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Quand la vie est trop courte pour râler ou s'acheter des fleurs demain, j'invite le lecteur à s'émerveiller des petites choses. Dans les sillons creusés par l'inattendu ou le hasard, je sème les graines d'un regard humain, parfois mordant, et compose régulièrement un bouquet de rencontres ou d'échanges piquants, insolites, simples.
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vendredi

Une fraise et un bout de banane enrobés de gentillesse




11h55 au Palais Longchamp, mamans ou grand-mamans, bambins et poussettes quittent le jardin d'enfants derrière le kiosque à musique où s'ébroue un couple de danseurs, au soleil. Au pied d'un tilleul sans feuille, les gourmands qui ont échappé aux jardiniers des espaces verts de la ville caressent l'arrière-train du matou qui s'approche de mon banc. À la recherche d'un brin de compagnie, il s'étend de tout son long sur le banc de pierre que j'occupe depuis une petite heure. Les quatre fers en l'air, il accepte la caresse furtive de l'humain passant par là.

Perdu dans les méandres du roman de Jonathan Coe dont je termine la lecture, j'écoute le pépiement des oiseaux, j'absorbe l'immensité du bleu sans nuage au-dessus de ma tête. Je songe à l'absurdité de ce monde et des gens qui l'habitent, l'abîment, le contemplent et le façonnent. L'imaginent, le réinventent, le réparent.

Je songe à la dame qui a sonné chez nous pour nous offrir deux parts généreuses d'un gâteau aux pommes. C'est la troisième fois qu'elle nous gratifie de ses talents de pâtissière. Mon homme l'a dépannée il y a quelque temps déjà. Il a d'ailleurs dépanné informatiquement, gracieusement, la moitié des gens gentils du quartier et je bénéficie de leur reconnaissance par ricochet. Ce matin, notre épicier Jo, a donné à la petite Kimberley deux fraises dont elle s'est pourléché les babines. En d'autres occasions, un kilo de chocolats, un panier garni de fruits, un panettone, des tiramisus maison au Kinder Bueno et d'autres gourmandises pour le remercier d'un téléphone réparé, d'une connexion retrouvée, de l'installation d'une caisse enregistreuse, de l'ordinateur de Jackie, la sœur de la sœur de Jo, qui nous a invités chez elle et cuisiné un couscous maison à se taper le cul par terre.

La gentillesse, le savoir-vivre, ne sont pas pas encore tout à fait carapatés avec l'époque qu'on afflige à tort de tous les maux. L'époque a bon dos, on se trompe de cible.

Il est temps de regagner mes pénates, mettre en forme ce billet de blog foutraque, profiter de ma journée de repos dans ma position préférée (horizontale), tour à tour marmotte, paresseux ou ours. Et comme le hasard fait bien les choses, c'est avec Joëlle notre voisine et amie de palier que je rejoins nos appartements. Elle aussi avait eu la bonne idée de passer par le parc. Nous papotons, nous projetons une virée en Ardèche pour son anniversaire. Nous prenons congé l'un de l'autre et je retrouve la petite Kimberley jamais avare d'allégresse.

Qu'on la sorte pour satisfaire ses besoins ou pour la promener, qu'on lui donne sa part de croquettes ou un bout de banane, qu'on prenne quelques minutes de notre temps si précieux pour jouer avec elle, elle exprime une joie pure et sans pareille. Je me dis souvent que le monde gagnerait à exprimer son contentement, comme notre chienne, pour les choses les plus simples du quotidien.


lundi

Le colis sur un tabouret en moumoute orange

Notre Colis voit du pays :
1. Chez notre épicier
2. Censé arriver près de chez notre amie
3. Là il sera finalement livré
4. Là où nous prendrons un chocolat chaud (ou une bière, ou un pastaga)

Zut. Je m'aperçois que l'illustration et la légende ont divulgaché* le billet qui suit. Tant pis. Qui m'aime me lise.

J'ai l'habitude de confier mes colis à mon cher épicier. C'est la voie que je destine à mes cadeaux de Noël et d'anniversaire (quand j'y pense). C'est économique, c'est pratique. Quand ça fonctionne.

