Le blog d’un animal mâle qui aime : Paris, le bruit des haricots verts que l’on équeute, le Petit Robert, ouvrir une vieille armoire, French & Saunders, le champagne, ses cravates Burberry reprisées, le premier café de la journée, Les Nuls l'Emission, courir dans la neige comme un gamin, les raccourcis clavier, la compagnie des livres, Ella Fitzgerald, son araignée au plafond, l'étreinte d'un homme, l’autodérision, Wall-e, lézarder au soleil, les poncifs :)

samedi 28 mai 2016

Vis ma vie d'hôtelier


- Pourquoi vas-tu travailler ? - Pour t'acheter des croquettes, Poulette. 

Je m'efforce de trouver du positif dans cette semaine... compliquée.

Au boulot. Rattraper les erreurs des intérimaires - ils n'y sont pour rien, les pauvres, embarqués dans un navire qui prend l'eau, ils débutent un peu dans l'hôtellerie, n'ont pas le répondant pour assumer le flux continu de clients, de requêtes, d'insatisfaits, pour moucher avec tact les mauvais coucheurs, faire mine de donner le choix sans donner le choix. Essuyer les insultes d'un client parce qu'il n'a pas ce qu'il veut quand il le veut. Garder le sourire, malgré tout. Appeler la gouvernante pour un objet perdu. Pour une cliente qui a vomi dans sa chambre et souhaite qu'on nettoie le méfait. Appeler un taxi pour conduire une cliente aux urgences. S'excuser pour l'attente au téléphone, pour l'attente au comptoir, pour l'attente parce que les ordinateurs rament les logiciels plantent les chambres ne sont pas prêtes. Dire non nous ne rembourserons pas la cliente - elle ne pourra pas honorer sa réservation elle va en prison, me rétorque-t-on au bout de la ligne. Refuser poliment d'aider un client à confirmer son vol de retour sur l'ordinateur parce que je n'ai pas le temps. Ne pas lui dire qu'on est clairement en sous-effectif. Lui dire : "je suis certain que votre épouse sait naviguer sur internet, elle." Désespérer de ne pouvoir servir correctement le client. Correctement, décemment, normalement. Aider, au bout du compte, ce client muni d'une canne, à naviguer sur internet, mais sur un autre poste, car celui du rez-de-chaussée a rendu l'âme. Prendre l'ascenseur avec le client, et sa canne. Rester coincé dans l'ascenseur qui hésite entre premier étage et rez-de-chaussée, avec les sursauts tant redoutés. Rassurer le monsieur à la canne. "Facile à dire," réplique-t-il, flegmatique. Nouveaux sursauts. Appuyer sur la sonnette. Personne. Appuyer de nouveau sur la sonnette. Message automatique : "votre demande a été prise en compte." Au bout de longues minutes, l'ascenseur se résout à nous vomir au quatrième étage. Demander au client de garder l'ascenseur ouvert, avec sa canne, le temps pour moi d'aller chercher un technicien pour mettre la machinerie hors-service. Entendre soudain l'alarme incendie générale - pour une autre raison - qui hurle dans tout l'établissement. Se faire sonner les cloches par la cliente qui n'a pas eu sa bouteille d'eau. Écarter gentiment la dame à l'aide d'un "Madame, nous avons une urgence."

Je m'efforce de trouver du positif dans cette semaine. Je suis vivant, en bonne santé, j'ai du boulot, il fait beau, je rentre à vélo. Mon mec me chante des chansons.




