Le blog d’un animal mâle qui aime : Paris, le bruit des haricots verts que l’on équeute, le Petit Robert, ouvrir une vieille armoire, French & Saunders, le champagne, ses cravates Burberry reprisées, le premier café de la journée, Les Nuls l'Emission, courir dans la neige comme un gamin, les raccourcis clavier, la compagnie des livres, Ella Fitzgerald, son araignée au plafond, l'étreinte d'un homme, l’autodérision, Wall-e, lézarder au soleil, les poncifs :)

vendredi 22 juillet 2016

des fraises chez Maître Roger


La classe à Dallas chez Maître Roger 
(touchez l'illustration ci-dessus avec votre index ou si vous n'en avez pas, avec votre nez ou votre genou, bref vous avez l'embarras du choix. Vous pouvez aussi la jouer old school et utiliser une souris.)


Sur les internets, Maître Roger offre l'horoscope à qui veut ou son #MonAnalyse sur l'actualité à qui veut pas (et c'est tant mieux). Je vous invite à vous promener sur son web-journal satirique — il s'est fait doubler sans vergogne par Le Gorafi, il faut le dire, mais concédons qu'il y a de la place pour tous les talents, surtout par les temps qui courent. En tout cas, m'est avis qu'il a le grain de folie qui secoue la pulpe qui est en bas. Bref, je vous le recommande. Et pas parce qu'il vient de publier une interview que je lui ai gentiment accordée. Ça s'appelle Des fraises et de l'interview.




mardi 19 juillet 2016

Abracadabra


Par 36° à l'ombre des immeubles haussmanniens et 44° dans la rame de la ligne 6 du métro en direction de Nation, je me toque d'une barre chocolatée et filme le forfait*. Acheté une barre, récolté 3 barres. Tapoté 42, moissonné 42 et 41.

Il m'est tant et tant arrivé par le passé de me faire couillonner par Selecta que je vais m'épargner la peine de les appeler pour les rembourser du "trop perçu". Mais peut-être souhaiteront-ils que je les rembourse en timbres postes ? Car Selecta rembourse en timbres postes, oui, oui.

Imaginez que vous achetiez une de leurs mini-friandises et que le distributeur vous nargue en vous laissant bredouille et ruiné, vous pouvez accessoirement noter sur papier libre la référence de la machine, la station de métro, l'heure de la mésaventure, le numéro de téléphone à contacter - vous ratez entre temps votre métro -. Tout ça pour recevoir chez vous en guise de remboursement des timbres postes. Des timbres postes !

J'ai demandé à Vanessa Paradis de couvrir les bruits de couloirs de métro en nous chantant "Abracadabra". Elle est sympa, Vanessa. 


*Oui, je sais, je suis zinzin.


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À part ça, canicule ou pas canicule, n'oubliez pas de prendre des nouvelles de mémé, de l'arroser, de la sortir (à l'ombre, au cinéma par exemple), de la faire rire, de l'aimer, quoi. Et si vous n'avez pas de mémé, trouvez-en une, y en a plein qui meurent d'ennui et de solitude, merci. Et à tout hasard...

MàJ. 23/07/2016
Quatre jours plus tard, un heureux concours de circonstances hum hum porte mes pas vers le même distributeur de friandises, toujours en difficulté. Ô joie. Je me munis d'1,50€ et moissonne 1 Côte d'Or à 1,50€ et les Mars à 2€ "gratuits" gling gling gling gling et, jackpot 1€ de crédit perdu par un usager impatient re-gling re-gling re-gling. Regagnant mon logis rue Daguerre, je longe la rue Émile Richard où ont poussé indistinctement roses trémières et abris de fortune. Je tends les 2 Mars et la pièce de monnaie à un homme assis sur le seuil de sa tente. Il m'offre en retour un chaleureux sourire édenté puis un signe amical de la main.

dimanche 26 juin 2016

La Tour Eiffel a été fabriquée en 888




Je n'ai pas encore tout à fait quitté l'enfance. Ce blog en est la preuve. Ce billet itou.

J'ai parcouru quelques pages d'un carnet perdu par une petite fille. C'est pas bien, je sais. Je l'ai lu en cachette, pas loin de la réception, tandis que ma collègue achevait de s'occuper d'une tripotée de clients. Elvira écrit bien l'anglais pour une petite fille russe de 7 ans, je trouve.