J'étale sur le parquet de la chambre d'amis le papier cadeau orné de homards, les rubans colorés, le scotch fantaisie, la carte et les feutres de couleurs. Au son de Eurythmics sur ma platine disque, je prépare un paquet pour l'amie Mireille dont c'est l'anniversaire le 16 novembre. Nous sommes le 9 et dans les temps. La petite Kimberley m'apporte son poulpe en peluche — elle n'apprécie pas que je joue sans elle.

Comme notre imprimante a consciencieusement assimilé l'obsolescence programmée voulue par Epson pour ne pas les citer (l'association HOP fait un travail remarquable sur le sujet : lien), nous optons pour le QR code qui nous exempte de l'impression d'une étiquette et remettons le paquet à Joseph qui tient la boutique en bas de chez nous ce samedi soir. Nous avons bon espoir qu'il parvienne à destination le samedi d'après. On a de la marge. On suit sur la toile le voyage du paquet dans les méandres de Marseille, dans les tuyaux de Relais Colis, ses intermédiaires (transporteurs) et ses sous-traitants et ses sous-traitants de sous-traitants.

Vendredi, soit une semaine plus tard.
Le 15 novembre à 15h18 : votre colis est arrivé à l'agence de distribution Relais Colis.

Samedi. Jour de l'anniversaire de l'amie.
Le 16 novembre à 11h44 : votre colis a mal été dirigé. Le délai de livraison pourra être rallongé. Arg. Nous ne saurons pas si le livreur n'a pas su déchiffrer l'adresse ou s' il n'a pas pu s'acquitter d'une charge de livraisons irréalisable ou s'il a préféré le laisser où ça l'arrangeait. 15h02 : votre colis a été re-dirigé vers un autre Relais Colis. Nous nous faisons une raison. Le temps du week-end, le cadeau dormira dans la pénombre d'un entrepôt ou d'une camionnette de location.

Lundi.
Le 18 novembre à 15h15 : votre colis est en cours de livraison dans votre Relais Colis. Notre ? Euh. Pas celui qu'on avait choisi, le point d'accueil marchandise à côté de chez Mireille. Mais une autre échoppe, à quelques pâtés d'immeubles du point de départ. Soupir.

"Prend-on la vie autrement que par les épines ?" écrivait René Char.

Comme je me fais ici souvent le chantre du verre à moitié plein, je cherche une issue sans aigreur, sans lamentation. Je propose à mon homme d'appeler notre amie pour l'inviter à venir jusqu'à nous. Nous irons la chercher au métro Cinq Avenues, nous cheminerons bras dessus bras dessous jusqu'à la boutique que nous n'avons pas choisie, nous l'emmènerons ensuite au Monsieur Madame Café siroter un chocolat chaud ou une bière ou un pastaga selon l'heure, les coudes sur une table en formica, les fesses sur des tabourets en moumoute orange, le regard attiré par l'affiche Myriam qui promet d'enlever le bas ou par les bibelots à l'effigie d'E.T., l'extra-terrestre. Et nous trinquerons à l'incurie de Relais Colis qui a permis que nous nous retrouvions physiquement.


* mot valise québécois mêlant divulguer et gâcher pour remplacer spoiler
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Pour aller plus loin (et dans le désordre) :
⇨ Zette and the City qui revient à pas de velours dans la blogosphère : Pour Noël, on veut du vieux, mais avec du neuf !
HOP : halte à l'obsolescence programmée.
⇨ Le billet Quand mon primeur joue au facteur racontait avec bonheur et naïveté le rapport privilégié que nous entretenons avec Joëlle et Joseph.
⇨ Ce qui se passe quand vous vous faites livrer un colis en point relais : l'article de Slate.
⇨ Mireille, c'est la "gentille dame" en fin du billet Voisin, voisine, pas tranquilles.