samedi 21 mai 2016

Un océan bouton d'or par la fenêtre ou le sms à Clarisse


illustration par @Luaurentt


Le colza jette un océan bouton d'or par la fenêtre du train qui me conduit à Marseille. La grosse dame d'à côté dort du sommeil du juste. Son joli petit doigt vernis lui cure l'oreille. Un gars plus loin couve sur moi son regard bovin, désapprobateur. J'ai demandé à ce que lui et ses compagnons de bétaillère parlent à voix basse car je ne m'entendais pas penser, merci. Mon vis-à-vis lève de son café une paille au bout fondu, elle évoque des phénomènes transférentiels et contre-transférentiels. Mes pensées picorent çà et là des miettes de gens et de paysage. J'observe le chemin de terre bordé d'aubépine qui court à l'horizon. Au bout de ce chemin, une petite maison de pierres tient compagnie à un peuplier esseulé. La voix du barista me tire de ma contemplation. Plus attiré par la perspective d'un shoot de caféine que par la blague potache qu'il a souhaité donner à la cantonade, je me rends à la voiture-bar. Dans la file, il envoie un sms à Clarisse, elle tourne la page et pose ses doigts boudinés sur Courtney Love, il tire sur ton t-shirt Zidane, elle tue le temps en prenant un selfie, je saisis mon café et regagne ma place. Le paysage a troqué le colza pour les genêts. Dans l'allée, l'enfant cueille les pièces tombées du jeu qu'il joue avec son père. Chacun prépare son arrivée, elle se farde les paupières, il chausse ses lunettes de soleil, elle attrape les béquilles bariolées de sa petite fille rieuse. "Méditer, manger et mincir !", titre un magazine laissé au prochain passager. En majuscules. Et mincir en gras. Mincir. En gras.

mercredi 27 avril 2016

La mine déconfite de Princesse Shoufflette


Ceci n'est pas un waquete et n'a aucun rapport avec la choucroute. 
Ladite choucroute, c'est le billet qui suit. 
Quand j'étais homme-à-tout-faire dans un petit hôtel 4 étoiles à deux pas des Champs-Élysées.

La mine déconfite de Princesse Shoufflette lorsqu'elle m'entend lui dire : « I'm just the bellboy » (je ne suis que le chasseur-bagagiste-carpette). Je n'étais pas en mesure de répondre à ses récriminations, il fallait qu'elle voie cela avec la réceptionniste. Car j'avais d'autres chats à fouetter. Et notamment une voiture à aller chercher au garage. Je me débarrassais ainsi à bon compte d'un boulet. Et quel boulet !

Oh mais quel dommage que je ne puisse pas vous montrer sa carte de visite. LoLissime. Côté recto un cadre doré entourant un rectangle blanc sur lequel brillent de mille feux la mention "Princesse Shoufflette". En relief bien entendu. Côté verso le même cadre doré, une photo représentant une jeune femme roulant des yeux de biche, la main ornée de diamants, un boa de plumes blanches sur ses frêles épaules. Et ses coordonnées. 

Shoufflette International Ltd.
Ses coordonnées à Londres.
Puis en Inde, où Sa Grâce signale à toutes fins utiles qu'elle possède 30 lignes téléphoniques. Et pourquoi pas un fax ?

Non mais quel dommage que je ne puisse pas non plus vous donner le site Internet dédié à sa gloire ! En vrai, elle portait au compteur 24 printemps de plus que ceux affichés sur la carte de visite.

Bref. Dans cet univers chic et toc du 8e arrondissement de Paris où j'échangeais du temps contre de l'argent, je m'efforçais de ne pas pouffer de rire lorsque je croisais les barbapapas et mérous du quartier.

Je me moque je me moque, mais j'accorde volontiers aux gens de se moquer de moi. Exemple.

