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Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.
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lundi

Pou paix russe



J'ai déjà raconté quelques perles de ma vie de réceptionniste ici, , ou encore . Je persiste et signe avec une anecdote narrée hier soir sur le petit oiseau bleu. Voici la version non expurgée.

20h. 

Mes clients sont étonnamment sympas. Sauf le couple de Russes arrivés hier soir dans leur voiture clinquante. Tape-à-l'œil, pénibles. Tout était négociation avec eux. Ou plutôt avec lui, fier comme un pou. Car elle se contentait de darder sur moi ses cils de biche botoxée et marmonnait, dans sa langue, forcément. Négociaient à propos du véhicule qu'ils tardaient à déplacer — l'emplacement était réservé par d'autres clients. À propos du masque qu'ils portaient au coude. Vautré dans le canapé qui me fait face, monsieur s'agace car je l'oblige à mettre le masque. C'est obligatoire. Ce n'est pas moi qui dicte les lois. Regardez, dis-je, prenant à partie d'autres clients qui, placides, le portent correctement. Il souffle et finit par s'exécuter. Mal aimable, il demande un taxi. Lassé de négocier en anglais, je mime à madame : masque, bouche, nez, merci. Puis j'appelle le standard des Taxis marseillais. Qui m'annonce une attente de dix minutes. 

20h15. Dmitri et Youlia prennent congé. 

M'ont mis les nerfs. Comme je peux être plus con qu'eux, je me penche sur la console qui contrôle la clim dans les chambres et bascule la leur sur le mode chauffage. 28° demandés. Never mess with the receptionist, n'emmerdez pas le réceptionniste. 

Mais que vois-je sur la tablette près du canapé ? Un portefeuille qui vomit papiers et cartes bancaires de Dmitri. Et j'imagine le mélodrame. Arrivés à destination, ils n'ont pas de quoi payer le taxi, ils reviennent chercher le portefeuille puis retournent à leur bamboche. Paieront trois fois la course. Cheh ! Mais pour le moment, je me fais un film car mes amis russes sont peut-être encore sur la Corniche. 

20h20. C'est un chauffeur de taxi qui s'avance à la réception. Je comprends vite qu'il s'agit de la course que j'avais commandée. Dmitri et Youlia, impatients, avaient en fait attrapé un autre véhicule que celui que je leur avais commandé. Et ne m'avaient pas prévenu. Normal, me direz-vous, pour des gens mal élevés. 

Le chauffeur ne s'agace pas longtemps quand je lui confie qu'il a échappé à une paire de joyeux emmerdeurs. Je lui raconte le sketch du portefeuille oublié et de la course qu'ils paieront probablement trois fois et il rit de bon cœur. 

20h45. Mais qui vois-je arriver, doux comme un agneau, et masqué ? Dmitri. Soulagé de retrouver son portefeuille et sa dignité auprès de madame, il me remercie et repart, en paix. Bon prince, ou faible, je coupe le chauffage et actionne la clim dans leur chambre. 

23h. Épilogue. Reviennent de dîner. Monsieur est masqué de polypropylène bleu ciel. Madame me demande, gentiment 😱, si j'ai un masque à lui donner. J'avale ma stupeur devant tant de courtoisie, m'inquièterais presque de la présence d'une caméra cachée pour me piéger, et lui tends une boîte en carton de laquelle elle extirpe l'objet de convoitise. Sourires, remerciements et, incroyable : pourboire 😱

12h30, le lendemain. Tout se transforme, se recycle. Même l'entêtement de deux clients mal embouchés métamorphosés en bisounours. Leur confortable pourboire devient ce transat que j'ai réservé pour la journée de demain. Un instant de langueur les pieds dans l'eau arraché à la mocheté ambiante. Et l'anecdote devient un billet de blog. Hier, la rencontre impromptue de mon mec et d'une dame autour du pipi de la petite. Aujourd'hui, Dmitri et Youlia, apprivoisés. Je recycle ici les petites aigreurs de la vie pour remplir ma bonbonne de friandises acidulées. 