vendredi

Frédérique aux bras de Laurent et Laurent

The old lady from Bricklane © Chris Couderc - Flickr Licence Creative Commons

Marseille, début juillet. 34° à l'ombre mais un petit filet d'air nous rend la chaleur humide presque agréable. Laurent et moi traînons notre caddie de mémé jusqu'au supermarché de Chutes-Lavie pour y faire quelques courses. Pas très loin de l'arrêt Paulette où j'avais croisé la vieille dame de quatre-vingt-quinze ans qui se lamentait des méchancetés dites à tort et à travers, une autre habitante nous interpelle. Elle doit avoir dans les quatre-vingts ans. Les cheveux blond vénitien, la robe d'été qui lui colle à la peau tant elle a chaud, tant elle peine à atteindre le bout de la ruelle. Elle nous demande si nous pouvons l'aider à tirer son caddie jusqu'à l'angle de l'avenue, cinquante mètres plus haut. Nous adoptons son pas lent, nous papotons. De la canicule, des courses qu'elle pourrait se faire livrer à l'avenir, ce serait plus raisonnable quand même. Elle s'agrippe à mon bras.

— Vos chaussures ne sont pas très stables, dit Laurent.
— Oh, j'ai oublié de changer de chaussures, c'est vrai.
— La prochaine fois, descendez pieds nus, vous serez plus à l'aise, plaisante-t-il.
Elle rit.

L'angle de la rue était l'objet de sa demande. Nous nous enquérons de son domicile. Elle désigne l'immeuble situé cent mètres plus loin. Nous poursuivons.

— Je ne vous retarde pas, vous êtes sûrs ?
— Ne vous en faites pas, dis-je, nous avons le temps.

Une main accrochée au bras de chacun, elle nous dit vivre seule depuis que son frère cadet est mort d'un arrêt cardiaque, sous ses yeux, quatre mois plus tôt. Et sa gorge se noue sous l'émotion de la confidence.

— On ne sait pas ce qui est le plus lourd, votre chariot, ou vous, la taquine Laurent pour la faire rire, et ça marche.
— Nous, c'est Laurent et Laurent, dis-je, c'est facile, et vous ?
— Frédérique. Vous êtes des anges, merci de m'avoir accompagnée jusqu'en bas de chez moi.

Arrivés au pied de son immeuble, elle nous confie ses clés pour ouvrir le portillon puis la porte et, avec des baisers qui claquent, elle nous embrasse comme du bon pain. Sur le chemin du retour, nous échangeons à propos de la rencontre impromptue.

— Ça me serre le cœur. C'est comme pour les animaux, les chiens, les petits vieux abandonnés, j'ai envie de tous les adopter.
— À partir de quel âge tu les adoptes ?
— Euh, c'est au feeling.


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Pour lire le billet sur la très vieille dame qui se lamentait des méchancetés dites à tort et à travers, cliquez ici.

lundi

À la postérité

Fiou ! Ça fait un bail que je n'ai pas commis de billet de blog. Certains d'entre vous savent que je m'éparpille sur les réseaux sociaux. J'y sème des bouts d'histoires, d'anecdotes de mon quotidien d'hôtelier, j'y pose mes pensées impérissables et beaucoup d'âneries. Parce que la vie n'est ni un lit de roses ni un infâme bourbier. Parce que le monde est assez pollué au sens "propre" et au sens figuré du terme, pour ajouter du noir au noir, du malheur au malheur, de l'immonde à l'immonde. Chers et fidèles lecteurs, vous connaissez la "politique éditoriale" de ce blog : je milite régulièrement pour le verre à moitié plein (lire La très vieille dame à l'arrêt Paulette).

À travers 24 modestes tweets (je m'suis trompé dans le décompte), je livre un tableau chamarré et personnel des petites choses qui m'enthousiasment, un instantané façon puzzle que j'ai composé pour la postérité1.

Enfin (et avant de vous égarer dans la matrice Twitter), j'invite ceux qui ne maîtrisent pas le jargon RS* à assouvir leur curiosité en lisant mon petit lexique fait maison à la toute fin de ce billet.

Amicalement,
Laurent.