Un matin, je marche d'un pas pressé vers notre charmant parking parisien (exigu et difficile d'accès), j'atteins le quatrième sous-sol, je grimpe dans la berline de luxe, je remonte un à un les sous-sols, prenant garde de ne pas commettre d'éraflure, j'ouvre le portail, descends un bout des Champs-Elysées, tourne à droite puis encore à droite. Sur le perron de l'hôtel, on attend impatiemment la livraison de la voiture. D'un tournemain, je coupe le contact, descends, et tends aux clients le trousseau de clés. Perplexes, ils déclarent : « Ça n'est pas notre voiture ! »



vendredi 26 février 2016

Lettre ouverte à ma factrice

Une rose pour ma factrice, rue Daguerre, Paris 14e

Chère factrice, 

Si par un heureux caprice vos sabots vous menaient jusque sur le seuil de cette porte, je vous saurais gré d'avoir l'extravagance de sonner chez notre gentille gardienne afin de lui remettre ce colis que j'attends désespérément. Je n'ignore pas que Colissimo vous tanne pour que vous glissiez dans nos boîtes aux lettres le maximum d'avis de passage et délivriez le moins de colis possible. Mais si vous daigniez vous rebeller et alléger votre baise-en-ville de ce volumineux paquet que j'espère, vous feriez un homme heureux.

Voyez comme le bonheur se niche dans les choses les plus minuscules. Dans les fleurs de pissenlit dont j'attends la floraison prochaine. Dans la panosse que ma gardienne - toujours elle - fait danser sur le couloir fuligineux. Dans les platitudes échangées avec mon voisin lunaire quand il évoque ses géraniums ou son palétuvier. Dans le carré de chocolat que la marmotte loge dans le papier aluminium. Dans mon regard lorsque tard ce soir revenant d'une longue journée de labeur comme la vôtre je trouverai sur le coin de ma boîte aux lettres le petit carré de carton vert griffonné par ma gardienne et signalant votre miraculeux passage.

J'aurai vous vous en doutez plus de plaisir à me rendre chez elle demain matin qu'à faire le pied de grue dans un de vos bureaux de poste. 

Bisous,
Laurent


-----
Lire mes autres déclarations d'amour à la bureaucratie française :

- L'Administration française et les Shadoks (Préfecture)
- Je vous demande de vous asseoir (RATP)
- J'ai reçu les plus plates excuses de Finaref (Partenaire officiel du surendettement des ménages)

Ce billet accroché à ma porte a été écrit avec des mots proposés par @Chrysantitane @Melissaika @Ladec04 @nicolasleplat @conversesgrises. Il est gentiment dédicacé à ma 2500e abonnée sur Twitter, @SylvieAebischer

samedi 30 janvier 2016

Sourire. Bonjour. Au revoir. Merci.



Petit retour en arrière bis sur ma période caissier-chez-Auchan :


8h30. Ouverture du magasin. Les caddies et cabas qui trépignaient devant les grilles s’engouffrent dans les allées, contournent les têtes de gondole et se ruent vers les étals de légumes, les stands de fromages, poissons et charcuteries. Les roues des chariots crissent de concert, les poussettes se remplissent méticuleusement.

J’actionne le pilote automatique. Un coup de propre à ma caisse. J’attends. Les premiers clients sont un panachage de p’tits vieux, de lève-tôt, de clochards et paumés en tous genres. Mon premier client est une cliente. Elle vient faire ses provisions de rouge qui tache. C’est une voisine et elle me reconnaît. Le visage rubicond et la parole volubile. Elle parle fort. Sur le tapis de caisse, un intrus, une boîte de conserve dissimulée derrière le jerrycan de vin rouge. « Il faut bien manger », me dit-elle de son air rigolard. Elle paie avec une poignée de ferraille qu’elle vide de ses poches de pantalon. S’en va. Un grand signe du bras au loin pour dire au revoir. Il signifie : « A demain mon pote ! »

Le passage en caisse est fluide. Je satisfais aujourd’hui aux critères d’efficacité et de rapidité, douze articles par minute. Je me concentre sur la vitesse de passage et le temps s’envole. Deux heures s’écoulent. Deux heures sans qu’un client ne m’adresse la parole. De toute façon, je déclenche mécaniquement le SBAM, la formule accueil gagnante de l’enseigne. Sourire. Bonjour. Au revoir. Merci. Oublions le sourire pour l’instant, pas envie. Quant au bonjour, il doit être précédé d’un monsieur, madame ou mademoiselle. Pas un jour sans que je prenne madame pour monsieur, monsieur pour madame, ou mademoiselle pour madame. Rebelote pour le au revoir. La formule complémentaire, cadeau de la maison, le SBAM+ c’est « à bientôt, bonne journée, bonne soirée, bonnes fêtes, bon vent. »

