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Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.
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samedi

Le lave-vaisselle


Notre nouveau lave-vaisselle rentre pile poil 😉  

Je sors mes chemises froissées du placard et me perds dans le dédale d'une corvée entrelardée de bouts de loisirs, d'échappées, de réflexions microscopiques. Le repassage qui devait peu ou prou durer une petite heure s'avérera interminable. Je m'éparpille. Tout est prétexte à interrompre la tâche. J'ai soif et vais chercher une bouteille d'eau au frigo – nous n'avons plus d'eau en cuisine depuis trois jours. Je ris de voir le plombier (illustration) – pauvre bougre qui trime depuis avant-hier pour changer la colonne sur 9 étages. J'immortalise l'instant et poste ma blague potache sur les réseaux. Mon voisin du dessous se bidonne, car il a vu mon post FB. Mollement concentré, je songe au repassage qui s'impatiente, je bifurque par le salon pour faire un câlin à la chienne. Fin des papouilles, retour à la planche. Hop une épaule de chemise, une manche. Les coups de klaxon me tirent de ma rêverie. Je me penche pour voir ce qui attise l'agacement des automobilistes en bas. La tradition marseillaise n'est ni la navette ni le p'tit jaune mais le stationnement en double ou plutôt triple file. À l'aise Blaise. Un véhicule GCUM empêche le car Zou de faire sa manœuvre. Le chauffeur se fait aider par le tenancier du Bar-PMU, le même contre lequel nous pestions quand, ivre, il jouait aux boules avec* ses clients sur la voie publique, de nuit. Las du grabuge en bas de l'immeuble, je retourne à la vapeur réconfortante de ma corvée. J'enfile la chemise dans le coude de la planche, je glisse sur le coton et m'égare encore. Je soupire d'aise au souvenir de ma démission remise en main propre avant-hier, à la mine déconfite de mon directeur, je lève mon fer à l'avant-dernière corvée de repassage !

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--> Où j'enfile des perles de ma vie d'hôtelier

*Les mots sont dans le bon ordre, ouf !



vendredi

Noémie ou la limace

Capture d'écran d'un article paru dans Le Monde 🤦 Merci Noémie (qui souhaite garder l'anonymat, tu m'étonnes) et testée positive, de retour du Brésil et va peut-être contaminer pépouze ses voisins dans le train qui la conduit à Marseille. (Cliquez pour agrandir)



Avertissement : le billet qui suit est assaisonné d'un soupçon d'ironie, d'un gramme de désespoir et d'une lichette d'humour noir. En gros, ne pas prendre tout ce qui suit au pied de la lettre. Mais un peu quand même. 

Je vous épargne le récit des cornichons qui ont gâché ma journée d'hier : en vrac, un client refusant de payer la taxe de séjour — il finira par se délester d'un euro et soixante-cinq centimes. Bon, puisque vous insistez, je vous raconte : comme je déteste qu'on me prenne pour un abricot sec, j'insiste, j'explique, je finis par empêcher l'abruti de sortir, il me menace, il prévient « laissez-moi partir ou je casse votre porte ». Je me retiens de lui envoyer dans les gencives : « Qu'est-ce qui cloche chez vous pour que vous fassiez un scandale pour 1.65€ ? Que votre bêtise vous patafiole* ! » Mais face au culot mêlé d'agressivité du resquilleur, je m'entête et appelle la police. Cinq longues, très longues minutes s'écoulent avant que mon directeur et le propriétaire arrivant à l'improviste s'interposent et l'obligent à payer. Fin du mélodrame, crois-je. Trois fonctionnaires de police débarquent. Je me confonds en excuses, pas eu le temps de rappeler pour leur éviter le déplacement. Je leur offre, penaud, un café, qu'ils refusent, une bouteille d'eau qu'ils refusent, un Carambar ? qu'ils acceptent, ouf. Voilà que la BAC débarque à son tour, trois autres agents en civil. Je continue de distribuer mes excuses en carton et des bonbons à tous ces gentils policiers venus à mon secours. 

Même matinée. Une batavia défraîchie refuse de payer son accès au SPA, on ne l'aurait pas prévenue du tarif, c'est sa parole contre celle de mes collègues, que je défends, ça vocifère, ça se vexe, ça part sans payer. Soupir excédé. 