Les gens-moutons et le fond de teint de la demoiselle dans ta face



Paris.
Quand j'habitais la capitale.

Pourquoi les gens-moutons ne bougent-ils pas du train qu’on a annoncé avec une avarie ? Avarie causant l’arrêt pur et simple de la circulation sur la ligne 13 du métro dans la direction de chez moi1. Pendant une bonne vingtaine de minutes. N’ont pas pour habitude de patienter tant de temps sans provoquer une émeute, les gens. Étrange. Je change d’itinéraire comme me le propose la suave voix de la RATP. Certes pressé de rentrer pénétrer mes charentaises, je voyage dans mes pensées et me dis que je suis heureux d’être vivant. D’avoir solutionné le problème de baignoire des clients de la chambre 103 en subtilisant la bonde de la baignoire de la chambre 205 où les clients n’auront qu’à prendre une douche, c’est comme ça et pas autrement. La direction de l’hôtel quatre étoiles à deux pas des Champs-Élysées où je passe mes journées par pur masochisme n’a qu’à songer à s’équiper de bouchons de baignoire. Je poursuis. Heureux d’être vivant et d’avoir pu inviter hier soir une amie dans un célèbre cabaret parisien, boire Bordeaux, Champagne, eau de source, manger foie gras de canard et sa gelée au Pineau des Charentes, chateaubriant et sa timbale de gratin dauphinois et caetera tout en applaudissant des seins de femmes et des fesses d’hommes et nous émerveillant des airs parisiens dégoulinants de clichés. Nous étions aux premières loges. Et gratuitement (je m'étais honteusement fait inviter). Je riais (intérieurement) en voyant le serveur qu’on avait forcé à gesticuler et à chanter en playback, mais très mal, forcément, c’est pas son métier. On tentait de le dissimuler en le posant tout en haut à droite sur la dernière marche du podium, le plus loin possible de l’œil critique. Mais évidemment, je ne voyais que lui. Qui dansait et chantait mécaniquement, le regard hébété. Dans son costume de vrai serveur qu’il exerçait pour de vrai, en dehors des numéros de cabaret où on l'avait cordialement invité à faire de la figuration, il rêvait. Peut-être. Et ce soir, sur mon nouvel itinéraire, sur la ligne 4 du métro, une voix féminine m'arrache à ma rêverie : « Je vais lui offrir des cheveux à celui-là. » J’ignorais qu’elle parlait de moi à son amie. Et, machinalement, je réponds : « Avec la fortune que coûte le fond de teint que vous mettez à la pelle, je pourrais m’acheter des implants. Mais non merci. »

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1quand j'habitais la capitale. (Billet rhabillé pour l'hiver 2018 par votre dévoué serviteur)

samedi

Roger a dit bisous



Depuis quelques semaines, nous recevons à l'hôtel des appels anonymes. A la voix, aux gloussements à peine dissimulés qui font irruption dans la communication, je devine des ados oisifs, pas très au point sur leur fausse demande de réservation. Les appels reçus sont masqués. Las, je suggère à mon interlocuteur de s'acheter une vie ou de jouer à chat perché avec ses copains. Parfois je les mets en attente. Le temps qu'ils se lassent et raccrochent.

Et puis il y a Roger. Appelons-le Roger. Au sein de l'équipe, tout le monde a eu son lot de noms d'oiseaux, de menaces, de ta-mère-ceci ou ta-mère-cela.

Mon collègue Aurellien a le sens de la repartie que je n'ai pas. Il assaisonne l'animal de répliques aussi cruelles qu'inutiles car Roger ne se lasse pas : son répertoire d'insultes est inépuisable.

Mais le malheureux n'a pas pensé à masquer son numéro.