Voici l’affluence de 10h30. Dans la file je reconnais madame A. Quelques articles dans les mains qu’elle dispose précautionneusement. Si peu d’achats, c’est à se demander si les p’tits vieux n’échelonnent pas exprès leurs courses sur la semaine afin de ne passer que quatre ou cinq articles en caisse chaque jour. Elle sort son porte-monnaie de son sac en bandoulière, saisit ses lunettes, plisse les yeux afin d’en vérifier la netteté puis s’assure qu’elle ait bien l’appoint. Elle règle ses achats systématiquement en espèces.

Mercredi suivant. 11h40. Je reviens d’une pause repas anticipée. Retour au boulot. Sur mon chemin, l’allée de caisses est propice aux discussions. Je discute avec la « top hôtesse » du mois. Puis je croise madame A., apparemment en proie à un malaise, je me presse à sa rencontre, lui propose mes services, qu’elle refuse. Tout va bien, me dit-elle, elle ne veut gêner personne. J’insiste. Elle refuse à nouveau mais avec un sourire – un rictus de douleur. Je la laisse le temps d’aller chercher une chaise et un verre d’eau. Je les lui tends. Elle se confond en remerciements. C’est normal, lui dis-je. Puis elle me prend le coude et me glisse dans son joli accent asiatique, « vous, vous avez un cœur en or, gardez-le. » Je lui réponds par une faible tape amicale sur la main et la quitte.

C’est à sa phrase que je songe lorsque la semaine suivante elle vient régler ses achats à ma caisse. Je me suis toujours demandé si mes clients habitués choisissaient la caisse et son employé ou si c’était le fruit du hasard. Peut-être un peu des deux. Cette fois-ci, ma vieille Asiatique a les yeux rouges. Visiblement, il lui est arrivé quelque chose. Elle sait qu’elle peut parler, et c’est ce qu’elle fait :

- Je ne sais pas pourquoi ils ont fait ça… Vous savez ce qui m’est arrivé ? Je montais dans le bus… et, à l’intérieur, deux jeunes garçons s’approchent de moi. J’imagine alors qu’ils veulent me donner un coup de main. Mais non ! Le grand m’agrippe les épaules et me sort du bus. Ils riaient… ils riaient… et le bus est parti sans moi. Qu’est-ce que je leur ai fait ?


-----
Premier épisode de ma vie trépidante de caissier il y a quelques lunes : Le caissier et la dame à la violette

mercredi 27 janvier 2016

Le caissier et la dame à la violette

Photo de George Chelebiev © Creative Commons - Flickr

Petit retour en arrière sur ma période caissier-chez-Auchan :

Je dis bonjour à la dame. Elle ne me répond pas. Ses courses s’entassent sur le tapis roulant. Je les saisis une à une, les passe au scanner, les range dans les sacs plastiques, saisis, passe, range, saisis, passe… J’en ai marre ! Tous les jours, c’est le même cirque. Assis sur un siège inconfortable, je rêve de mon lit. Du fond de la galerie marchande perce un rayon de soleil. Il y a de l’air, une infinité de possibles. Je pourrais siroter un café, bronzer dans mon jardin, lire, m’évader, une amie viendrait frapper à ma porte et nous pourrions…

