Le blog d’un animal mâle qui aime : Paris, le bruit des haricots verts que l’on équeute, le Petit Robert, ouvrir une vieille armoire, French & Saunders, le champagne, ses cravates Burberry reprisées, le premier café de la journée, Les Nuls l'Emission, courir dans la neige comme un gamin, les raccourcis clavier, la compagnie des livres, Ella Fitzgerald, son araignée au plafond, l'étreinte d'un homme, l’autodérision, Wall-e, lézarder au soleil, les poncifs :)

samedi 30 janvier 2016

Sourire. Bonjour. Au revoir. Merci.



Petit retour en arrière bis sur ma période caissier-chez-Auchan :


8h30. Ouverture du magasin. Les caddies et cabas qui trépignaient devant les grilles s’engouffrent dans les allées, contournent les têtes de gondole et se ruent vers les étals de légumes, les stands de fromages, poissons et charcuteries. Les roues des chariots crissent de concert, les poussettes se remplissent méticuleusement.

J’actionne le pilote automatique. Un coup de propre à ma caisse. J’attends. Les premiers clients sont un panachage de p’tits vieux, de lève-tôt, de clochards et paumés en tous genres. Mon premier client est une cliente. Elle vient faire ses provisions de rouge qui tache. C’est une voisine et elle me reconnaît. Le visage rubicond et la parole volubile. Elle parle fort. Sur le tapis de caisse, un intrus, une boîte de conserve dissimulée derrière le jerrycan de vin rouge. « Il faut bien manger », me dit-elle de son air rigolard. Elle paie avec une poignée de ferraille qu’elle vide de ses poches de pantalon. S’en va. Un grand signe du bras au loin pour dire au revoir. Il signifie : « A demain mon pote ! »

Le passage en caisse est fluide. Je satisfais aujourd’hui aux critères d’efficacité et de rapidité, douze articles par minute. Je me concentre sur la vitesse de passage et le temps s’envole. Deux heures s’écoulent. Deux heures sans qu’un client ne m’adresse la parole. De toute façon, je déclenche mécaniquement le SBAM, la formule accueil gagnante de l’enseigne. Sourire. Bonjour. Au revoir. Merci. Oublions le sourire pour l’instant, pas envie. Quant au bonjour, il doit être précédé d’un monsieur, madame ou mademoiselle. Pas un jour sans que je prenne madame pour monsieur, monsieur pour madame, ou mademoiselle pour madame. Rebelote pour le au revoir. La formule complémentaire, cadeau de la maison, le SBAM+ c’est « à bientôt, bonne journée, bonne soirée, bonnes fêtes, bon vent. »

Voici l’affluence de 10h30. Dans la file je reconnais madame A. Quelques articles dans les mains qu’elle dispose précautionneusement. Si peu d’achats, c’est à se demander si les p’tits vieux n’échelonnent pas exprès leurs courses sur la semaine afin de ne passer que quatre ou cinq articles en caisse chaque jour. Elle sort son porte-monnaie de son sac en bandoulière, saisit ses lunettes, plisse les yeux afin d’en vérifier la netteté puis s’assure qu’elle ait bien l’appoint. Elle règle ses achats systématiquement en espèces.

Mercredi suivant. 11h40. Je reviens d’une pause repas anticipée. Retour au boulot. Sur mon chemin, l’allée de caisses est propice aux discussions. Je discute avec la « top hôtesse » du mois. Puis je croise madame A., apparemment en proie à un malaise, je me presse à sa rencontre, lui propose mes services, qu’elle refuse. Tout va bien, me dit-elle, elle ne veut gêner personne. J’insiste. Elle refuse à nouveau mais avec un sourire – un rictus de douleur. Je la laisse le temps d’aller chercher une chaise et un verre d’eau. Je les lui tends. Elle se confond en remerciements. C’est normal, lui dis-je. Puis elle me prend le coude et me glisse dans son joli accent asiatique, « vous, vous avez un cœur en or, gardez-le. » Je lui réponds par une faible tape amicale sur la main et la quitte.