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Chapitre 1. Le premier jour à Paris, on a mangé des escargots, c'était pas si bon que ça. En fait j'ai pas aimé. Pour le dessert, on a mangé de la mousse au chocolat, j'ai adoré. C'est bizarre. Y a des gens qui dorment dehors, par terre.

Chapitre 2. Le lendemain, j'ai mangé des saucisses pour le petit-déjeuner. Et on est partis se promener. J'ai vu dans la grande église un endroit où on peut faire un vœu. (Dessin de bénitier). Et on est partis sur les Champs-Élysées. On a appris que la Tour Eiffel a été fabriquée en 888. On s'est pris en photo. On est passés sous la Tour Eiffel.

Chapitre 3. Le lendemain, on a été dans un parc qui était tout petit. Y avait un panneau "Ne pas donner à manger aux oiseaux", et il y avait un homme qui donnait à manger aux oiseaux. C'était des pigeons bizarres, avec un long bec et une grande queue. Ma maman s'est moqué et a dit. C'est pas des pigeons. C'est des canards.

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Plongé dans la contemplation des dessins d'Elvira, 7 ans, dans le récit de ses journées à Paris, je me suis fait pincer par ma collègue. J'ai été pris les doigts dans le pot de confiture.

- Mais ! Laurent ! Ça ne se fait pas de lire le journal intime d'une fillette, voyons !

- Je... J'ai trouvé à qui appartient ce carnet... et ce sac à dos. J'appelle les parents.


dimanche 19 juin 2016

Lucky Luke contre l'arc-en-ciel et la mousse au chocolat

Illustration par @Luaurentt


Le train grande vitesse n°6123 roule en direction du Sud. Côté fenêtre place 84, le monsieur cheveux blancs lunettes cerclées, mine débonnaire, tient calée sur sa bedaine une bande dessinée. L'homme qui tua Lucky Luke. Il caresse chaque page qu'il a lue et tapote ses lèvres d'un air pénétré. Devant moi, la place 95 persiste à vouloir caler son téléphone contre une petite bouteille d'eau minérale. Elle vit sa vie de cylindre couché sur le flanc et roule. Il insiste. Elle roule encore. La dame à droite de Lucky Luke humecte son doigt toutes les trois pages de son hebdomadaire. Le jeune homme la vingtaine place 91 scrute les ingrédients sur le pot en plastique de la mousse au chocolat d'une marque bobobranchouille qu'il a rapportée de la voiture-bar. Gentiment chamailleur, il porte la dernière cuillère aux lèvres de son amie. Ils chuchotent un peu de portugais et rient sous cape. Le lecteur de Fred Vargas, à la place 93, snobe le sublime arc-en-ciel qui traverse le paysage de part en part. Le couple d'amoureux pointe du doigt le commencement et la fin du phénomène qui peinturlure le ciel. L'homme de la 84 jette Lucky Luke et s'empare de son Nikon pour immortaliser l'épisode en technicolor. En vain. Furtif et magnifique arc-en-ciel qui s'évapore sous la soudaine averse. Le train grande vitesse n°6123 fend la pluie à l'approche d'Avignon. J'abandonne un temps l'observation impudique de mes voisins et me plonge dans la lecture du monde en bande dessinée.

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Sur le même sujet :
* Un océan bouton d'or par la fenêtre ou le sms à Clarisse
* Dans le métro

J'ai une affection toute particulière pour :
* La femme au miroir Hello Kitty™

mercredi 15 juin 2016

Le voyage d'Yvonne




Yvonne, la cinquantaine. Cliente anglo-saxonne du bout du monde. Parmi la multitude, aujourd'hui, j'ai choisi de jeter mon dévolu et ma tendresse sur cette dame. J'ai choisi d'échanger un peu plus que les formalités d'usage. À sa demande, je l'accompagne en chambre, traînant dans notre sillage une montagne de valises. Je l'interroge sur les pays qu'elle a traversés. Un voyage de six mois, c'est pas rien. "Oh formidable," dis-je, enthousiaste. Silence. Ne sachant trop par quel bout continuer la conversation, elle finit par me confier la raison de son embarras. "Mon mari et mon fils sont décédés, récemment. J'ai voulu ce grand voyage pour faire le point sur ma vie".