Le temps de ce voyage, vingt-cinq clients sont passés, ont réglé leurs achats, sont partis, après un au revoir monsieur, madame ou mademoiselle prononcé machinalement. Dix clients à l’heure, pas terrible ça. Une présence bienveillante m’a tiré de ma rêverie. Une vieille dame que je vois depuis plusieurs semaines. Nous n’avons jamais discuté. Je l’ai prise pour une autre, une voisine. Aujourd’hui elle revient, elle fait la queue, je la regarde. Elle fuit mon regard. Je saisis ses articles, puis les ensache, lui dis bonjour, vous allez bien ? Elle me répond par un large sourire qui illumine son visage. Pourtant ce sourire a quelque chose de cassé. Une émotion dans ses yeux la trahit. Elle me tend une main tremblante. Au creux de cette main, une petite enveloppe blanche. Il s’agit peut-être d’un pourboire et je n’ai pas le droit. Je ne voudrais pas décevoir son élan généreux. Ses yeux sont baissés. J’accepte discrètement l’enveloppe et la dissimule sous mes chèques. Je ne peux pas l’ouvrir maintenant, je vais attendre. Je ne sais pas quoi lui dire. Nous nous sourions timidement.

Elle s’en va. Un sac plastique à chaque bras. Elle a les yeux rouges, se retourne. Arrivée au bout de l’allée, elle se retourne encore. Craint-elle que je n’ouvre pas ? Mes pensées la suivent, l’accompagnent dans son trajet en bus, lui portent ses courses dans l’escalier, entrent et découvrent son appartement, les portraits qui sont affichés, lui tiennent les mains, engagent une conversation à mots comptés. Il faut pourtant que je revienne à moi, et continue de travailler. Les clients se suivent et se ressemblent. Le mécontent, l’irascible, la marmaille, l’absent. Je brûle de savoir ce que contient l’enveloppe. Un petit quart d’heure et c’est ma pause.

J’ouvre. Et là, point de pourboire mais un billet écrit, une liste manuscrite : « le langage des fleurs », et au fond de l’enveloppe, une violette.


-----
2e épisode de ma trépidante vie de caissier il y a quelques lunes : Sourire. Bonjour. Au revoir. Merci.

jeudi 14 janvier 2016

Ma vie d'hôtelier en aparté



J'ai eu récemment le plaisir de répondre aux questions de Gaëlle Picut, journaliste et blogueuse, qui m'interrogeait sur mon métier d'hôtelier et mon rapport aux réseaux sociaux (que vous savez passionnel). Je m'y livre un peu, beaucoup. C'est ici. Je vous invite également à vous promener sur les différents portraits qu'a glanés Gaëlle. 

samedi 2 janvier 2016

Bananée


Bananée
Ce blog en sommeil depuis quelques lunes soulève aujourd’hui une paupière pour délivrer mon bilan de l'année écoulée. Un bilan forcément très personnel - en forme de liste. Vous n’y lirez aucun drame de ce monde mais au hasard d’une entrée, le mien de drame, la perte d’un être cher, mon père. Et le temps qui passe, inlassablement. Qui casse et construit, enrichit ma boîte à petits bonheurs.

En 2015, j’ai…
Pianoté sur l’iPad dessiné par Louise, 5 ans
Mangé de la tarte au concombre mitonnée par des amis facétieux
Caressé le front froid de mon père sans vie
Perdu un être cher, espiègle et généreux, doué pour le jardinage le bricolage la cuisine et le rire
Contemplé une coccinelle jaune à pois noirs sur les poils de mes mollets
Reçu le coeur dessiné par une fillette le jour de la St. Valentin
Goûté avec mes amies le soleil de la Guadeloupe un week-end de février
Bu un café rue des Deux Boules à Paris
Jonglé avec les feuilles de calcul et quatre pâquerettes
Vécu d’amour, d’eau fraîche et de Pastis à Marseille
Posté des 22h22 et des bonjour café sur Twitter
Equeuté des haricots bio du jardin
Troqué le métro pour le vélo et ma trottinette bleue
Écrit des tweets avec mes craies de couleur sur une ardoise d’écolier
Porté un toast à la beauté du monde en haut de la Dune du Pyla
Sniffé de la colle Cléopâtre dans un magasin parisien
Recueilli un Télétubbie rouge sur le bord d’une route peuplée de fleurs parlantes
Ri aux blagues Carambar dites par Lucie, 9 ans
Couru après les poules les oies et les nuages
Photographié une dame par terre qui photographiait Montmartre
Formulé le souhait de vous raconter davantage d’histoires