CLIQUEZ sur le mot "polystyrène" ci-dessous pour afficher le thread des 24 tweets (pelote à dérouler). Ça marche aussi avec le mot "bonheur" :)


Petit lexique fait maison :
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RS : Réseaux sociaux. Qui n'ont de social que le nom. Enfin, tout dépend de l'usage que l'on en fait. La télé, internet, Netflix, etc. flattent tant votre intelligence que vos bas instincts, il suffit de faire les bons choix. Brigitte, si tu me lis, merci pour les fraises qui germent en ce moment !

Trolls : Plusieurs acceptions du terme. Pour moi, un troll est un internaute qui juge les faits et gestes de ses contemporains sans jamais bouger le petit doigt pour améliorer le monde. Synonymes : pisse-vinaigre, inquisiteur, fouille-merde.

Social justice warrior : Variante du troll prétendument justicier, redresseur de torts en carton.

Fav. : Favori, like, petite étoile devenue cœur sur Twitter.

Gif : \ʒif\ ou \ɡif\ masculin invariable. Acronyme de Graphics Interchange Format, format populaire sur la Toile mondiale, souvent extrait de vidéos tendant à ridiculiser ou synthétiser une idée, un slogan. L'invitée de l'émission culturelle et éducative de Evelyne Thomas, Meryem, 24 ans, est désormais moins célèbre que le gif qui la représente dans son inoubliable réplique "j'suis pas venue ici pour souffrir, okay ?"
Homonyme : Gif-sur-Yvette, commune située dans le département de l'Essonne.

Shitstorm : Littéralement, tempête de caca. Déferlement de commentaires haineux des mêmes trolls ou redresseurs de tort en carton mentionnés plus haut. Si ces âmes confites dans leur bêtise pouvaient manger leurs déjections au lieu d'en badigeonner leurs victimes, le monde se porterait un peu mieux.


Bonus :
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1 Ce soir,
Si j’écrivais un poème
pour la postérité ?
fichtre
la belle idée

je me sens sûr de moi
j’y vas
et à la postérité
j’y dis merde et remerde
et reremerde
drôlement feintée
la postérité
qui attendait son poème

ah mais

Raymond Queneau (1903-1976), L’Instant fatal, 1948


vendredi

Le forcené ou le candide et ses Chocobons



Imaginez un galet lancé sur la surface plane d'un étang, les ricochets, les remous. Les remous à la surface et l'eau agitée en profondeur. Le galet, c'est ce forcené qui sème la panique sur son passage rue de Rome puis sur la Canebière à Marseille. Les ricochets, les remous, ce sont les conséquences de ses actes, les gens qu'il croise, trois hommes de 23, 27 et 35 ans à qui il assène un coup de poignard à la tête, au cou, à la nuque, les témoins qu'il épargne et qui se retrouvent seuls avec leur effroi, les questions des enfants qu'ils tiennent d'une main tremblante. L'eau agitée, ce sont les sirènes hurlantes des ambulances du bataillon des marins-pompiers, c'est aussi la rumeur qui se répand dans le quartier, dans la ville, dans la presse locale, sur les réseaux sociaux. Les gens qui disent j'y étais ou j'aurais pu y être.

Inconscient du drame qui se déroule à deux pas, je traverse la Canebière armé de mes achats. Une paire de chaussures de randonnée flambant neuves pour une prochaine virée dans les Calanques et un énorme paquet de Chocobons pour agrémenter un cadeau d'anniversaire à préparer un peu plus tard.

Je vois piler sur moi, ou du moins j'ai l'impression qu'il pile sur moi tant il est proche, le véhicule banalisé de la BAC qui tente d'arrêter la course folle du forcené. Une ou deux secondes qui me paraissent une éternité. Où je suis incapable de bouger, incapable d'aider cette pauvre dame qui, dans la panique, empêtrée dans ses sacs de courses, a chuté. Quand retentissent les huit coups de feu, je n'ai toujours pas le réflexe de chercher l'abri dans le porche de l'immeuble derrière moi. Hébété, je scrute le corps sans vie de l'assaillant et une arme de poing gisant à ses pieds.

Repoussé par les forces de l'ordre, en nombre, qui tentent de contenir la foule curieuse, je marche tel un automate et rentre chez moi. Je ne sais pas quoi faire avec tout ça.

