise et un verre d’eau. Je les lui tends. Elle se confond en remerciements. C’est normal, lui dis-je. Puis elle me prend le coude et me glisse dans son joli accent asiatique, « vous, vous avez un cœur en or, gardez-le. » Je lui réponds par une faible tape amicale sur la main et la quitte.

C’est à sa phrase que je songe lorsque la semaine suivante elle vient régler ses achats à ma caisse. Je me suis toujours demandé si mes clients habitués choisissaient la caisse et son employé ou si c’était le fruit du hasard. Peut-être un peu des deux. Cette fois-ci, ma vieille Asiatique a les yeux rouges. Visiblement, il lui est arrivé quelque chose. Elle sait qu’elle peut parler, et c’est ce qu’elle fait :

- Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça… Vous savez ce qui m’est arrivé ? Je montais dans le bus… et, à l’intérieur, deux jeunes garçons s’approchent de moi. J’imagine alors qu’ils veulent me donner un coup de main. Mais non ! Le grand m’agrippe les épaules et me sort du bus. Ils riaient… ils riaient… et le bus est parti sans moi. Qu’est-ce que je leur ai fait ?


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Premier épisode de ma vie trépidante de caissier il y a quelques lunes : Le caissier et la dame à la violette

16 commentaires:

  1. la vie de tous les jours dans les surfaces de vente comme on dit maintenant, ma fille pourrait aussi t'en raconter, chef' de caisse au monop' ses 25 caissières font " remonter" chaque jour leurs mésaventures et leurs petits bonheurs et lorsqu'elle est confrontée aux réclamations de tout genre, au mauvais comportements des clients, c'est un roman qu'elle pourrait écrire, c'est un foutu métier que caissièr( e )

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    1. Oh ça oui ! Y a beaucoup à raconter. Il y avait tant et tant de stress, d'agressivité, de frustration, d'insultes aussi que j'avais vite choisi de ne garder que le positif, l'échange, la chaleur humaine, les anecdotes croustillantes.

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  2. Un roman-témoignage a déjà été écrit sur le sujet : "les tribulations d'une caissière", me semble-t-il que l'ouvrage s'appelait. Mais je doute fortement que son auteur ait le quart de ton talent. Ceci étant, je dis ça, je dis rien...

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    1. Le livre d'Anna était la prolongation de son blog qui, à l'époque, avait cartonné, de même que son livre, qui était devenu un film. J'avais vu le film en compagnie d'Anna qui m'avait gentiment invité. Le film était hélas assez mauvais. Le livre en revanche était simple - qualité rare dans la production actuelle - mais efficace et bien écrit :p

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    2. Correctement écrit parce que largement corrigé en interne par la maison d'édition (je le sais, j'y avais une taupe^^). Non, quand tu lisais son blog, le "bien écrit" ne s'y appliquait pas.

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  3. J'ai un peu envie de pleurer... Je me rapelle "du caissier et de la dame à la violette".

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    1. Le prochain billet, je te ferai rire, j'espère.

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  4. Oh ça me fiche un noeud dans la gorge...

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    1. Cette dame asiatique est venue me parler tant et tant de fois. Elle était très attachante.

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  5. J'espère qu'à son passage elle avait retrouvé un peu de sourire.

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  6. Merci pour cette histoire, à la fois une belle et triste histoire, heureusement cette dame a croisé ton chemin.

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  7. Bonsoir, je suis "tombée" par hasard sur votre blog...

    À vrai dire pas vraiment par hasard : je recherchais des témoignages à-peu-près similaires à ma vie professionnelle. J'ai d'abord "accosté" sur le billet d'une certaine Drine (ancienne vendeuse en épicerie-boulangerie), pour finir par "atterrir" ici.

    Et c'est quelque chose d'extraordinaire, que j'ai découvert là!

    Je suis moi-même vendeuse en boulangerie aujourd'hui (j'ai été commerciale en salle de fitness, conseillère voyages, caissière en supermarché également pour revenir au petit artisan).

    Je suis heureuse de m'apercevoir que je ne suis pas la seule à avoir décelée la richesse humaine de ces différents métiers!

    Il s'agit presque d'une mini-étude sociologique, doublée d'un soupçon de vie contemplative...

    Alors, j'ai presque tout lu, parce-qu'il y a encore beaucoup à lire, et c'est un véritable plaisir. J'ai parfois ri, et même pleuré.

    Effectivement, j'ai lu et je lis les écrits d'une personne au Coeur d'or.

    Je vous souhaite une bonne soirée.

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    1. Bonsoir chère Anonyme. A vous lire, je me dis que mes billets sont un peu utiles, un peu. J'ai la faiblesse de penser que la richesse humaine que vous évoquez, elle se déniche dans TOUS les métiers. C'est mon côté optimiste indécrottable qui parle. Merci infiniment pour votre commentaire en forme de témoignage.

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