J'ai choisi de m'occuper d'elle un peu plus que de mes autres clients. Je lui montre Montmartre par la fenêtre, je lui dis qu'elle a bien fait d'attendre. Elle s'excuse presque de me tendre un petit billet pour l'avoir aidée, lui avoir donné une si jolie vue. Je la remercie et lui dis : - Ce soir, je boirai à votre santé. À votre voyage.




mercredi 8 juin 2016

Un verre de bonheur ?


un verre de bonheur ? 

Perchées sur une table, les plantes narguent le passant en quête de rafraîchissement. La patronne qui choisit de perdre une table (et des consommations) pour une journée, ensoleillée de surcroît, en terrasse, ça force le respect. Ça ne cherche pas le profit à tout prix. Ça force donc le respect. Le bien-être des plantes vertes ça n'a pas de prix. Ça passe avant le client, ça se requinque, ça fleurit et ensuite ça laisse la place au client.

Le soleil s'étant fait la malle comme on sait pendant deux longues et pénibles semaines, il est temps pour mon amie et moi de lézarder en terrasse, un verre de vin blanc en guise de victoire sur la morosité.

Nous regardons passer les badauds rue Daguerre, Paris 14e.

L'emplacement, Tina la patronne qui arbore une pivoine en collier ras de cou, la clientèle authentique et décontractée, les petits prix (ou pour être précis, les prix honnêtes vs les prix prohibitifs pratiqués partout ailleurs), nous mettent en joie.

 Comment ça va Tina ? s'enquiert une nouvelle cliente quand la patronne lui apporte son jus de tomate, ses aromates. Tina bougonne et trottine jusqu'à son comptoir, son royaume.

Mon voisin de tablée s'extasie :
 La bière c'est associé au beau temps. L'hiver t'as pas envie d'une biere. C'est bon la bière. Ah qu'est-ce que c'est bon la bière !


samedi 28 mai 2016

Vis ma vie d'hôtelier


- Pourquoi vas-tu travailler ? - Pour t'acheter des croquettes, Poulette. 

Je m'efforce de trouver du positif dans cette semaine... compliquée.

Au boulot. Rattraper les erreurs des intérimaires - ils n'y sont pour rien, les pauvres, embarqués dans un navire qui prend l'eau, ils débutent un peu dans l'hôtellerie, n'ont pas le répondant pour assumer le flux continu de clients, de requêtes, d'insatisfaits, pour moucher avec tact les mauvais coucheurs, faire mine de donner le choix sans donner le choix. Essuyer les insultes d'un client parce qu'il n'a pas ce qu'il veut quand il le veut. Garder le sourire, malgré tout. Appeler la gouvernante pour un objet perdu. Pour une cliente qui a vomi dans sa chambre et souhaite qu'on nettoie le méfait. Appeler un taxi pour conduire une cliente aux urgences. S'excuser pour l'attente au téléphone, pour l'attente au comptoir, pour l'attente parce que les ordinateurs rament les logiciels plantent les chambres ne sont pas prêtes. Dire non nous ne rembourserons pas la cliente - elle ne pourra pas honorer sa réservation elle va en prison, me rétorque-t-on au bout de la ligne. Refuser poliment d'aider un client à confirmer son vol de retour sur l'ordinateur parce que je n'ai pas le temps. Ne pas lui dire qu'on est clairement en sous-effectif. Lui dire : "je suis certain que votre épouse sait naviguer sur internet, elle." Désespérer de ne pouvoir servir correctement le client. Correctement, décemment, normalement. Aider, au bout du compte, ce client muni d'une canne, à naviguer sur internet, mais sur un autre poste, car celui du rez-de-chaussée a rendu l'âme. Prendre l'ascenseur avec le client, et sa canne. Rester coincé dans l'ascenseur qui hésite entre premier étage et rez-de-chaussée, avec les sursauts tant redoutés. Rassurer le monsieur à la canne. "Facile à dire," réplique-t-il, flegmatique. Nouveaux sursauts. Appuyer sur la sonnette. Personne. Appuyer de nouveau sur la sonnette. Message automatique : "votre demande a été prise en compte." Au bout de longues minutes, l'ascenseur se résout à nous vomir au quatrième étage. Demander au client de garder l'ascenseur ouvert, avec sa canne, le temps pour moi d'aller chercher un technicien pour mettre la machinerie hors-service. Entendre soudain l'alarme incendie générale - pour une autre raison - qui hurle dans tout l'établissement. Se faire sonner les cloches par la cliente qui n'a pas eu sa bouteille d'eau. Écarter gentiment la dame à l'aide d'un "Madame, nous avons une urgence."

