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Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.
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samedi

Le lave-vaisselle


Notre nouveau lave-vaisselle rentre pile poil 😉  

Je sors mes chemises froissées du placard et me perds dans le dédale d'une corvée entrelardée de bouts de loisirs, d'échappées, de réflexions microscopiques. Le repassage qui devait peu ou prou durer une petite heure s'avérera interminable. Je m'éparpille. Tout est prétexte à interrompre la tâche. J'ai soif et vais chercher une bouteille d'eau au frigo – nous n'avons plus d'eau en cuisine depuis trois jours. Je ris de voir le plombier (illustration) – pauvre bougre qui trime depuis avant-hier pour changer la colonne sur 9 étages. J'immortalise l'instant et poste ma blague potache sur les réseaux. Mon voisin du dessous se bidonne, car il a vu mon post FB. Mollement concentré, je songe au repassage qui s'impatiente, je bifurque par le salon pour faire un câlin à la chienne. Fin des papouilles, retour à la planche. Hop une épaule de chemise, une manche. Les coups de klaxon me tirent de ma rêverie. Je me penche pour voir ce qui attise l'agacement des automobilistes en bas. La tradition marseillaise n'est ni la navette ni le p'tit jaune mais le stationnement en double ou plutôt triple file. À l'aise Blaise. Un véhicule GCUM empêche le car Zou de faire sa manœuvre. Le chauffeur se fait aider par le tenancier du Bar-PMU, le même contre lequel nous pestions quand, ivre, il jouait aux boules avec* ses clients sur la voie publique, de nuit. Las du grabuge en bas de l'immeuble, je retourne à la vapeur réconfortante de ma corvée. J'enfile la chemise dans le coude de la planche, je glisse sur le coton et m'égare encore. Je soupire d'aise au souvenir de ma démission remise en main propre avant-hier, à la mine déconfite de mon directeur, je lève mon fer à l'avant-dernière corvée de repassage !

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--> Où j'enfile des perles de ma vie d'hôtelier

*Les mots sont dans le bon ordre, ouf !



lundi

Pou paix russe



J'ai déjà raconté quelques perles de ma vie de réceptionniste ici, , ou encore . Je persiste et signe avec une anecdote narrée hier soir sur le petit oiseau bleu. Voici la version non expurgée.

20h. 

Mes clients sont étonnamment sympas. Sauf le couple de Russes arrivés hier soir dans leur voiture clinquante. Tape-à-l'œil, pénibles. Tout était négociation avec eux. Ou plutôt avec lui, fier comme un pou. Car elle se contentait de darder sur moi ses cils de biche botoxée et marmonnait, dans sa langue, forcément. Négociaient à propos du véhicule qu'ils tardaient à déplacer — l'emplacement était réservé par d'autres clients. À propos du masque qu'ils portaient au coude. Vautré dans le canapé qui me fait face, monsieur s'agace car je l'oblige à mettre le masque. C'est obligatoire. Ce n'est pas moi qui dicte les lois. Regardez, dis-je, prenant à partie d'autres clients qui, placides, le portent correctement. Il souffle et finit par s'exécuter. Mal aimable, il demande un taxi. Lassé de négocier en anglais, je mime à madame : masque, bouche, nez, merci. Puis j'appelle le standard des Taxis marseillais. Qui m'annonce une attente de dix minutes. 

20h15. Dmitri et Youlia prennent congé. 

M'ont mis les nerfs. Comme je peux être plus con qu'eux, je me penche sur la console qui contrôle la clim dans les chambres et bascule la leur sur le mode chauffage. 28° demandés. Never mess with the receptionist, n'emmerdez pas le réceptionniste. 

Mais que vois-je sur la tablette près du canapé ? Un portefeuille qui vomit papiers et cartes bancaires de Dmitri. Et j'imagine le mélodrame. Arrivés à destination, ils n'ont pas de quoi payer le taxi, ils reviennent chercher le portefeuille puis retournent à leur bamboche. Paieront trois fois la course. Cheh ! Mais pour le moment, je me fais un film car mes amis russes sont peut-être encore sur la Corniche. 

20h20. C'est un chauffeur de taxi qui s'avance à la réception. Je comprends vite qu'il s'agit de la course que j'avais commandée. Dmitri et Youlia, impatients, avaient en fait attrapé un autre véhicule que celui que je leur avais commandé. Et ne m'avaient pas prévenu. Normal, me direz-vous, pour des gens mal élevés. 