Je digère lentement la violence inouïe du monde qui nous entoure.

Armé de mes chocolats, de mon indéfectible besoin de croire en l'humain, je poursuis un chemin prudent où l'optimisme frise l'utopie. Je suis en vie et je dis aux gens que j'aime que je les aime.

samedi

Tu tires ou tu pointes ?

Philippe Geluck - Pétanque. Vitre brisée. 

Ce blog fête ses 670 000 visites. Incessamment sous peu : nous avons affaire à un pléonasme, comme au jour d'aujourd'hui est une tautologie au même titre que l'expression monter en haut ou descendre en bas, quoiqu'il est possible de monter en bas de laine ou de viscose et de descendre en haut rayé ou en négligé de soie.

C'était la minute Maître Capello. Que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Comme ils ne peuvent pas connaître le temps où les blogueurs communiquaient entre eux, se rencontraient, se roulaient par terre de rire ou d'ivresse. Se défiaient aussi. Se traitaient de noms d'oiseaux et se rabibochaient.

Chouyo est à l'initiative de ce billet. Vedette* de la blogosphère qu'un concours de circonstances a mise un jour sur ma route, rue Marie-et-Louise à Paris. Quand j'étais parisien.

Aujourd'hui marseillais depuis presque cinq ans, je vous narre des bouts d'anecdotes :

Anecdote.

Marseille. Métro Cinq Avenues, je me faufile et me glisse dans la file d'usagers achevant leur trajet en métro. Chacun sur sa marche d'escalator. À droite, généralement. Les plus pressés dépassent à gauche. Parfois ça bouchonne. J'approche du bouchon en tête duquel une dame, la soixante-dizaine à l'allure pétulante marmonne. Les gens devant moi lui demandent courtoisement de se décaler sur la droite pour laisser la voie. Elle refuse et continue de bougonner. Bouche bée et néanmoins stoïques, mes co-voyageurs et moi-même atteignons le parvis à l'extérieur. Je ne peux m'empêcher de commenter à voix haute : "Moi je, moi je, moi je... Les autres n'existent pas pour cette dame."

Elle se retourne et me jette un argument en béton armé : "S'ils sont pressés, qu'ils prennent l'escalier central.
- Oui oui, les soixante et quelques marches. Vous pourriez simplement vous décaler, non ?
- Non.
- Mouais, vous vous en fichez des autres.
Et elle me balance un "je m'en bats les couilles" dans les gencives.
- Comme c'est élégant, dis-je.
Elle éructe et nous offre de nouveau son "je m'en bats les couilles", sa marque de fabrique qui laisse les gens alentour sans voix ou hilares.

Anecdote.

Au Monoprix boulevard de la Blancarde, le vigile fatigué pose sa tête sur l'épaule amie de la chef de caisse. Il surprend mon regard et se ressaisit, non sans m'adresser un clin d'oeil complice.

Anecdote.

Mon homme et moi-même dormons fenêtres ouvertes car il fait chaud. Il arrive qu'en bas, dans la rue, on s'invective, on klaxonne, on** partage sa musique au gré de son voyage en voiture, on croit que la ville est un décor de cinéma en carton pâte, sans habitants. Mais rien de bien méchant. Sauf que cette nuit-là à une heure du matin, un bruit étrange me réveille, un bruit métallique assortis de borborygmes. Je me lève, ensommeillé et néanmoins irritable - le réveil est attendu quatre heures plus tard. Je m'accoude au balcon et constate. Au bar PMU habituellement calme, ça joue à la pétanque, ça dit je suis l'arbitre, si ça bute tu paies ta tournée, ça pointe et ça tire sur les barres en fer qui empêchent de se garer, ça joue aux boules sur la voie publique. Et le sommeil gâché, j'échafaude des scénarios vengeurs où les voitures passant par là leur rouleraient dessus et qu'en plus de la police municipale dépêchée sur les lieux, une ambulance attendrait de prodiguer les premiers secours à nos boulistes noctambules.

La police les a calmés. Le bar PMU a baissé le rideau de fer. Et votre serviteur s'est rendormi.

Fin des anecdotes.