C’est à sa phrase que je songe lorsque la semaine suivante elle vient régler ses achats à ma caisse. Je me suis toujours demandé si mes clients habitués choisissaient la caisse et son employé ou si c’était le fruit du hasard. Peut-être un peu des deux. Cette fois-ci, ma vieille Asiatique a les yeux rouges. Visiblement, il lui est arrivé quelque chose. Elle sait qu’elle peut parler, et c’est ce qu’elle fait :

- Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça… Vous savez ce qui m’est arrivé ? Je montais dans le bus… et, à l’intérieur, deux jeunes garçons s’approchent de moi. J’imagine alors qu’ils veulent me donner un coup de main. Mais non ! Le grand m’agrippe les épaules et me sort du bus. Ils riaient… ils riaient… et le bus est parti sans moi. Qu’est-ce que je leur ai fait ?


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Premier épisode de ma vie trépidante de caissier il y a quelques lunes : Le caissier et la dame à la violette

mercredi 27 janvier 2016

Le caissier et la dame à la violette

Photo de George Chelebiev © Creative Commons - Flickr

Petit retour en arrière sur ma période caissier-chez-Auchan :

Je dis bonjour à la dame. Elle ne me répond pas. Ses courses s’entassent sur le tapis roulant. Je les saisis une à une, les passe au scanner, les range dans les sacs plastiques, saisis, passe, range, saisis, passe… J’en ai marre ! Tous les jours, c’est le même cirque. Assis sur un siège inconfortable, je rêve de mon lit. Du fond de la galerie marchande perce un rayon de soleil. Il y a de l’air, une infinité de possibles. Je pourrais siroter un café, bronzer dans mon jardin, lire, m’évader, une amie viendrait frapper à ma porte et nous pourrions…

Le temps de ce voyage, vingt-cinq clients sont passés, ont réglé leurs achats, sont partis, après un au revoir monsieur, madame ou mademoiselle prononcé machinalement. Dix clients à l’heure, pas terrible ça. Une présence bienveillante m’a tiré de ma rêverie. Une vieille dame que je vois depuis plusieurs semaines. Nous n’avons jamais discuté. Je l’ai prise pour une autre, une voisine. Aujourd’hui elle revient, elle fait la queue, je la regarde. Elle fuit mon regard. Je saisis ses articles, puis les ensache, lui dis bonjour, vous allez bien ? Elle me répond par un large sourire qui illumine son visage. Pourtant ce sourire a quelque chose de cassé. Une émotion dans ses yeux la trahit. Elle me tend une main tremblante. Au creux de cette main, une petite enveloppe blanche. Il s’agit peut-être d’un pourboire et je n’ai pas le droit. Je ne voudrais pas décevoir son élan généreux. Ses yeux sont baissés. J’accepte discrètement l’enveloppe et la dissimule sous mes chèques. Je ne peux pas l’ouvrir maintenant, je vais attendre. Je ne sais pas quoi lui dire. Nous nous sourions timidement.

Elle s’en va. Un sac plastique à chaque bras. Elle a les yeux rouges, se retourne. Arrivée au bout de l’allée, elle se retourne encore. Craint-elle que je n’ouvre pas ? Mes pensées la suivent, l’accompagnent dans son trajet en bus, lui portent ses courses dans l’escalier, entrent et découvrent son appartement, les portraits qui sont affichés, lui tiennent les mains, engagent une conversation à mots comptés. Il faut pourtant que je revienne à moi, et continue de travailler. Les clients se suivent et se ressemblent. Le mécontent, l’irascible, la marmaille, l’absent. Je brûle de savoir ce que contient l’enveloppe. Un petit quart d’heure et c’est ma pause.

J’ouvre. Et là, point de pourboire mais un billet écrit, une liste manuscrite : « le langage des fleurs », et au fond de l’enveloppe, une violette.