Je fomente une petite revanche. Sur Leboncoin, je mijote une fausse petite annonce et vends un iPhone pas cher. Je prépare une description aux petits oignons, ajoute la mention "pas sérieux s'abstenir". Sur AdopteUnMec et Badoo, je fabrique un profil aguicheur. Chaque fois, je donne son 06 en pâture. Nous inscrivons également son numéro pour tous les démarchages téléphoniques possibles et imaginables. Roger reçoit bientôt, on l'espère, on se bidonne d'avance, l'appel de sociétés de courtage, d'assurances, de banques, de voyantes, d'épavistes. Rira bien qui rira le dernier.

L'histoire prend brusquement un tournant étonnant.

Ce soir, Roger appelle. Aurellien décroche et active le haut-parleur. S'ensuit sous mes yeux ébahis une conversation aussi banale qu'hallucinante. Ils parlent de la pluie et du beau temps, de la cérémonie d'hommage rendu à Johnny.
- Je te laisse, j'ai du monde, conclut mon collègue.
- Je peux appeler demain ?
- Vers 7h ?
- Ok, bisous, bye.

Pendant mon absence, Aurellien me dit avoir réfléchi à la question, inquiet de jouer comme moi le jeu du harceleur, de répondre à l'agressivité par davantage d'agressivité. Il a pris Roger entre quatre oreilles, lui a expliqué pourquoi ses appels étaient méchamment inutiles, lui faisaient perdre son temps et son humeur. La lumière a jailli et Roger a dit bisous. Je me pince encore pour croire à cet improbable miracle : un pont jeté entre deux parties a priori irréconciliables.

Comme quoi tout n'est pas perdu.

mercredi

La mine déconfite de Princesse Shoufflette


Ceci n'est pas un waquete et n'a aucun rapport avec la choucroute. 
Ladite choucroute, c'est le billet qui suit. 
Quand j'étais homme-à-tout-faire dans un petit hôtel 4 étoiles à deux pas des Champs-Élysées.

La mine déconfite de Princesse Shoufflette lorsqu'elle m'entend lui dire : « I'm just the bellboy » (je ne suis que le chasseur-bagagiste-carpette). Je n'étais pas en mesure de répondre à ses récriminations, il fallait qu'elle voie cela avec la réceptionniste. Car j'avais d'autres chats à fouetter. Et notamment une voiture à aller chercher au garage. Je me débarrassais ainsi à bon compte d'un boulet. Et quel boulet !

Oh mais quel dommage que je ne puisse pas vous montrer sa carte de visite. LoLissime. Côté recto un cadre doré entourant un rectangle blanc sur lequel brillent de mille feux la mention "Princesse Shoufflette". En relief bien entendu. Côté verso le même cadre doré, une photo représentant une jeune femme roulant des yeux de biche, la main ornée de diamants, un boa de plumes blanches sur ses frêles épaules. Et ses coordonnées. 

Shoufflette International Ltd.
Ses coordonnées à Londres.
Puis en Inde, où Sa Grâce signale à toutes fins utiles qu'elle possède 30 lignes téléphoniques. Et pourquoi pas un fax ?

Non mais quel dommage que je ne puisse pas non plus vous donner le site Internet dédié à sa gloire ! En vrai, elle portait au compteur 24 printemps de plus que ceux affichés sur la carte de visite.

Bref. Dans cet univers chic et toc du 8e arrondissement de Paris où j'échangeais du temps contre de l'argent, je m'efforçais de ne pas pouffer de rire lorsque je croisais les barbapapas et mérous du quartier.

Je me moque je me moque, mais j'accorde volontiers aux gens de se moquer de moi. Exemple.

Un matin, je marche d'un pas pressé vers notre charmant parking parisien (exigu et difficile d'accès), j'atteins le quatrième sous-sol, je grimpe dans la berline de luxe, je remonte un à un les sous-sols, prenant garde de ne pas commettre d'éraflure, j'ouvre le portail, descends un bout des Champs-Elysées, tourne à droite puis encore à droite. Sur le perron de l'hôtel, on attend impatiemment la livraison de la voiture. D'un tournemain, je coupe le contact, descends, et tends aux clients le trousseau de clés. Perplexes, ils déclarent : « Ça n'est pas notre voiture ! »