Je m'efforce de trouver du positif dans cette semaine. Je suis vivant, en bonne santé, j'ai du boulot, il fait beau, je rentre à vélo. Mon mec me chante des chansons.




samedi 21 mai 2016

Un océan bouton d'or par la fenêtre ou le sms à Clarisse


illustration par @Luaurentt


Le colza jette un océan bouton d'or par la fenêtre du train qui me conduit à Marseille. La grosse dame d'à côté dort du sommeil du juste. Son joli petit doigt vernis lui cure l'oreille. Un gars plus loin couve sur moi son regard bovin, désapprobateur. J'ai demandé à ce que lui et ses compagnons de bétaillère parlent à voix basse car je ne m'entendais pas penser, merci. Mon vis-à-vis lève de son café une paille au bout fondu, elle évoque des phénomènes transférentiels et contre-transférentiels. Mes pensées picorent çà et là des miettes de gens et de paysage. J'observe le chemin de terre bordé d'aubépine qui court à l'horizon. Au bout de ce chemin, une petite maison de pierres tient compagnie à un peuplier esseulé. La voix du barista me tire de ma contemplation. Plus attiré par la perspective d'un shoot de caféine que par la blague potache qu'il a souhaité donner à la cantonade, je me rends à la voiture-bar. Dans la file, il envoie un sms à Clarisse, elle tourne la page et pose ses doigts boudinés sur Courtney Love, il tire sur ton t-shirt Zidane, elle tue le temps en prenant un selfie, je saisis mon café et regagne ma place. Le paysage a troqué le colza pour les genêts. Dans l'allée, l'enfant cueille les pièces tombées du jeu qu'il joue avec son père. Chacun prépare son arrivée, elle se farde les paupières, il chausse ses lunettes de soleil, elle attrape les béquilles bariolées de sa petite fille rieuse. "Méditer, manger et mincir !", titre un magazine laissé au prochain passager. En majuscules. Et mincir en gras. Mincir. En gras.

mercredi 27 avril 2016

La mine déconfite de Princesse Shoufflette


Ceci n'est pas un waquete et n'a aucun rapport avec la choucroute. 
Ladite choucroute, c'est le billet qui suit. 
Quand j'étais homme-à-tout-faire dans un petit hôtel 4 étoiles à deux pas des Champs-Élysées.

La mine déconfite de Princesse Shoufflette lorsqu'elle m'entend lui dire : « I'm just the bellboy » (je ne suis que le chasseur-bagagiste-carpette). Je n'étais pas en mesure de répondre à ses récriminations, il fallait qu'elle voie cela avec la réceptionniste. Car j'avais d'autres chats à fouetter. Et notamment une voiture à aller chercher au garage. Je me débarrassais ainsi à bon compte d'un boulet. Et quel boulet !

Oh mais quel dommage que je ne puisse pas vous montrer sa carte de visite. LoLissime. Côté recto un cadre doré entourant un rectangle blanc sur lequel brillent de mille feux la mention "Princesse Shoufflette". En relief bien entendu. Côté verso le même cadre doré, une photo représentant une jeune femme roulant des yeux de biche, la main ornée de diamants, un boa de plumes blanches sur ses frêles épaules. Et ses coordonnées. 

Shoufflette International Ltd.
Ses coordonnées à Londres.
Puis en Inde, où Sa Grâce signale à toutes fins utiles qu'elle possède 30 lignes téléphoniques. Et pourquoi pas un fax ?

Non mais quel dommage que je ne puisse pas non plus vous donner le site Internet dédié à sa gloire ! En vrai, elle portait au compteur 24 printemps de plus que ceux affichés sur la carte de visite.

Bref. Dans cet univers chic et toc du 8e arrondissement de Paris où j'échangeais du temps contre de l'argent, je m'efforçais de ne pas pouffer de rire lorsque je croisais les barbapapas et mérous du quartier.

Je me moque je me moque, mais j'accorde volontiers aux gens de se moquer de moi. Exemple.