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2e épisode de ma trépidante vie de caissier il y a quelques lunes : Sourire. Bonjour. Au revoir. Merci.

jeudi 14 janvier 2016

Ma vie d'hôtelier en aparté



J'ai eu récemment le plaisir de répondre aux questions de Gaëlle Picut, journaliste et blogueuse, qui m'interrogeait sur mon métier d'hôtelier et mon rapport aux réseaux sociaux (que vous savez passionnel). Je m'y livre un peu, beaucoup. C'est ici. Je vous invite également à vous promener sur les différents portraits qu'a glanés Gaëlle. 

samedi 2 janvier 2016

Bananée


Bananée
Ce blog en sommeil depuis quelques lunes soulève aujourd’hui une paupière pour délivrer mon bilan de l'année écoulée. Un bilan forcément très personnel - en forme de liste. Vous n’y lirez aucun drame de ce monde mais au hasard d’une entrée, le mien de drame, la perte d’un être cher, mon père. Et le temps qui passe, inlassablement. Qui casse et construit, enrichit ma boîte à petits bonheurs.

En 2015, j’ai…
Pianoté sur l’iPad dessiné par Louise, 5 ans
Mangé de la tarte au concombre mitonnée par des amis facétieux
Caressé le front froid de mon père sans vie
Perdu un être cher, espiègle et généreux, doué pour le jardinage le bricolage la cuisine et le rire
Contemplé une coccinelle jaune à pois noirs sur les poils de mes mollets
Reçu le coeur dessiné par une fillette le jour de la St. Valentin
Goûté avec mes amies le soleil de la Guadeloupe un week-end de février
Bu un café rue des Deux Boules à Paris
Jonglé avec les feuilles de calcul et quatre pâquerettes
Vécu d’amour, d’eau fraîche et de Pastis à Marseille
Posté des 22h22 et des bonjour café sur Twitter
Equeuté des haricots bio du jardin
Troqué le métro pour le vélo et ma trottinette bleue
Écrit des tweets avec mes craies de couleur sur une ardoise d’écolier
Porté un toast à la beauté du monde en haut de la Dune du Pyla
Sniffé de la colle Cléopâtre dans un magasin parisien
Recueilli un Télétubbie rouge sur le bord d’une route peuplée de fleurs parlantes
Ri aux blagues Carambar dites par Lucie, 9 ans
Couru après les poules les oies et les nuages
Photographié une dame par terre qui photographiait Montmartre
Formulé le souhait de vous raconter davantage d’histoires

dimanche 25 octobre 2015

Les ravioles à trottinette sur un air d'orgue de Barbarie


À la Maison de la Pâte rue Daguerre, les ravioles enfarinées contemplent la file de clients. La baguette droite comme un i s'est vu grignoter le quignon par un couple endimanché. Dépassant du sac à dos du badaud, la botte de poireaux prend l'air de midi trente. La trottinette verte emporte la fillette aux collants mauves ornés de papillons. Une jeune femme se dandine une banane à la main. Tirant sur sa laisse bleue, le bouledogue français promène son maître. Et les dames à l'orgue de Barbarie chantent la Ballade des Gens heureux.

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Bonus vidéo ici 


samedi 10 octobre 2015

Il n'y a qu'un mail qui m'aille

Sans rapport avec ce qui suit mais un peu quand même.
Carte postale par les inénarrables Plonk et Replonk ©


Un ami me confie régulièrement les anecdotes qui égrènent sa journée de technicien hotline dans un centre de dépannage.