Le chauffeur ne s'agace pas longtemps quand je lui confie qu'il a échappé à une paire de joyeux emmerdeurs. Je lui raconte le sketch du portefeuille oublié et de la course qu'ils paieront probablement trois fois et il rit de bon cœur. 

20h45. Mais qui vois-je arriver, doux comme un agneau, et masqué ? Dmitri. Soulagé de retrouver son portefeuille et sa dignité auprès de madame, il me remercie et repart, en paix. Bon prince, ou faible, je coupe le chauffage et actionne la clim dans leur chambre. 

23h. Épilogue. Reviennent de dîner. Monsieur est masqué de polypropylène bleu ciel. Madame me demande, gentiment 😱, si j'ai un masque à lui donner. J'avale ma stupeur devant tant de courtoisie, m'inquièterais presque de la présence d'une caméra cachée pour me piéger, et lui tends une boîte en carton de laquelle elle extirpe l'objet de convoitise. Sourires, remerciements et, incroyable : pourboire 😱

12h30, le lendemain. Tout se transforme, se recycle. Même l'entêtement de deux clients mal embouchés métamorphosés en bisounours. Leur confortable pourboire devient ce transat que j'ai réservé pour la journée de demain. Un instant de langueur les pieds dans l'eau arraché à la mocheté ambiante. Et l'anecdote devient un billet de blog. Hier, la rencontre impromptue de mon mec et d'une dame autour du pipi de la petite. Aujourd'hui, Dmitri et Youlia, apprivoisés. Je recycle ici les petites aigreurs de la vie pour remplir ma bonbonne de friandises acidulées. 



mercredi

La mine déconfite de Princesse Shoufflette


Ceci n'est pas un waquete et n'a aucun rapport avec la choucroute. 
Ladite choucroute, c'est le billet qui suit. 
Quand j'étais homme-à-tout-faire dans un petit hôtel 4 étoiles à deux pas des Champs-Élysées.

La mine déconfite de Princesse Shoufflette lorsqu'elle m'entend lui dire : « I'm just the bellboy » (je ne suis que le chasseur-bagagiste-carpette). Je n'étais pas en mesure de répondre à ses récriminations, il fallait qu'elle voie cela avec la réceptionniste. Car j'avais d'autres chats à fouetter. Et notamment une voiture à aller chercher au garage. Je me débarrassais ainsi à bon compte d'un boulet. Et quel boulet !

Oh mais quel dommage que je ne puisse pas vous montrer sa carte de visite. LoLissime. Côté recto un cadre doré entourant un rectangle blanc sur lequel brillent de mille feux la mention "Princesse Shoufflette". En relief bien entendu. Côté verso le même cadre doré, une photo représentant une jeune femme roulant des yeux de biche, la main ornée de diamants, un boa de plumes blanches sur ses frêles épaules. Et ses coordonnées. 

Shoufflette International Ltd.
Ses coordonnées à Londres.
Puis en Inde, où Sa Grâce signale à toutes fins utiles qu'elle possède 30 lignes téléphoniques. Et pourquoi pas un fax ?

Non mais quel dommage que je ne puisse pas non plus vous donner le site Internet dédié à sa gloire ! En vrai, elle portait au compteur 24 printemps de plus que ceux affichés sur la carte de visite.

Bref. Dans cet univers chic et toc du 8e arrondissement de Paris où j'échangeais du temps contre de l'argent, je m'efforçais de ne pas pouffer de rire lorsque je croisais les barbapapas et mérous du quartier.

Je me moque je me moque, mais j'accorde volontiers aux gens de se moquer de moi. Exemple.

Un matin, je marche d'un pas pressé vers notre charmant parking parisien (exigu et difficile d'accès), j'atteins le quatrième sous-sol, je grimpe dans la berline de luxe, je remonte un à un les sous-sols, prenant garde de ne pas commettre d'éraflure, j'ouvre le portail, descends un bout des Champs-Elysées, tourne à droite puis encore à droite. Sur le perron de l'hôtel, on attend impatiemment la livraison de la voiture. D'un tournemain, je coupe le contact, descends, et tends aux clients le trousseau de clés. Perplexes, ils déclarent : « Ça n'est pas notre voiture ! »