Un matin, je marche d'un pas pressé vers notre charmant parking parisien (exigu et difficile d'accès), j'atteins le quatrième sous-sol, je grimpe dans la berline de luxe, je remonte un à un les sous-sols, prenant garde de ne pas commettre d'éraflure, j'ouvre le portail, descends un bout des Champs-Elysées, tourne à droite puis encore à droite. Sur le perron de l'hôtel, on attend impatiemment la livraison de la voiture. D'un tournemain, je coupe le contact, descends, et tends aux clients le trousseau de clés. Perplexes, ils déclarent : « Ça n'est pas notre voiture ! »



vendredi 26 février 2016

Lettre ouverte à ma factrice

Une rose pour ma factrice, rue Daguerre, Paris 14e

Chère factrice, 

Si par un heureux caprice vos sabots vous menaient jusque sur le seuil de cette porte, je vous saurais gré d'avoir l'extravagance de sonner chez notre gentille gardienne afin de lui remettre ce colis que j'attends désespérément. Je n'ignore pas que Colissimo vous tanne pour que vous glissiez dans nos boîtes aux lettres le maximum d'avis de passage et délivriez le moins de colis possible. Mais si vous daigniez vous rebeller et alléger votre baise-en-ville de ce volumineux paquet que j'espère, vous feriez un homme heureux.

Voyez comme le bonheur se niche dans les choses les plus minuscules. Dans les fleurs de pissenlit dont j'attends la floraison prochaine. Dans la panosse que ma gardienne - toujours elle - fait danser sur le couloir fuligineux. Dans les platitudes échangées avec mon voisin lunaire quand il évoque ses géraniums ou son palétuvier. Dans le carré de chocolat que la marmotte loge dans le papier aluminium. Dans mon regard lorsque tard ce soir revenant d'une longue journée de labeur comme la vôtre je trouverai sur le coin de ma boîte aux lettres le petit carré de carton vert griffonné par ma gardienne et signalant votre miraculeux passage.

J'aurai vous vous en doutez plus de plaisir à me rendre chez elle demain matin qu'à faire le pied de grue dans un de vos bureaux de poste. 

Bisous,
Laurent


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Lire mes autres déclarations d'amour à la bureaucratie française :

- L'Administration française et les Shadoks (Préfecture)
- Je vous demande de vous asseoir (RATP)
- J'ai reçu les plus plates excuses de Finaref (Partenaire officiel du surendettement des ménages)

Ce billet accroché à ma porte a été écrit avec des mots proposés par @Chrysantitane @Melissaika @Ladec04 @nicolasleplat @conversesgrises. Il est gentiment dédicacé à ma 2500e abonnée sur Twitter, @SylvieAebischer

samedi 30 janvier 2016

Sourire. Bonjour. Au revoir. Merci.



Petit retour en arrière bis sur ma période caissier-chez-Auchan :


8h30. Ouverture du magasin. Les caddies et cabas qui trépignaient devant les grilles s’engouffrent dans les allées, contournent les têtes de gondole et se ruent vers les étals de légumes, les stands de fromages, poissons et charcuteries. Les roues des chariots crissent de concert, les poussettes se remplissent méticuleusement.

J’actionne le pilote automatique. Un coup de propre à ma caisse. J’attends. Les premiers clients sont un panachage de p’tits vieux, de lève-tôt, de clochards et paumés en tous genres. Mon premier client est une cliente. Elle vient faire ses provisions de rouge qui tache. C’est une voisine et elle me reconnaît. Le visage rubicond et la parole volubile. Elle parle fort. Sur le tapis de caisse, un intrus, une boîte de conserve dissimulée derrière le jerrycan de vin rouge. « Il faut bien manger », me dit-elle de son air rigolard. Elle paie avec une poignée de ferraille qu’elle vide de ses poches de pantalon. S’en va. Un grand signe du bras au loin pour dire au revoir. Il signifie : « A demain mon pote ! »

Le passage en caisse est fluide. Je satisfais aujourd’hui aux critères d’efficacité et de rapidité, douze articles par minute. Je me concentre sur la vitesse de passage et le temps s’envole. Deux heures s’écoulent. Deux heures sans qu’un client ne m’adresse la parole. De toute façon, je déclenche mécaniquement le SBAM, la formule accueil gagnante de l’enseigne. Sourire. Bonjour. Au revoir. Merci. Oublions le sourire pour l’instant, pas envie. Quant au bonjour, il doit être précédé d’un monsieur, madame ou mademoiselle. Pas un jour sans que je prenne madame pour monsieur, monsieur pour madame, ou mademoiselle pour madame. Rebelote pour le au revoir. La formule complémentaire, cadeau de la maison, le SBAM+ c’est « à bientôt, bonne journée, bonne soirée, bonnes fêtes, bon vent. »