- Centre de contact de la DSI, bonjour, en quoi puis-je vous aider ?
- Bonjour. J’ai un problème.
- Oui ?
- Je… Comment vous expliquer… Je n’arrive pas à comprendre ce qu’il se passe. J’ai… Je…
- Je vous écoute.
- Eh bien, euh… Figurez-vous que j’ai envoyé un mail à 16 personnes.
- Ok.
- C’était il y a deux semaines. Un questionnaire à remplir et me retourner. Normalement tout le monde a bien reçu mon questionnaire ?
- …
- Monsieur, vous le croirez ou pas, ils ne sont même pas capables de me répondre en même temps.
- Euh.
- Je reçois une réponse le mardi, une autre le mercredi et encore deux réponses aujourd’hui ! Je… C’est… C’est vraiment pas pratique !
- Je peux vous poser une question ?
- Oui…
- Vous avez déjà envoyé des cartes postales à plusieurs personnes à la fois, je veux dire, le même jour ?
- Euh. Oui. Bon, je ne vois pas le rapport.
- Il y en a un, pourtant.
- Hmm.
- Réfléchissez. Vos amis ne reçoivent pas la carte obligatoirement le même jour. Il se peut qu’ils n’ouvrent pas leur boîte aux lettres tous les jours.
- Hmm.
- Et puis chacun répond quand il a le temps, le mardi, le mercredi ou même jamais. Il arrive aussi que leur réponse se perde dans un centre de tri.
- Ok. Mais où voulez-vous en venir ?
- Bah ! Les cartes postales, le mail aux 16 personnes, c’est le même principe.
- Ah ?!
- …
- Oui mais bon tout de même je ne demande pas grand-chose. S’il étaient un peu plus organisés, ils se seraient mis d’accord et ne m’auraient fait qu’une seule réponse, EN UNE SEULE FOIS.
- Euh... Madame, ça n’est techniquement pas possible.
- Mais monsieur, quand on veut on peut.


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Un chaleureux merci à l'ami qui se reconnaîtra ; ami fournisseur de l'anecdote et du titre. A suivre...

vendredi 31 juillet 2015

Le portraitiste de La Motte-Picquet Grenelle et la jeune femme blonde



C'est un ciel de nuages moutonnant qui éclaire la scène à la mi-été en terrasse d'une brasserie parisienne. La jeune femme blonde en transit offre sans le savoir sa présence à l'humeur croqueuse d'un inconnu. Il s'applique à dessiner l'instant, trace des traits fugaces qu'il estompe ou agrémente de couleurs. Il se lève et donne à la jeune femme le portrait impromptu. Elle le remercie d'un sourire lumineux, contemple son cadeau puis s'en va, traînant ses valises dans son sillage.

Un peu plus loin, c'est un couple qui s'assied pour déjeuner. Le compagnon de la jeune femme brune tapote distraitement sur son téléphone portable pendant qu'elle consulte le menu. Notre portraitiste noircit une nouvelle feuille, y dessine lunettes, cils frisottants, chignon et bouche songeuse. Une fois l'ébauche ressemblant au modèle involontaire, l'homme se lève et tend à la jeune femme son œuvre. Et je m'amuse à scruter l'air perplexe du jeune homme que j'imagine jaloux qu'un inconnu ait pu lui dérober quelques minutes sa compagne.

jeudi 2 juillet 2015

Le pantalon blanc de Scarlett

Ce chat n'est pas un pantalon

Mercredi matin, Scarlett, cliente de l'hôtel où j'échange actuellement mes talents, mon temps, contre de l'argent, s'enquiert de son pantalon en lin blanc, déposé en réception lundi. La blanchisserie nous l'aurait livré mardi. Je réalise, catastrophé, que je l'ai monté par erreur dans la chambre d'un autre client. Montant les marches quatre à quatre, je me rends dans la 511. Et découvre qui me nargue sur les draps défaits le bon de livraison correspondant au pantalon de la dame. Le client de la 511 a quitté l'hôtel 1 heure plus tôt. Avec le pantalon de la dame de la 312.

J'appelle ce monsieur, il est en route vers sa belle province mais n'a pas encore franchi le périphérique. Tiens, me dit-il, vous n'auriez pas retrouvé ma veste de costume noire ?

Je vois alors ladite veste, orpheline, suspendue dans le bureau. Nous convenons d'un échange standard. Il consent à déposer le pantalon blanc à la réception d'un hôtel du même groupe à Montmartre. Où j'envoie par taxi sa veste de costume noire. 

Mercredi soir, je remets en mains propres le pantalon à Scarlett qui m'interroge sur le pourquoi du comment. Je lui raconte alors que son pantalon a vu du pays en taxi. 

samedi 6 juin 2015

Lui à pattes, moi à pédales.


Il est beau mon vélo


Je trouve sur un site de petites annonces un vélo de course qui sied à mon humeur sportive ou à tout le moins récréative. Je prends langue avec le vendeur qui me fait l’article de sa marchandise. Pseudonyme farfelu ou véritable patronyme, Monsieur Jacques Amour me donne rendez-vous au pied du Musée de la Vie Romantique dans le 9e à Paris.