dimanche 25 octobre 2015

Les ravioles à trottinette sur un air d'orgue de Barbarie


À la Maison de la Pâte rue Daguerre, les ravioles enfarinées contemplent la file de clients. La baguette droite comme un i s'est vu grignoter le quignon par un couple endimanché. Dépassant du sac à dos du badaud, la botte de poireaux prend l'air de midi trente. La trottinette verte emporte la fillette aux collants mauves ornés de papillons. Une jeune femme se dandine une banane à la main. Tirant sur sa laisse bleue, le bouledogue français promène son maître. Et les dames à l'orgue de Barbarie chantent la Ballade des Gens heureux.

---
Bonus vidéo ici 


samedi 10 octobre 2015

Il n'y a qu'un mail qui m'aille

Sans rapport avec ce qui suit mais un peu quand même.
Carte postale par les inénarrables Plonk et Replonk ©


Un ami me confie régulièrement les anecdotes qui égrènent sa journée de technicien hotline dans un centre de dépannage.

- Centre de contact de la DSI, bonjour, en quoi puis-je vous aider ?
- Bonjour. J’ai un problème.
- Oui ?
- Je… Comment vous expliquer… Je n’arrive pas à comprendre ce qu’il se passe. J’ai… Je…
- Je vous écoute.
- Eh bien, euh… Figurez-vous que j’ai envoyé un mail à 16 personnes.
- Ok.
- C’était il y a deux semaines. Un questionnaire à remplir et me retourner. Normalement tout le monde a bien reçu mon questionnaire ?
- …
- Monsieur, vous le croirez ou pas, ils ne sont même pas capables de me répondre en même temps.
- Euh.
- Je reçois une réponse le mardi, une autre le mercredi et encore deux réponses aujourd’hui ! Je… C’est… C’est vraiment pas pratique !
- Je peux vous poser une question ?
- Oui…
- Vous avez déjà envoyé des cartes postales à plusieurs personnes à la fois, je veux dire, le même jour ?
- Euh. Oui. Bon, je ne vois pas le rapport.
- Il y en a un, pourtant.
- Hmm.
- Réfléchissez. Vos amis ne reçoivent pas la carte obligatoirement le même jour. Il se peut qu’ils n’ouvrent pas leur boîte aux lettres tous les jours.
- Hmm.
- Et puis chacun répond quand il a le temps, le mardi, le mercredi ou même jamais. Il arrive aussi que leur réponse se perde dans un centre de tri.
- Ok. Mais où voulez-vous en venir ?
- Bah ! Les cartes postales, le mail aux 16 personnes, c’est le même principe.
- Ah ?!
- …
- Oui mais bon tout de même je ne demande pas grand-chose. S’il étaient un peu plus organisés, ils se seraient mis d’accord et ne m’auraient fait qu’une seule réponse, EN UNE SEULE FOIS.
- Euh... Madame, ça n’est techniquement pas possible.
- Mais monsieur, quand on veut on peut.


-----
Un chaleureux merci à l'ami qui se reconnaîtra ; ami fournisseur de l'anecdote et du titre. A suivre...

vendredi 31 juillet 2015

Le portraitiste de La Motte-Picquet Grenelle et la jeune femme blonde



C'est un ciel de nuages moutonnant qui éclaire la scène à la mi-été en terrasse d'une brasserie parisienne. La jeune femme blonde en transit offre sans le savoir sa présence à l'humeur croqueuse d'un inconnu. Il s'applique à dessiner l'instant, trace des traits fugaces qu'il estompe ou agrémente de couleurs. Il se lève et donne à la jeune femme le portrait impromptu. Elle le remercie d'un sourire lumineux, contemple son cadeau puis s'en va, traînant ses valises dans son sillage.