Même matinée. La gouvernante me signale deux peignoirs manquants en chambre. Bien entendu, la carte bancaire prise en garantie est invalide. Bien entendu, le client indélicat m'insulte au téléphone quand je lui dis qu'il a "omis" de régler les deux peignoirs. « Je suis venu avec une pute, je suis parti à quatre heures du mat'. Vos peignoirs, je m'en cogne. »

Épuisé par ces gens qui n'ont pas beaucoup d'empathie dans le citron, j'enfourche mon vélo et me dépêche de retrouver ma petite Kimberley, mon "maison-doux-maison", mon mec qui nous prépare un pain aux trois fromages. Dans l'évier, je remarque soudain une limace qui a survécu à mon essorage de laitue. Elle glisse son élégante silhouette le long de la paroi et pointe ses antennes à la recherche de la sortie. Je bougonne : « sauvez l'espèce humaine ? Pfff. Sauvons plutôt la p'tite limace !» J'improvise alors un parachute avec un bout de laitue, enveloppe le gastéropode et le jette du septième étage. Je vérifie que mon arion hortensis tombe pile sur le coin de pelouse où elle pourra peut-être continuer sa petite vie de limace sans masque. 
 
 
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* j'ai emprunté l'expression à Lyse :-)


lundi

À la postérité

Fiou ! Ça fait un bail que je n'ai pas commis de billet de blog. Certains d'entre vous savent que je m'éparpille sur les réseaux sociaux. J'y sème des bouts d'histoires, d'anecdotes de mon quotidien d'hôtelier, j'y pose mes pensées impérissables et beaucoup d'âneries. Parce que la vie n'est ni un lit de roses ni un infâme bourbier. Parce que le monde est assez pollué au sens "propre" et au sens figuré du terme, pour ajouter du noir au noir, du malheur au malheur, de l'immonde à l'immonde. Chers et fidèles lecteurs, vous connaissez la "politique éditoriale" de ce blog : je milite régulièrement pour le verre à moitié plein (lire La très vieille dame à l'arrêt Paulette).

À travers 24 modestes tweets (je m'suis trompé dans le décompte), je livre un tableau chamarré et personnel des petites choses qui m'enthousiasment, un instantané façon puzzle que j'ai composé pour la postérité1.

Enfin (et avant de vous égarer dans la matrice Twitter), j'invite ceux qui ne maîtrisent pas le jargon RS* à assouvir leur curiosité en lisant mon petit lexique fait maison à la toute fin de ce billet.

Amicalement,
Laurent.

CLIQUEZ sur le mot "polystyrène" ci-dessous pour afficher le thread des 24 tweets (pelote à dérouler). Ça marche aussi avec le mot "bonheur" :)


Petit lexique fait maison :
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RS : Réseaux sociaux. Qui n'ont de social que le nom. Enfin, tout dépend de l'usage que l'on en fait. La télé, internet, Netflix, etc. flattent tant votre intelligence que vos bas instincts, il suffit de faire les bons choix. Brigitte, si tu me lis, merci pour les fraises qui germent en ce moment !

Trolls : Plusieurs acceptions du terme. Pour moi, un troll est un internaute qui juge les faits et gestes de ses contemporains sans jamais bouger le petit doigt pour améliorer le monde. Synonymes : pisse-vinaigre, inquisiteur, fouille-merde.

Social justice warrior : Variante du troll prétendument justicier, redresseur de torts en carton.

Fav. : Favori, like, petite étoile devenue cœur sur Twitter.

Gif : \ʒif\ ou \ɡif\ masculin invariable. Acronyme de Graphics Interchange Format, format populaire sur la Toile mondiale, souvent extrait de vidéos tendant à ridiculiser ou synthétiser une idée, un slogan. L'invitée de l'émission culturelle et éducative de Evelyne Thomas, Meryem, 24 ans, est désormais moins célèbre que le gif qui la représente dans son inoubliable réplique "j'suis pas venue ici pour souffrir, okay ?"
Homonyme : Gif-sur-Yvette, commune située dans le département de l'Essonne.

Shitstorm : Littéralement, tempête de caca. Déferlement de commentaires haineux des mêmes trolls ou redresseurs de tort en carton mentionnés plus haut. Si ces âmes confites dans leur bêtise pouvaient manger leurs déjections au lieu d'en badigeonner leurs victimes, le monde se porterait un peu mieux.