Une douzaine de tours de pédalier pour essayer ma future acquisition. Nous parlons de vélo, de la pluie, du beau temps et nous prenons congé. Lui à pattes, moi à pédales.

Au croisement de la rue Blanche et de la rue Jean-Baptiste Pigalle, je manque de percuter un couple de tourtereaux. S’excusent mollement d’avoir traversé sans regarder et reprennent leur promenade main dans la main, oublieux et souriants. Il arbore un t-shirt portant la mention « je couche toujours le premier soir. »


samedi 25 avril 2015

Un expresso pour la secrétaire des hôpitals



Au détour d'un dédale de couloirs délavés par la souffrance, au 5e étage, loin de la foule de patients ou de familles inquiètes, au-delà de portes battantes, et d'une ligne bleue "zone de confidentialité", une flopée de chaises inoccupées. Personne. Je m'assurais de trouver une secrétaire esseulée. Je ne voulais pas de la photocopieuse éculée du rez-de-chaussée. Je cherchais un être humain. Je toque à la porte d'un des innombrables secrétariats semés sur les 27 hectares de "surface plancher actif" de l'hôpital Pellegrin.

- Oh vous m'avez fait peur !
- Bonjour Madame. Auriez-vous la gentillesse de faire une photocopie de la mutuelle de mon papa ?

Elle n'évoque ni sa probable indisponibilité, ni ma requête infondée (il y a des machines pour ça). Elle se saisit du document à copier, le copie, vérifie la qualité de la copie qu'elle me tend avec un sourire. Et comme j'allais me chercher un expresso à la cafétéria du rez-de-chaussée je lui propose de lui en livrer un. Pour la remercier de sa gentillesse. D'une photocopie, simple comme bonjour. Gratuite. Et remise avec entrain.

Une fois muni de mes deux tasses de café fumant, je m'élance dans un des six ascenseurs desservant les 13 étages du "Tripode". À mes côtés, une dame dit à sa sœur ou sa cousine, que sais-je :
- On est tous nés dans les hôpitals, on mourira tous dans les hôpitals.


mardi 10 mars 2015

Un cœur dessiné et l'anniversaire d'Irina



C'est un jour particulièrement éprouvant. Seul au front dès potron-minet. Les clients trouvent anormal qu'on ne s'occupe pas d'eux dès le seuil de l'hôtel franchi et le font savoir. Je m'efforce de contenir l'humeur agressive d'une douzaine d'impatients, tandis qu'au bout du téléphone, d'autres clients souhaitent eux aussi un accueil exclusif. La gouvernante reste plantée là, attend que je lui délivre les consignes du jour. Les départs se mêlent aux arrivées. L'ordinateur rame. Le deuxième ordinateur censé me secourir pédale dans la semoule. Face à moi, le couple de touristes peine à cacher son impatience. Les doigts de la dame agacée tambourinent contre le comptoir. Il faut avoir des nerfs d'acier pour ne pas absorber toute cette énergie négative. 

Et soudain.

Je capte le regard de la fillette de dix ans qui attend son tour. Elle et ses parents sont à l'hôtel depuis une petite semaine. Dans un geste timide, elle me tend une feuille de papier. Un cœur qu'elle a dessiné et souhaite m'offrir pour la Saint-Valentin.

Mon corps et mon coeur blindés pour affronter le monde adulte et mercantile se fendillent. J'abandonne le comptoir me servant de bouclier, j'ouvre la porte, je ne vois plus la douzaine d'impatients, ils attendront le temps qu'il faudra, je reçois le cadeau de l'enfant et l'embrasse sur la joue. La fillette repart en trottinant, fièrote.

J'accroche le cœur au tableau affichant habituellement les numéros de chambres auxquelles délivrer un message. Je reprends le cours de ma journée, apaisé, béat.


***

Hier.

L'homme me parle en russe. Je n'y comprends goutte. J'appelle Google Trad à la rescousse et bricole, sous son regard approbateur, quelques phrases pour souhaiter à sa dame un joyeux anniversaire.