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* et auteure de 240 pages publiées chez Stock : Prof jusqu'au bout des ongles.
** les gens balek comme la dame à l'allure pétulante, mais l'habit ne fait pas toujours le moine ni la dame bien élevée.
*** illustration : Philippe Geluck ©

dimanche

Les gens imparfaits ou nos courses au Monop'



Je vais vous raconter une histoire ordinaire. Celle de deux gars qui font leurs emplettes. D'un petit accident et de son issue, épatante et banale à la fois.

Les publications rageuses sur Twitter, Facebook etc inondent la toile. Le journaliste prend cette parole aigre pour évangile et son lecteur pour un consommateur. Tout le monde pousse son petit cri indigné. Sans recul, sans nuance, sans vérification. Rien ne va plus dans ce monde de merde, entend-on, lit-on. Je généralise Marylise ?

Ça se discute, mais pas ici. Je passe mon tour sur les polémiques à la mode et laisse les politologues/sociologues de bazar donner leur avis éclairé sur tout et n'importe quoi.

Pourquoi ce préambule ?

On se gargarise, l'écume au bord des lèvres, du train qui n'arrive jamais à l'heure mais évoque-t-on le train qui n'accuse aucun retard, parle-t-on des millions de petites victoires quotidiennes et anonymes sur l'adversité ? Existe-t-il un journal des bonnes nouvelles où l'on s'abreuverait de joies partagées au lieu d'en concevoir jalousie ou ressentiment ? Ou, à tout le moins, des journaux qui accepteraient de donner un point de vue plus nuancé, de relayer plus régulièrement ces minuscules et innombrables initiatives humaines, associatives. De mettre tout le talent et les énormes moyens matériels qu'ils usent déjà à nous faire croire que le monde est désespérant voire irrécupérable, au service de ces bonnes nouvelles, ou des gens imparfaits qui sont heureux imparfaits.

Bref.

Je vais vous raconter mon "train qui arrive à l'heure" du jour.

Armés d'un sac en papier chargé de notre repas emporté de chez Burger King, nous cueillons à la supérette Monop' quatre ou cinq ingrédients afin de nous préparer un repas plus sain pour le lendemain. Parvenu à la caisse, je n'ai pas le temps de poser le sac en papier que, crac, il se déchire, et nos deux gobelets pleins à ras bord de boissons gazeuses sucrées se répandent allègrement dans toute l'allée de caisses. Ni une ni deux, le caissier appelle à la rescousse une collègue qui déboule au volant d'une nettoyeuse de haute compétition, qui aspire notre méfait, lessive et nettoie. Le caissier vient à notre aide, se désole pour notre futur repas un brin trempé alors que nous nous confondons en excuses. Nous transvasons nos sandwiches et frites dans un sac en papier flambant neuf qu'il refusera de nous faire payer. Il nous propose même de nous installer à une de leurs tables pour savourer nos hamburgers, mais nous déclinons poliment l'invitation, réglons nos achats et saluons la jeune femme nettoyeuse et les trois gars du Monop'.

Pour être tout à fait honnête, je dois avouer que j'ai récemment étrillé Monoprix sur les réseaux sociaux pour une obscure raison. Par acquit de conscience et pour équilibrer le modeste débat, je me devais de féliciter publiquement ces anonymes travaillant pour la marque à l'apostrophe au 114 rue de la République à Marseille.

Aucun grommellement, aucune protestation méprisante quand nous avons salopé leur magasin. Ils n'ont pas sauté de joie mais ils ont su cacher leur déconfiture et nous entourer de prévenance, de gentillesse. Ma moitié et moi-même en sommes restés comme deux ronds de flan, convaincus sur le chemin que nous devions d'une manière ou d'une autre transmettre nos louanges à la direction de ce magasin, par e-mail, ou par la poste. Pour que ce train-ci continue d'arriver à l'heure.

mercredi

Un voyage en 205 au parfum champêtre de troène et de caca de poules




Voilà. C’est fait. Déménagement épique achevé. Ranger, vider, nettoyer une maison de campagne, ça occupe son homme. Et toute la famille. Puis il y avait l’immense jardin potager et fruitier à passer au peigne fin. Les deux abris de jardin, motoculteur, tondeuse, poulailler en kit, chats, poules et plantes. De nombreuses visites à la déchetterie du village. Et dire au revoir aux voisins, à la vieille acariâtre d’à côté, à la Dordogne qui a vu naître mes parents.