Bonus :
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1 Ce soir,
Si j’écrivais un poème
pour la postérité ?
fichtre
la belle idée

je me sens sûr de moi
j’y vas
et à la postérité
j’y dis merde et remerde
et reremerde
drôlement feintée
la postérité
qui attendait son poème

ah mais

Raymond Queneau (1903-1976), L’Instant fatal, 1948


mercredi

Mon petit cœur primesautier collectionne les mots





J'ignore pourquoi je fourrage mes cartons emplis de vieux billets. Invoquons les mystères insondables du cerveau. J'ai récemment remis en avant une chronique (Je m'appelle Alice Bergerac) où je racontais de façon laconique mon parcours de traducteur littéraire et m'amusais à feuilleter ce cahier où j'ai consigné de a à z les expressions fleuries qui flattent l'hémisphère gauche de mon ciboulot et que je semais dans mes traductions.

C'est Noël avant l'heure car je vous offre aujourd'hui une collection de mots :

Avec un visage à faire cailler le lait ; indéfectible enthousiasme ; se morigéna-t-elle ; placide ; endormir sa méfiance ; il eut l’impression que son cœur s’envolait hors de sa poitrine ; sa chair se mua en un brasier crépitant ; il lui décocha un regard où la supplique le disputait si bien à la fureur que P s’étonna que ses cheveux ne s’embrasent pas ; se fit vertement réprimander ; avec une fausse exubérance ; les sourcils en accents circonflexes ; un relent d’aigreur écorna mon émotion ; avanie ; fricoter ; lui servit un juron bien senti ; qui n’auraient pas goûté le sel de la chose ; rires égrillards ; j’ai les nerfs qui se croisent sur la poitrine ; cet argument fit mouche ; elle grillait d’impatience ; tant et plus ; tout à trac ; simagrées ; à un jet de pierre ; un coureur de jupons invétéré ; le galbe d’un sein ; les ongles endeuillés ; estaminet ; ça barde ; à cause des milliers de pensées involontaires qui auréolaient le flot paresseux du temps ; marchait en plastronnant ; champ magnétique du souvenir ; porté au pinacle ; ce qui s’y trame ; capillotracté ; séance tenante ; boucler ses malles ; brouillard éthylique ; ventre-saint-gris ; nombril de Belzébuth! ; la baie festonnée des lueurs somnolentes de la ville ; pimprenelle ; son petit cœur primesautier ; des tas d'enquiquinements ; sur ces entrefaites ; débureaucratisation ; eut la fantaisie de s'énamourer de lui

Et vous, que collectionnez-vous de beau, de fantasque, d'extraordinaire ou de joliment banal ?

lundi

Les gens-moutons et le fond de teint de la demoiselle dans ta face



Paris.
Quand j'habitais la capitale.

Pourquoi les gens-moutons ne bougent-ils pas du train qu’on a annoncé avec une avarie ? Avarie causant l’arrêt pur et simple de la circulation sur la ligne 13 du métro dans la direction de chez moi1. Pendant une bonne vingtaine de minutes. N’ont pas pour habitude de patienter tant de temps sans provoquer une émeute, les gens. Étrange. Je change d’itinéraire comme me le propose la suave voix de la RATP. Certes pressé de rentrer pénétrer mes charentaises, je voyage dans mes pensées et me dis que je suis heureux d’être vivant. D’avoir solutionné le problème de baignoire des clients de la chambre 103 en subtilisant la bonde de la baignoire de la chambre 205 où les clients n’auront qu’à prendre une douche, c’est comme ça et pas autrement. La direction de l’hôtel quatre étoiles à deux pas des Champs-Élysées où je passe mes journées par pur masochisme n’a qu’à songer à s’équiper de bouchons de baignoire. Je poursuis. Heureux d’être vivant et d’avoir pu inviter hier soir une amie dans un célèbre cabaret parisien, boire Bordeaux, Champagne, eau de source, manger foie gras de canard et sa gelée au Pineau des Charentes, chateaubriant et sa timbale de gratin dauphinois et caetera tout en applaudissant des seins de femmes et des fesses d’hommes et nous émerveillant des airs parisiens dégoulinants de clichés. Nous étions aux premières loges. Et gratuitement (je m'étais honteusement fait inviter). Je riais (intérieurement) en voyant le serveur qu’on avait forcé à gesticuler et à chanter en playback, mais très mal, forcément, c’est pas son métier. On tentait de le dissimuler en le posant tout en haut à droite sur la dernière marche du podium, le plus loin possible de l’œil critique. Mais évidemment, je ne voyais que lui. Qui dansait et chantait mécaniquement, le regard hébété. Dans son costume de vrai serveur qu’il exerçait pour de vrai, en dehors des numéros de cabaret où on l'avait cordialement invité à faire de la figuration, il rêvait. Peut-être. Et ce soir, sur mon nouvel itinéraire, sur la ligne 4 du métro, une voix féminine m'arrache à ma rêverie : « Je vais lui offrir des cheveux à celui-là. » J’ignorais qu’elle parlait de moi à son amie. Et, machinalement, je réponds : « Avec la fortune que coûte le fond de teint que vous mettez à la pelle, je pourrais m’acheter des implants. Mais non merci. »