Уважаемая госпожа, ... присоединяется ко мне в пожелании вам прекрасный день рождения!

Un plateau en mains, je frappe à la porte. L'homme ouvre, appelle son épouse, m'invite à entrer. Elle est aux anges. Ils ont déjà un verre à la main et me proposent de finir avec eux la bouteille de cognac moldave 10 ans d'âge. Cognac Luceafăr, tout un programme. Ils me tendent une chaise. Nous parlons chacun notre langue. Nous mimons, surtout. Pour les 60 ans d'Irina, Vaeceslaw lui a offert un séjour à Paris, une soirée au Moulin Rouge, une chambre avec vue sur la Tour Eiffel. Nous entrechoquons nos verres. Joyeux anniversaire ! Santé ! спасибо ! Je n'ose pas dire non lorsqu'ils me versent une coupe du champagne moldave qu'ils m'invitent à déguster.

Avant de prendre congé, je pose pour la photo au bras d'Irina, le regard rieur. Nous échangeons des bribes de russe mélangé au français, des sourires francs, des poignées de mains chaleureuses.

15h. je retourne bosser un peu pompette...


jeudi 12 février 2015

La diva maquillée comme un camion



C'était mon premier concert de "musique classique contemporaine"  le terme est absurde : comme si on voulait coller la même étiquette, pour faire une analogie aussi approximative avec la "chanson française", sur Carla Bruni, M, Michel Sardou, Jenifer, Christine and the Queens ou Cindy Sander. Bref. C'était au Studio 104 de la Maison de la Radio, le festival Présence "Les Deux Amériques".

C'était... captivant, intéressant. Les deux premiers morceaux, surtout. Michael Gordon et son Cold. Benjamin de La Fuente et son On Fire, foisonnante, énergique et hirsute partition sur le texte (en français) de Malcom X. Le reste, était à mon sens, anecdotique. J'ai surtout apprécié d'écouter de près l'Orchestre Philharmonique de Radio France, dirigé par Joshua Dos Santos. Orchestre, organisme vivant respirant et rugissant sous mes yeux ébaubis.

L'enfant de 4 ans que je suis parfois s'est attardé à observer trois ou quatre détails :

Le bas filé de la violoniste tirant une tronche de quatre kilomètres avant pendant et après le concert
Les souliers vernis de l'altiste qui gigotent sous sa chaise
Les percussionnistes faisant le grand écart entre le triangle, le gong et les cloches de vaches
Les grosses traces de doigts sur le piano Steinway
Le pianiste altruiste qui fait des signes à sa tourneuse de pages dépassée par la modernité de la partition
La violoniste citée plus haut qui éternue à plusieurs reprises, qui toussote aussi  une voix enregistrée interdisait pourtant de tousser pendant le concert 
La raie des fesses dépassant généreusement du pantalon du technicien pendant le changement de plateau
La diva américaine maquillée comme un camion qui, plus tard au restaurant, mange son burger et ses frites avec les doigts sous l'œil placide du directeur de la programmation

Et pendant que mon ami pianiste s'absente de table, la soprano-au-burger m'adresse la parole :
 Vous êtes un ami de Wilhem ?
Je me mords les lèvres pour ne pas lui répondre :
 Non. J'avais faim, je passais dans le quartier, j'ai vu qu'il restait une place à votre table et je me suis installé.


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Vous pourrez écouter ce concert (et entendre éternuer la violoniste bougonne) lundi 23 février 2015 sur France Musique à 20h dans les Lundis de la Contemporaine



mercredi 4 février 2015

La vieille dame au foulard chamarré


Un foulard chamarré sur le front buriné par les ans, une chaussette remontée, l'autre pas, le regard qui s'accroche au mien. Minuit longtemps passé. Il fait un froid de gueux. Ses mains commentent ses paroles. Je parle avec une vieille dame dans le métro. Je ne comprends pas grand chose à ce qu'elle me raconte mais elle me raconte un monde de gens, de sentiments, de couleurs. Elle y met du coeur. Je n'y comprends goutte. Mais elle est contente. Et moi aussi.


mercredi 28 janvier 2015

La gentillesse des inconnus


J'avais déjà écrit sur le sujet dont le traitement est un océan de chroniques. La gentillesse des inconnus. Ou des étrangers, c'est selon. Selon qu'on décide de traduire "the kindness of strangers" par la gentillesse des inconnus ou des étrangers ; la gentillesse des étrangers, qualité à laquelle s'accroche éperdument Blanche, personnage de la pièce phare de Tennessee Williams, Un Tramway Nommé Désir.