Voici l’affluence de 10h30. Dans la file je reconnais madame A. Quelques articles dans les mains qu’elle dispose précautionneusement. Si peu d’achats, c’est à se demander si les p’tits vieux n’échelonnent pas exprès leurs courses sur la semaine afin de ne passer que quatre ou cinq articles en caisse chaque jour. Elle sort son porte-monnaie de son sac en bandoulière, saisit ses lunettes, plisse les yeux afin d’en vérifier la netteté puis s’assure qu’elle ait bien l’appoint. Elle règle ses achats systématiquement en espèces.

Mercredi suivant. 11h40. Je reviens d’une pause repas anticipée. Retour au boulot. Sur mon chemin, l’allée de caisses est propice aux discussions. Je discute avec la « top hôtesse » du mois. Puis je croise madame A., apparemment en proie à un malaise, je me presse à sa rencontre, lui propose mes services, qu’elle refuse. Tout va bien, me dit-elle, elle ne veut gêner personne. J’insiste. Elle refuse à nouveau mais avec un sourire – un rictus de douleur. Je la laisse le temps d’aller chercher une chaise et un verre d’eau. Je les lui tends. Elle se confond en remerciements. C’est normal, lui dis-je. Puis elle me prend le coude et me glisse dans son joli accent asiatique, « vous, vous avez un cœur en or, gardez-le. » Je lui réponds par une faible tape amicale sur la main et la quitte.

C’est à sa phrase que je songe lorsque la semaine suivante elle vient régler ses achats à ma caisse. Je me suis toujours demandé si mes clients habitués choisissaient la caisse et son employé ou si c’était le fruit du hasard. Peut-être un peu des deux. Cette fois-ci, ma vieille Asiatique a les yeux rouges. Visiblement, il lui est arrivé quelque chose. Elle sait qu’elle peut parler, et c’est ce qu’elle fait :

- Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça… Vous savez ce qui m’est arrivé ? Je montais dans le bus… et, à l’intérieur, deux jeunes garçons s’approchent de moi. J’imagine alors qu’ils veulent me donner un coup de main. Mais non ! Le grand m’agrippe les épaules et me sort du bus. Ils riaient… ils riaient… et le bus est parti sans moi. Qu’est-ce que je leur ai fait ?


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Premier épisode de ma vie trépidante de caissier il y a quelques lunes : Le caissier et la dame à la violette

mercredi 27 janvier 2016

Le caissier et la dame à la violette

Photo de George Chelebiev © Creative Commons - Flickr

Petit retour en arrière sur ma période caissier-chez-Auchan :

Je dis bonjour à la dame. Elle ne me répond pas. Ses courses s’entassent sur le tapis roulant. Je les saisis une à une, les passe au scanner, les range dans les sacs plastiques, saisis, passe, range, saisis, passe… J’en ai marre ! Tous les jours, c’est le même cirque. Assis sur un siège inconfortable, je rêve de mon lit. Du fond de la galerie marchande perce un rayon de soleil. Il y a de l’air, une infinité de possibles. Je pourrais siroter un café, bronzer dans mon jardin, lire, m’évader, une amie viendrait frapper à ma porte et nous pourrions…

Le temps de ce voyage, vingt-cinq clients sont passés, ont réglé leurs achats, sont partis, après un au revoir monsieur, madame ou mademoiselle prononcé machinalement. Dix clients à l’heure, pas terrible ça. Une présence bienveillante m’a tiré de ma rêverie. Une vieille dame que je vois depuis plusieurs semaines. Nous n’avons jamais discuté. Je l’ai prise pour une autre, une voisine. Aujourd’hui elle revient, elle fait la queue, je la regarde. Elle fuit mon regard. Je saisis ses articles, puis les ensache, lui dis bonjour, vous allez bien ? Elle me répond par un large sourire qui illumine son visage. Pourtant ce sourire a quelque chose de cassé. Une émotion dans ses yeux la trahit. Elle me tend une main tremblante. Au creux de cette main, une petite enveloppe blanche. Il s’agit peut-être d’un pourboire et je n’ai pas le droit. Je ne voudrais pas décevoir son élan généreux. Ses yeux sont baissés. J’accepte discrètement l’enveloppe et la dissimule sous mes chèques. Je ne peux pas l’ouvrir maintenant, je vais attendre. Je ne sais pas quoi lui dire. Nous nous sourions timidement.