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1quand j'habitais la capitale. (Billet rhabillé pour l'hiver 2018 par votre dévoué serviteur)

dimanche

Bons baisers de Charente

De retour de vacances, nous trouvons une jolie carte dans la boîte aux lettres.
Notez le joli timbre fait maison. 



Après une petite huitaine de jours passés au vert, je retrouve le bruit et la fureur de la ville. C'est dans le tramway que je réalise pleinement que je suis de retour à Marseille, quand j'entends une adolescente répondre tarpin à sa camarade.

Comme l'a dit ma mère à mon mec : "Contente de partir mais toujours contente de revenir". Quand elle rend visite à ses sœurs en Dordogne, qu'elle laisse un temps poules, chatte, oie et potager. Puis qu'elle revient et retrouve ses pénates, la confortable tranquillité des jours qui coulent dans une vaste maison à habiter, d'un immense jardin à entretenir, d'une oie à distraire car elle a perdu son jars, compagnon de dix ans.

Contents de voir du pays et des gens mais toujours contents de regagner notre maison-doux-maison. D'éplucher la montagne de prospectus et dénicher la carte postale ci-haut, produit farfelu de mon imagination que j'avais déjà oublié (suite au billet non moins farfelu qui vous a peut-être échappé : Kimberley, chienne flic).

Courtes mais réjouissantes vacances que je pourrais résumer en une liste non-exhaustive d'activités :
— Siroter une pinte de bière ambrée dans la belle ville rose de Toulouse.
— Déguster un succulent magret de canard accompagné d'une purée de patates douces au citron vert, à Monpazier, magnifique village bastide épargné par le tourisme de masse.
— Boire un bol d'air vivifiant au pied du château de Monbazillac et contempler la vaste vallée de la Dordogne et Bergerac, ma ville natale, lovée dans un méandre de la rivière.
— Arroser de champagne de joyeuses retrouvailles amicales à Prigonrieux.
— Profiter de revigorantes balades en Charente : sous-bois et chemins de terre, champs labourés et petites routes désertes au milieu desquelles ont poussé les herbes folles.
— Partager des repas en famille agrémentés de bavardages et de rires au coin du feu.
— Cohabiter avec les insectes volants ou rampants, hôtes plus ou moins désirés des vieilles maisons de campagne.
— Chercher Cassiopée sur la voûte céleste.
— Caresser la chèvre, l'âne, la jument, l'oie et des rêves de vie rurale.
— Bêcher, jardiner, tailler, bricoler.
— Créer une rocaille en mêlant ciste, fétuques, véroniques arbustives et cyclamens sauvages.
— Partager un cassoulet fait maison.
— Remplir le coffre de la voiture de confitures de figues, de coulis de tomates, de bocaux de prunes mirabelles —le tout offert par un jardin potager prodigue et par une maman nourricière.
— Courir après la chienne qui pourchasse les poussins cherchant refuge auprès de leur mère-poule.
— Jouir du confort d'une chambre d'hôtel pour couper en deux le voyage du retour.
— Remercier pour son accueil la réceptionniste et partir sans ma valise, sous son rire gentiment moqueur.
— Me traiter de cloche à fromage quand au guichet automatique du péage, je laisse échapper la carte bleue sous la voiture, me contorsionne en vain, invite les automobilistes suivants à changer de file pour faire marche arrière et cueillir la fugitive dans une flaque.
— Et penser avec gourmandise aux prochaines vacances.



samedi

Tu tires ou tu pointes ?