Je ne vais pas écrire une dissertation sur le sujet. Il faudrait, pour cela, que j'entre dans le détail du personnage et sa folie et du pourquoi je m'identifie à elle, étrangement.

Je me contente de livrer ici quelques exemples :

Ma gardienne qui pose un mot sur ma porte parce que j'ai eu l'étourderie de laisser mes clés sur ma boîte aux lettres.

L'inconnue dans le métro qui tend un sourire à mon humeur mélancolique.

Le clochard qui me donne un proverbe arabe : "L'optimiste regarde la rose et ne voit pas les épines ; le pessimiste regarde les épines et ne voit pas la rose."

L'inconnu qui me donne quelques milliers de Rands à l'heure où je suis sans le sou, perdu dans un village portuaire à 3 heures de route du Cap en Afrique du Sud. Sans contrepartie. 

Et plus récemment, à l'hôtel, un client qui m'offre un cadeau. 

Quand Richard arrive et me reconnaît, il ignore les raisons pour lesquelles je le reconnais. Il exprime sa joie de me voir au même poste. Je me souviens de la dernière fois que je l'ai vu. Il y a un an, je l'aidais à récupérer sa valise, lourde comme un âne mort. Un rictus de douleur me traverse de part en part. Je fais mine de rien. Il ne saura jamais que sa valise, ou plutôt mon imprudence, a causé six mois de tracas, une entorse grave du poignet droit, fracture du scaphoïde et rupture de ligaments, nécessitant pléthore de consultations, hospitalisation, opération, rééducation et tout le tremblement. 

Je l'accueille avec la chaleur que je m'efforce d'offrir à chaque client. Il gagne sa chambre. Je le revois le lendemain. Designer et commercial de sa propre marque, il m'offre un cadeau. Je me perds en interprétations et considère l'incroyable ironie de la situation. 

Son cadeau est en quelque sorte une très jolie et inconsciente réparation des dommages. 


dimanche 4 janvier 2015

Des trèfles jusqu'au plafond du monde


Il suffit d'un rien pour égayer une morne journée. 

Aujourd'hui.
C'est la vendeuse de la boulangerie au 69 rue Daguerre qui a effacé mon humeur chafouine. Elle arborait une couronne de papier doré et son plus joli sourire à tous les clients, tous. D'aucuns, cyniques, diront, oui bon ok, c'est un argument de vente en cette Épiphanie. Je réplique, elle aurait pu ne rien porter et distribuer ses formules automatiques et sans cœur comme la vendeuse de la boulangerie à deux pâtés d'immeubles, même rue, qui, quand je commande un pain aux raisins, répond, qu'il pleuve ou qu'il vente, « et avec ceci ? » RIEN ! Ça fait mille ans que j'habite le quartier, que je vous achète mon pain aux raisins et rien d'autre... Quand l'autre vendeuse, la collègue de la tête couronnée, au 69, sait et s'inquiète de ne pas m'avoir vu pendant des semaines, lorsque j'ai été opéré et en convalescence. Elle saisit le fameux pain aux raisins avant même que je franchisse son perron. Et m'offre toujours un sourire sincère. Pour le même prix. 

Hier.
Louise 4 ans et demi s'amuse sur la tablette de sa mère et m'envoie le sms ci-haut. Je réponds :
- Et combien de trèfles ?
Lucie, 8 ans et demi, réplique :
- Des trèfles jusqu'au plafond du monde.
Et sa petite soeur renchérit :
- De la galaxie.

En cette nouvelle année, je vous souhaite, à tous, des sourires jusqu'au plafond du monde. Et même, au-delà de la galaxie.