Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.

lundi

Le couteau de mon père


Le couteau* de mon père. Ou plutôt un des multiples couteaux qu'il avait collectionnés. Je n'ai pas conservé grand chose lui ayant appartenu. Pas grand chose, disons plutôt rien à part ce couteau, des photographies et des souvenirs. Du jardin potager qu'il entretenait avec passion, de son talent pour la cuisine, pour le bricolage. Des promenades en forêt en famille pour cueillir les cèpes, les châtaignes, les girolles. Le parfum du matelas de feuilles mortes que nous foulions tous les dimanches. L'émerveillement devant les champignons tape-à-l'œil mais vénéneux. Les orties, les ronces qui nous arrachaient à ma sœur et à moi-même des pleurs parfois. La consolation des cèpes trouvés au détour d'un chêne vieillissant. Mon père dégainait son couteau pour couper la base du cèpe, comestible, comme il faut — ne jamais arracher le cèpe, à l'instar des sagouins qui débroussaillent, ratissent et abîment. Chacun son panier en osier tapissé de vieux journaux et de fougères. Chacun sa récolte. C'était ensuite à qui avait cueilli le plus beau spécimen. Armé du couteau, il dénudait parfois une belle branche pour en faire un bâton de marche. Quand nous faisions une pause, au soleil, à l'orée d'un de ces innombrables bois entre Bergerac et Lalinde-la-Jolie que lui et ma mère connaissaient comme leur poche, il s'accroupissait, empoignait le pissenlit, coupait d'un geste expert la verdure qui poussait à foison et gratuitement dans la clairière en jachère, pour les agrémenter plus tard de vinaigrette et d'échalotes. À la maison, après une partie de belote enjouée avec oncles et tantes venus nous rendre visite, il tranchait le pain tandis que ma mère versait aux adultes un verre de Pécharmant. Tchin-tchin les souvenirs au bon vin du pays. 

Quand je saisis ce couteau qui loge au fond de mon sac à dos, je pense à mon père qui n'est plus, à tous ces moments partagés devenus réminiscences. Je polis aujourd'hui la lame du souvenir de mon père. 


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* Participation à #IWAK (Inktober With A Keyboard), jeu proposé par Kozlika



9 commentaires:

  1. Touchant dès qu'on touche au souvenir ;-)

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  2. Tu m'as mis la larme à l'oeil!

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  3. Oui, touchant avec de la nostalgie peut-être mais aussi de la douceur des moments simples qui restent gravé dans les mémoires...
    Biz

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  4. Jolie évocation de ton père.
    Émouvant.
    Bon week-end

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  5. "Je polis aujourd'hui la lame du souvenir de mon père."
    La phrase qui kill le game. Bravo 👏
    (PS : dans une vie parfaite, tu me montrerais tes coins à cèpe, et je joindrai mon opinel au couteau de ton père, un bâton taillé à la main)
    Bisous !

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  6. La poésie de la nostalgie et du vécu

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  7. Merci Lolo pour ces souvenirs de dimanches après-midi en forêt à la quête de cèpes. Ce qui me fascinait c'était la facilité avec laquelle Papa dénichait les cèpes à croire qu'ils poussaient sous ses pieds après mon passage. Me revient aussi la sensation ressentie à la découverte d'un cèpe alors qu'à l'époque je n'aimais pas les manger. La cueillette de châtaignes accompagnait parfois celle des cèpes. Bises

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