Philippe Geluck - Pétanque. Vitre brisée. 

Ce blog fête ses 670 000 visites. Incessamment sous peu : nous avons affaire à un pléonasme, comme au jour d'aujourd'hui est une tautologie au même titre que l'expression monter en haut ou descendre en bas, quoiqu'il est possible de monter en bas de laine ou de viscose et de descendre en haut rayé ou en négligé de soie.

C'était la minute Maître Capello. Que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Comme ils ne peuvent pas connaître le temps où les blogueurs communiquaient entre eux, se rencontraient, se roulaient par terre de rire ou d'ivresse. Se défiaient aussi. Se traitaient de noms d'oiseaux et se rabibochaient.

Chouyo est à l'initiative de ce billet. Vedette* de la blogosphère qu'un concours de circonstances a mise un jour sur ma route, rue Marie-et-Louise à Paris. Quand j'étais parisien.

Aujourd'hui marseillais depuis presque cinq ans, je vous narre des bouts d'anecdotes :

Anecdote.

Marseille. Métro Cinq Avenues, je me faufile et me glisse dans la file d'usagers achevant leur trajet en métro. Chacun sur sa marche d'escalator. À droite, généralement. Les plus pressés dépassent à gauche. Parfois ça bouchonne. J'approche du bouchon en tête duquel une dame, la soixante-dizaine à l'allure pétulante marmonne. Les gens devant moi lui demandent courtoisement de se décaler sur la droite pour laisser la voie. Elle refuse et continue de bougonner. Bouche bée et néanmoins stoïques, mes co-voyageurs et moi-même atteignons le parvis à l'extérieur. Je ne peux m'empêcher de commenter à voix haute : "Moi je, moi je, moi je... Les autres n'existent pas pour cette dame."

Elle se retourne et me jette un argument en béton armé : "S'ils sont pressés, qu'ils prennent l'escalier central.
- Oui oui, les soixante et quelques marches. Vous pourriez simplement vous décaler, non ?
- Non.
- Mouais, vous vous en fichez des autres.
Et elle me balance un "je m'en bats les couilles" dans les gencives.
- Comme c'est élégant, dis-je.
Elle éructe et nous offre de nouveau son "je m'en bats les couilles", sa marque de fabrique qui laisse les gens alentour sans voix ou hilares.

Anecdote.

Au Monoprix boulevard de la Blancarde, le vigile fatigué pose sa tête sur l'épaule amie de la chef de caisse. Il surprend mon regard et se ressaisit, non sans m'adresser un clin d'oeil complice.

Anecdote.

Mon homme et moi-même dormons fenêtres ouvertes car il fait chaud. Il arrive qu'en bas, dans la rue, on s'invective, on klaxonne, on** partage sa musique au gré de son voyage en voiture, on croit que la ville est un décor de cinéma en carton pâte, sans habitants. Mais rien de bien méchant. Sauf que cette nuit-là à une heure du matin, un bruit étrange me réveille, un bruit métallique assortis de borborygmes. Je me lève, ensommeillé et néanmoins irritable - le réveil est attendu quatre heures plus tard. Je m'accoude au balcon et constate. Au bar PMU habituellement calme, ça joue à la pétanque, ça dit je suis l'arbitre, si ça bute tu paies ta tournée, ça pointe et ça tire sur les barres en fer qui empêchent de se garer, ça joue aux boules sur la voie publique. Et le sommeil gâché, j'échafaude des scénarios vengeurs où les voitures passant par là leur rouleraient dessus et qu'en plus de la police municipale dépêchée sur les lieux, une ambulance attendrait de prodiguer les premiers secours à nos boulistes noctambules.

La police les a calmés. Le bar PMU a baissé le rideau de fer. Et votre serviteur s'est rendormi.

Fin des anecdotes.