Un peu plus loin, c'est un couple qui s'assied pour déjeuner. Le compagnon de la jeune femme brune tapote distraitement sur son téléphone portable pendant qu'elle consulte le menu. Notre portraitiste noircit une nouvelle feuille, y dessine lunettes, cils frisottants, chignon et bouche songeuse. Une fois l'ébauche ressemblant au modèle involontaire, l'homme se lève et tend à la jeune femme son œuvre. Et je m'amuse à scruter l'air perplexe du jeune homme que j'imagine jaloux qu'un inconnu ait pu lui dérober quelques minutes sa compagne.

jeudi 2 juillet 2015

Le pantalon blanc de Scarlett

Ce chat n'est pas un pantalon

Mercredi matin, Scarlett, cliente de l'hôtel où j'échange actuellement mes talents, mon temps, contre de l'argent, s'enquiert de son pantalon en lin blanc, déposé en réception lundi. La blanchisserie nous l'aurait livré mardi. Je réalise, catastrophé, que je l'ai monté par erreur dans la chambre d'un autre client. Montant les marches quatre à quatre, je me rends dans la 511. Et découvre qui me nargue sur les draps défaits le bon de livraison correspondant au pantalon de la dame. Le client de la 511 a quitté l'hôtel 1 heure plus tôt. Avec le pantalon de la dame de la 312.

J'appelle ce monsieur, il est en route vers sa belle province mais n'a pas encore franchi le périphérique. Tiens, me dit-il, vous n'auriez pas retrouvé ma veste de costume noire ?

Je vois alors ladite veste, orpheline, suspendue dans le bureau. Nous convenons d'un échange standard. Il consent à déposer le pantalon blanc à la réception d'un hôtel du même groupe à Montmartre. Où j'envoie par taxi sa veste de costume noire. 

Mercredi soir, je remets en mains propres le pantalon à Scarlett qui m'interroge sur le pourquoi du comment. Je lui raconte alors que son pantalon a vu du pays en taxi. 

samedi 6 juin 2015

Lui à pattes, moi à pédales.


Il est beau mon vélo


Je trouve sur un site de petites annonces un vélo de course qui sied à mon humeur sportive ou à tout le moins récréative. Je prends langue avec le vendeur qui me fait l’article de sa marchandise. Pseudonyme farfelu ou véritable patronyme, Monsieur Jacques Amour me donne rendez-vous au pied du Musée de la Vie Romantique dans le 9e à Paris.

Une douzaine de tours de pédalier pour essayer ma future acquisition. Nous parlons de vélo, de la pluie, du beau temps et nous prenons congé. Lui à pattes, moi à pédales.

Au croisement de la rue Blanche et de la rue Jean-Baptiste Pigalle, je manque de percuter un couple de tourtereaux. S’excusent mollement d’avoir traversé sans regarder et reprennent leur promenade main dans la main, oublieux et souriants. Il arbore un t-shirt portant la mention « je couche toujours le premier soir. »


samedi 25 avril 2015

Un expresso pour la secrétaire des hôpitals



Au détour d'un dédale de couloirs délavés par la souffrance, au 5e étage, loin de la foule de patients ou de familles inquiètes, au-delà de portes battantes, et d'une ligne bleue "zone de confidentialité", une flopée de chaises inoccupées. Personne. Je m'assurais de trouver une secrétaire esseulée. Je ne voulais pas de la photocopieuse éculée du rez-de-chaussée. Je cherchais un être humain. Je toque à la porte d'un des innombrables secrétariats semés sur les 27 hectares de "surface plancher actif" de l'hôpital Pellegrin.

- Oh vous m'avez fait peur !
- Bonjour Madame. Auriez-vous la gentillesse de faire une photocopie de la mutuelle de mon papa ?