Elle s’en va. Un sac plastique à chaque bras. Elle a les yeux rouges, se retourne. Arrivée au bout de l’allée, elle se retourne encore. Craint-elle que je n’ouvre pas ? Mes pensées la suivent, l’accompagnent dans son trajet en bus, lui portent ses courses dans l’escalier, entrent et découvrent son appartement, les portraits qui sont affichés, lui tiennent les mains, engagent une conversation à mots comptés. Il faut pourtant que je revienne à moi, et continue de travailler. Les clients se suivent et se ressemblent. Le mécontent, l’irascible, la marmaille, l’absent. Je brûle de savoir ce que contient l’enveloppe. Un petit quart d’heure et c’est ma pause.

J’ouvre. Et là, point de pourboire mais un billet écrit, une liste manuscrite : « le langage des fleurs », et au fond de l’enveloppe, une violette.


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2e épisode de ma trépidante vie de caissier il y a quelques lunes : Sourire. Bonjour. Au revoir. Merci.

jeudi 14 janvier 2016

Ma vie d'hôtelier en aparté



J'ai eu récemment le plaisir de répondre aux questions de Gaëlle Picut, journaliste et blogueuse, qui m'interrogeait sur mon métier d'hôtelier et mon rapport aux réseaux sociaux (que vous savez passionnel). Je m'y livre un peu, beaucoup. C'est ici. Je vous invite également à vous promener sur les différents portraits qu'a glanés Gaëlle. 

samedi 2 janvier 2016

Bananée


Bananée
Ce blog en sommeil depuis quelques lunes soulève aujourd’hui une paupière pour délivrer mon bilan de l'année écoulée. Un bilan forcément très personnel - en forme de liste. Vous n’y lirez aucun drame de ce monde mais au hasard d’une entrée, le mien de drame, la perte d’un être cher, mon père. Et le temps qui passe, inlassablement. Qui casse et construit, enrichit ma boîte à petits bonheurs.

En 2015, j’ai…
Pianoté sur l’iPad dessiné par Louise, 5 ans
Mangé de la tarte au concombre mitonnée par des amis facétieux
Caressé le front froid de mon père sans vie
Perdu un être cher, espiègle et généreux, doué pour le jardinage le bricolage la cuisine et le rire
Contemplé une coccinelle jaune à pois noirs sur les poils de mes mollets
Reçu le coeur dessiné par une fillette le jour de la St. Valentin
Goûté avec mes amies le soleil de la Guadeloupe un week-end de février
Bu un café rue des Deux Boules à Paris
Jonglé avec les feuilles de calcul et quatre pâquerettes
Vécu d’amour, d’eau fraîche et de Pastis à Marseille
Posté des 22h22 et des bonjour café sur Twitter
Equeuté des haricots bio du jardin
Troqué le métro pour le vélo et ma trottinette bleue
Écrit des tweets avec mes craies de couleur sur une ardoise d’écolier
Porté un toast à la beauté du monde en haut de la Dune du Pyla
Sniffé de la colle Cléopâtre dans un magasin parisien
Recueilli un Télétubbie rouge sur le bord d’une route peuplée de fleurs parlantes
Ri aux blagues Carambar dites par Lucie, 9 ans
Couru après les poules les oies et les nuages
Photographié une dame par terre qui photographiait Montmartre
Formulé le souhait de vous raconter davantage d’histoires

dimanche 25 octobre 2015

Les ravioles à trottinette sur un air d'orgue de Barbarie


À la Maison de la Pâte rue Daguerre, les ravioles enfarinées contemplent la file de clients. La baguette droite comme un i s'est vu grignoter le quignon par un couple endimanché. Dépassant du sac à dos du badaud, la botte de poireaux prend l'air de midi trente. La trottinette verte emporte la fillette aux collants mauves ornés de papillons. Une jeune femme se dandine une banane à la main. Tirant sur sa laisse bleue, le bouledogue français promène son maître. Et les dames à l'orgue de Barbarie chantent la Ballade des Gens heureux.

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Bonus vidéo ici