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* et auteure de 240 pages publiées chez Stock : Prof jusqu'au bout des ongles.
** les gens balek comme la dame à l'allure pétulante, mais l'habit ne fait pas toujours le moine ni la dame bien élevée.
*** illustration : Philippe Geluck ©

mercredi

Un voyage en 205 au parfum champêtre de troène et de caca de poules




Voilà. C’est fait. Déménagement épique achevé. Ranger, vider, nettoyer une maison de campagne, ça occupe son homme. Et toute la famille. Puis il y avait l’immense jardin potager et fruitier à passer au peigne fin. Les deux abris de jardin, motoculteur, tondeuse, poulailler en kit, chats, poules et plantes. De nombreuses visites à la déchetterie du village. Et dire au revoir aux voisins, à la vieille acariâtre d’à côté, à la Dordogne qui a vu naître mes parents.

Une fois les déménageurs partis avec les 60 m3 de cargaison, je passais un dernier tour de clés et prenais la route au volant d’une vieille 205 pleine à craquer de végétaux et d’animaux. De feuilles et de plumes claquant au vent passant par la fenêtre pour dissiper l’odeur de caca de poules. Sur le siège passager, une chatte au lieu des deux initialement prévues pour le voyage.

Car il y avait deux chattes. Celle de la maison et celle du jardin. Deux cages à chat attendaient de capturer chacune leur occupante. Il était prévu de les garder à distance pendant la nuit précédant le grand chambardement. Et de les véhiculer séparément. La chatte du jardin apprivoisée par mon père avait encore des restes de vie sauvage, mais on ne désespérait pas de lui présenter son nouveau territoire, en Charente. Elle daignait se frotter à nous mais l’attraper, c’était une autre affaire. Lorsque la veille du grand jour, elle s’est avancée pour percevoir ses croquettes, je l’ai saisi par les flans pour la poser fissa dans la cage. Métamorphosée en furie, elle a planté ses crocs dans ma main gauche. Me répétant intérieurement l’adage de mon amie Karelle « la douleur est une information », j’ai serré la mâchoire et maintenu mon emprise. Je n’aurais pas droit à d’autre essai. Nouvelle morsure féroce main droite puis dans le bras. Les conseils avisés de l’entourage ne tarderaient pas à fuser. Fallait faire ci, pas faire ça, la prendre comme ci, pas comme ça. Bref. Rien n’y ferait. je décidais donc de la relâcher, le bras en sang. Bras qui doublerait de volume dans la nuit.

- Ma mère : Tu ne veux pas qu’on aille aux urgences ?
- Moi : Maman ! On a un déménagement à continuer. Si demain matin, mon bras est tout dur, oui, on ira aux urgences. Mais là, je vais désinfecter, décéder de fatigue… ou dormir. Et la chatte trouvera d’autres humains à apprivoiser…

Le jour J. Après mille péripéties que je vous épargnerai (c’est forcément là que l’imprévu pointe le bout de son nez crochu et déclenche les ennuis), perclus de courbatures, de douleurs, je prends le volant de la vieille 205 rouge.

Parés pour le grand voyage, s’y partagent l’espace une foultitude de plantes, un grand carton pour les 5 poules et le coq, une valise, et la chatte de la maison dans sa cage. M’accompagnant deux heures et demi durant de ses miaulements plaintifs et apeurés. Mes mots doux, mes explications en langue chat, mes soupirs, rien n’y fait. Je prête une oreille sourde à ses miaous éplorés et me concentre sur la route. En guise de climatisation, les fenêtres ouvertes pour dissiper l’odeur de caca de poules. En guise de musique, "radio chat" avec son lamento pour déménageur épuisé. A la faveur d’un changement de vitesse, elle m’assène un coup de griffes bien senti par la grille de la cage, réveillant le bras en charpie. Soudain, à mi-chemin, une odeur agresse mes narines, ma féline passagère au bout du rouleau m’a fait un caca nerveux. Un vrai. Le caca de poules, ça va, je connais, je maîtrise. Mais le caca de chat pour 2 heures de route, non, ça non !

Imaginez l’automobile rouge arrêtée en plein village. Le conducteur éclopé se contorsionnant pour sortir du véhicule. Et pour parachever le tableau, le coq qui signale notre présence aux 4 villageois attablés à une terrasse de café. Le coq ne chante pas, il s’égosille. Le malheureux, enfermé avec ses poules, dans une cage de fortune, manifeste son atavique fierté parce qu’une de ses compagnes avait œuvré pour la perpétuation de l’espèce. Deux œufs encrottés se sont ainsi invités au déménagement. 60 m3 et 142g.