Elle n'évoque ni sa probable indisponibilité, ni ma requête infondée (il y a des machines pour ça). Elle se saisit du document à copier, le copie, vérifie la qualité de la copie qu'elle me tend avec un sourire. Et comme j'allais me chercher un expresso à la cafétéria du rez-de-chaussée je lui propose de lui en livrer un. Pour la remercier de sa gentillesse. D'une photocopie, simple comme bonjour. Gratuite. Et remise avec entrain.

Une fois muni de mes deux tasses de café fumant, je m'élance dans un des six ascenseurs desservant les 13 étages du "Tripode". À mes côtés, une dame dit à sa sœur ou sa cousine, que sais-je :
- On est tous nés dans les hôpitals, on mourira tous dans les hôpitals.


mardi 10 mars 2015

Un cœur dessiné et l'anniversaire d'Irina



C'est un jour particulièrement éprouvant. Seul au front dès potron-minet. Les clients trouvent anormal qu'on ne s'occupe pas d'eux dès le seuil de l'hôtel franchi et le font savoir. Je m'efforce de contenir l'humeur agressive d'une douzaine d'impatients, tandis qu'au bout du téléphone, d'autres clients souhaitent eux aussi un accueil exclusif. La gouvernante reste plantée là, attend que je lui délivre les consignes du jour. Les départs se mêlent aux arrivées. L'ordinateur rame. Le deuxième ordinateur censé me secourir pédale dans la semoule. Face à moi, le couple de touristes peine à cacher son impatience. Les doigts de la dame agacée tambourinent contre le comptoir. Il faut avoir des nerfs d'acier pour ne pas absorber toute cette énergie négative. 

Et soudain.

Je capte le regard de la fillette de dix ans qui attend son tour. Elle et ses parents sont à l'hôtel depuis une petite semaine. Dans un geste timide, elle me tend une feuille de papier. Un cœur qu'elle a dessiné et souhaite m'offrir pour la Saint-Valentin.

Mon corps et mon coeur blindés pour affronter le monde adulte et mercantile se fendillent. J'abandonne le comptoir me servant de bouclier, j'ouvre la porte, je ne vois plus la douzaine d'impatients, ils attendront le temps qu'il faudra, je reçois le cadeau de l'enfant et l'embrasse sur la joue. La fillette repart en trottinant, fièrote.

J'accroche le cœur au tableau affichant habituellement les numéros de chambres auxquelles délivrer un message. Je reprends le cours de ma journée, apaisé, béat.


***

Hier.

L'homme me parle en russe. Je n'y comprends goutte. J'appelle Google Trad à la rescousse et bricole, sous son regard approbateur, quelques phrases pour souhaiter à sa dame un joyeux anniversaire.

Уважаемая госпожа, ... присоединяется ко мне в пожелании вам прекрасный день рождения!

Un plateau en mains, je frappe à la porte. L'homme ouvre, appelle son épouse, m'invite à entrer. Elle est aux anges. Ils ont déjà un verre à la main et me proposent de finir avec eux la bouteille de cognac moldave 10 ans d'âge. Cognac Luceafăr, tout un programme. Ils me tendent une chaise. Nous parlons chacun notre langue. Nous mimons, surtout. Pour les 60 ans d'Irina, Vaeceslaw lui a offert un séjour à Paris, une soirée au Moulin Rouge, une chambre avec vue sur la Tour Eiffel. Nous entrechoquons nos verres. Joyeux anniversaire ! Santé ! спасибо ! Je n'ose pas dire non lorsqu'ils me versent une coupe du champagne moldave qu'ils m'invitent à déguster.

Avant de prendre congé, je pose pour la photo au bras d'Irina, le regard rieur. Nous échangeons des bribes de russe mélangé au français, des sourires francs, des poignées de mains chaleureuses.

15h. je retourne bosser un peu pompette...