Une fois les déménageurs partis avec les 60 m3 de cargaison, je passais un dernier tour de clés et prenais la route au volant d’une vieille 205 pleine à craquer de végétaux et d’animaux. De feuilles et de plumes claquant au vent passant par la fenêtre pour dissiper l’odeur de caca de poules. Sur le siège passager, une chatte au lieu des deux initialement prévues pour le voyage.

Car il y avait deux chattes. Celle de la maison et celle du jardin. Deux cages à chat attendaient de capturer chacune leur occupante. Il était prévu de les garder à distance pendant la nuit précédant le grand chambardement. Et de les véhiculer séparément. La chatte du jardin apprivoisée par mon père avait encore des restes de vie sauvage, mais on ne désespérait pas de lui présenter son nouveau territoire, en Charente. Elle daignait se frotter à nous mais l’attraper, c’était une autre affaire. Lorsque la veille du grand jour, elle s’est avancée pour percevoir ses croquettes, je l’ai saisi par les flans pour la poser fissa dans la cage. Métamorphosée en furie, elle a planté ses crocs dans ma main gauche. Me répétant intérieurement l’adage de mon amie Karelle « la douleur est une information », j’ai serré la mâchoire et maintenu mon emprise. Je n’aurais pas droit à d’autre essai. Nouvelle morsure féroce main droite puis dans le bras. Les conseils avisés de l’entourage ne tarderaient pas à fuser. Fallait faire ci, pas faire ça, la prendre comme ci, pas comme ça. Bref. Rien n’y ferait. je décidais donc de la relâcher, le bras en sang. Bras qui doublerait de volume dans la nuit.

- Ma mère : Tu ne veux pas qu’on aille aux urgences ?
- Moi : Maman ! On a un déménagement à continuer. Si demain matin, mon bras est tout dur, oui, on ira aux urgences. Mais là, je vais désinfecter, décéder de fatigue… ou dormir. Et la chatte trouvera d’autres humains à apprivoiser…

Le jour J. Après mille péripéties que je vous épargnerai (c’est forcément là que l’imprévu pointe le bout de son nez crochu et déclenche les ennuis), perclus de courbatures, de douleurs, je prends le volant de la vieille 205 rouge.

Parés pour le grand voyage, s’y partagent l’espace une foultitude de plantes, un grand carton pour les 5 poules et le coq, une valise, et la chatte de la maison dans sa cage. M’accompagnant deux heures et demi durant de ses miaulements plaintifs et apeurés. Mes mots doux, mes explications en langue chat, mes soupirs, rien n’y fait. Je prête une oreille sourde à ses miaous éplorés et me concentre sur la route. En guise de climatisation, les fenêtres ouvertes pour dissiper l’odeur de caca de poules. En guise de musique, "radio chat" avec son lamento pour déménageur épuisé. A la faveur d’un changement de vitesse, elle m’assène un coup de griffes bien senti par la grille de la cage, réveillant le bras en charpie. Soudain, à mi-chemin, une odeur agresse mes narines, ma féline passagère au bout du rouleau m’a fait un caca nerveux. Un vrai. Le caca de poules, ça va, je connais, je maîtrise. Mais le caca de chat pour 2 heures de route, non, ça non !

Imaginez l’automobile rouge arrêtée en plein village. Le conducteur éclopé se contorsionnant pour sortir du véhicule. Et pour parachever le tableau, le coq qui signale notre présence aux 4 villageois attablés à une terrasse de café. Le coq ne chante pas, il s’égosille. Le malheureux, enfermé avec ses poules, dans une cage de fortune, manifeste son atavique fierté parce qu’une de ses compagnes avait œuvré pour la perpétuation de l’espèce. Deux œufs encrottés se sont ainsi invités au déménagement. 60 m3 et 142g.